Maison indépendante

Où est Santiago Maldonado ?

 

Texte de Sebastián Villar Rojas

 

Le premier août de 2017 les forces de l’ordre de l’État argentin ont violemment et illégalement fait irruption dans le territoire revendiqué par la communauté mapuche comme faisant partie de ses terres ancestrales, à cent quarante kilomètres au Sud de la ville de Bariloche, province de Chubut, dans la Patagonie argentine. Il s’agit du Pu Lof[1] de Resistencia-Cushamen, un noyau communautaire composé de cinq familles mapuches. Ce Pu Lof dispose de ces terres depuis mars 2015, moment où a commencé une occupation revendicative qui maintient, jusqu’à aujourd’hui, une position contre les intérêts de son actuel propriétaire, Luciano Benetton. En 1991, l’État argentin a vendu neuf cent mille hectares de terre fiscale à cet homme d’affaires, pour qu’elles soient dédiées à la production massive de laine ovine. À l’intérieur de cette expropriation auto-infligée du patrimoine national, il y avait les terres arrachées aux familles mapuches au cours de la dénommée « Conquête du désert » (“Conquista del desierto”), une série de campagnes militaires entreprises par le gouvernement national à la fin du 19ème siècle pour anéantir les populations natives qui résistaient et pour s’approprier leur territoire pour l’exploitation agricole et consolider les frontières de l’État argentin naissant. Ce fut un génocide en concordance absolue avec les théories racistes et colonialistes européennes de l’époque, mais aussi avec les puissants intérêts économiques de l’oligarchie constituée des propriétaires terrains et des propriétaires d’élevages de Buenos Aires.

El primero de agosto de 2017 las fuerzas de seguridad del Estado argentino irrumpieron violentamente y de manera ilegal en el territorio reivindicado por la comunidad mapuche como parte de sus tierras ancestrales, a ciento cuarenta kilómetros al sur de Bariloche, provincia de Chubut, en la Patagonia argentina. Se trata del Pu Lof[2] de Resistencia-Cushamen, un núcleo comunitario compuesto por cinco familias mapuches. Este Pu Lof está en posesión de facto de estas tierras desde marzo de 2015, momento en que inició una toma reivindicatoria que sostiene hasta el día de hoy contra los intereses de su actual propietario, Luciano Benetton. En 1991 el Estado argentino vendió novecientas mil hectáreas de tierra fiscal a este empresario para ser destinadas a la producción masiva de lana ovina. Dentro de esa auto infligida expropiación del patrimonio nacional se encontraban las tierras arrancadas a las familias mapuches durante la llamada “Conquista del desierto”, una serie de campañas militares emprendidas por el gobierno nacional a fines del siglo XIX para aniquilar a las poblaciones nativas resistentes, apropiarse de su territorio para la explotación agropecuaria y consolidar las fronteras del naciente Estado argentino. Fue un genocidio en absoluta concordancia con las teorías racistas y colonialistas europeas de la época, pero también con poderosos intereses económicos de la oligarquía terrateniente y ganadera de Buenos Aires.

Dans ce décor fortement conflictuel, qui accumule des couches centenaires d’injustices sanctionnées par la force répressive de l’État au profit des élites locales et transnationales, les premières décennies du 21ème siècle sont les témoins d’une résurgence de la lutte des peuples autochtones pour la revendication de leurs droits, du nord au sud, de l’est à l’ouest, non seulement en Argentine, sinon dans tout le Cone Sud, notament en République Plurinationale de Bolivie, l’un des cas les plus emblématiques.

En este escenario fuertemente conflictivo, que acumula capas centenarias de injusticias sancionadas por la fuerza represiva del Estado en beneficio de las élites locales y transnacionales, los primeros decenios del siglo XXI son testigos de un resurgimiento de la lucha de los pueblos originarios por la reivindicación de sus derechos, de norte a sur, de este a oeste, no sólo de Argentina sino de todo el Cono Sur, siendo el caso de la República Plurinacional de Bolivia uno de los más emblemáticos.  

De cet approfondissement des luttes et de la plus grande perméabilité de l’État argentin aux demandes sociales pendant les gouvenements kirchnéristes (kirchneristas) (2003-2015) a résulté la sanction de la loi 26160, connue sous le nom de Loi de Terres (Ley de Tierras), qui gelait par voie judiciaire toute expulsion contre les peuples autochtones qui étaient de fait en possession de terres revendiquées, ordonnant à la fois la création d’un organisme publique (INA, Institut National de Questions Indigènes) pour l’étude en profondeur du sujet en vue de sa résolution avec la participation des communautés. La validité de cette loi avec un délai péremptoire a été prolongée plusieurs fois depuis sa création en 2006, et 2017, précisément, fût la première année de son expiration sous un gouvernement idéologiquement opposé à celui qui avait sanctionné cette loi.

De esta profundización de las luchas y de la mayor permeabilidad del Estado argentino a demandas sociales durante los gobiernos llamados kirchneristas (2003-2015) resultó la sanción de la ley 26160, conocida como Ley de Tierras, que congelaba cualquier desalojo por vía judicial contra pueblos originarios que estuvieran en posesión de facto de tierras reclamadas, ordenando a su vez la creación de un organismo público (INAI, Instituto Nacional de Asuntos Indígenas) para el estudio en profundidad del tema con vistas a su resolución con participación de las comunidades. La vigencia de esta ley con plazo perentorio fue prorrogada varias veces desde su creación en 2006, y precisamente 2017 fue el primer año de su vencimiento en el marco de un gobierno ideológicamente opuesto a aquel que la sancionó.

Si le kirchnérisme a crée et garanti la reconduction de la Loi des Terres qui protégaient les occupations de territoires depuis 2006, le macrisme –nouvelle coallition de droite néolibérale qui gouverne le pays depuis décembre 2015, dirigée par Mauricio Macri- était absolument décidée à mettre fin à cette « anarchie populiste », rejetant une nouvelle reconduction et promouvant l’expulsion postérieure de tous les territoires récupérés.

2017 a été, par conséquent, une année clé de lutte des peuples autochtones.

Si el kirchnerismo creó y avaló la prórroga de la Ley de Tierras que protegía las tomas desde 2006, el macrismo -nueva coalición de derecha neoliberal que gobierna el país desde diciembre de 2015, liderada por el presidente Mauricio Macri- estaba absolutamente decidido a poner fin a esta “anarquía populista” rechazando una nueva prórroga y promoviendo el posterior desalojo de todos los territorios recuperados.

2017 fue, por tanto, un año clave de la lucha de los pueblos originarios.

Depuis les débuts de cette année le changement d’orientation politique et idéologique de l’État argentin s’est fait remarquer dans l’intensification du harcèlement répressif des communautés de la part de l’appareil de sécurité de l’Etat et de la création discursive d’un nouvel ennemi interne : la dénommée RAM (Résistance Ancestrale Mapuche -Resistencia Ancestral Mapuche-), une supposée organisation terroriste responsable d’attentats contre la propriété et les personnes, au Chili comme en Argentine, une claire invention de laboratoire des services d’intelligence des deux pays pour justifier la répression et l’emprisonnement de militants et leaders indigènes, comme ce fut le cas de Facundo Jones Huala, lonco de la Pu-Lof Resistencia Cushamen.

Desde principios de ese año el cambio de signo político e ideológico del Estado argentino se hizo notar en la intensificación del hostigamiento represivo a las comunidades por parte del aparato de seguridad del Estado y la creación discursiva de un nuevo enemigo interno: la llamada RAM (Resistencia Ancestral Mapuche), una supuesta organización terrorista responsable de atentados contra la propiedad y las personas tanto en Chile como en Argentina, un claro invento de laboratorio de los servicios de inteligencia de ambos países para justificar la represión y el encarcelamiento de militantes y líderes indígenas, como fue el caso de Facundo Jones Huala, lonco de la Pu-Lof Resistencia Cushamen.

Santiago Maldonado, un jeune homme de 28 ans qui vivait temporairement dans la zone de El Bolsón (un village touristique et altermondialiste au milieu du chemin de la Route Nationale 40, entre Bariloche et Resistencia-Cushamen) est devenu, au cours de ses années de voyage au sud du Chili et de l’Argentine, chaque fois plus conscient de la situation des peuples autochtones.

Santiago Maldonado, un joven de 28 años que vivía transitoriamente en la zona del Bolsón (un pueblo turístico y altermundista a mitad de camino por la Ruta Nacional 40 entre Bariloche y Resistencia-Cushamen), fue haciéndose, en sus años de viaje por el sur de Chile y Argentina, cada vez más consciente de la situación de los pueblos originarios.

Sensible sur le plan social et politique, engagé idéologiquement avec la nécessité d’inventer un monde différent à celui que nous construisons au sein de la capitalocène, le Sorcier –nom sous lequel il était connu dans la zone-, ou l’Écureuil –comme l’appelait affectueusement sa famille originaire de 25 de Mayo, un petit village dans le centre de la province de Buenos Aires, noyau de la pampa européenne- a décidé de s’engouffrer dans l’histoire de cette lutte séculaire quand, en janvier de 2017, il a été témoin de la répréssion brutale déclenchée par la Gendarmerie Nationale contre les membres du Pu-Lof Resistencia-Cushamen pour expulser la Route Nationale 40, coupée en protestation pour la détention anticonstitutionnelle de son lonco, Facundo Jones Huala, accusé sans preuves d’avoir participé comme membre de la fantasmatique RAM d’actes de sabotage dans le sud du Chili.

Social y políticamente sensible, ideológicamente comprometido con la necesidad de inventar un mundo diferente al que estamos construyendo al interior del capitaloceno, el Brujo -como se lo conocía en la zona-, o la Ardilla -como cariñosamente lo llamaba su familia, oriunda de 25 de Mayo, un pequeño pueblo en el centro de la provincia de Buenos Aires, núcleo de la pampa europea- decidió meterse de lleno en la historia de esta lucha secular cuando en enero de 2017 fue testigo de la brutal represión desatada por Gendarmería Nacional contra los integrantes del Pu-Lof Resistencia-Cushamen para desalojar la Ruta Nacional 40, cortada en protesta por la detención inconstitucional de su lonco, Facundo Jones Huala, acusado sin pruebas de haber participado como miembro de la fantasmal RAM de actos de sabotaje en el sur de Chile.  

La situation répressive arrivera à son apogée plusieurs mois après, le 1er août 2017, lors d’une nouvelle coupure de la Route Nationale 40 avec la même demande –la libération du lonco Jones Huala-, mais cette fois quelque chose –ou mieux dit, quelqu’un- qui changerait le cours des événements : un jeune activiste indépendant qui avait été vu pour la dernière fois participant à la coupure au moment de l’expulsion réalisée par la Gendarmerie, n’apparaissait nulle part. La répression, cela a été su quelques jours plus tard, avait été planifiée et dirigée depuis un site à quelques kilomètres de Resistencia-Cushamen par Pablo Noceti, main droite de la Minisitre de la Sécurité de la Nation, Patricia Bullrich. La hacienda où Noceti attendait des nouvelles et envoyait les ordres par ondes radio appartenait à Luciano Benetton, l’homme des neuf cent mille hectares.

La situación represiva llegaría a un punto climático unos meses más tarde, el 1 de agosto de 2017, en un nuevo corte de la Ruta Nacional 40 por el mismo reclamo -la liberación del lonco Jones Huala-, pero esta vez algo -o más bien, alguien- cambiaría el rumbo de los acontecimientos: un joven activista independiente que había sido visto por última vez participando del corte al momento del desalojo por parte de Gendarmería, no aparecía por ningún lugar. La represión, se supo días más tarde, había sido planificada y dirigida desde un paraje a pocos kilómetros de Resistencia-Cushamen por Pablo Noceti, mano derecha de la Ministra de Seguridad de la Nación, Patricia Bullrich. El casco de estancia donde Noceti esperaba noticias y enviaba órdenes por radio pertenecía a Luciano Benetton, el hombre de las novecientas mil hectáreas.

Les heures et les jours s’écoulaient comme le fleuve Chubut, ratissé jusqu’à l’épuisement des plongeurs et chiens de la Police Fédérale. Les demandes de habeas corpus des organisations de droits humains innondaient les tribunaux fédéraux. La nouvelle s’est étendue dans les médias alternatifs et les réseaux sociaux jusqu’à exploser, comme le pus incontrolable d’une plaie toujours ouverte dans les médias de masse d’envergure nationale. Après tout, il ne s’agissait déjà plus d’un « jeune homme » ou d’un « militant » ou d’un « mapuche » mais d’un nom propre. Il ne s’agissait déjà plus d’un corps abstrait : son visage fleurissait sur les réseaux sociaux, mais surtout dans les métros, aux arrêts de bus, sur les affiches publicitaires, sur les sources lumineuses, au coin des rues, sur les feux de signalisation, à chaque coin où les yeux se posaient, comme un tract, comme une affiche politique, comme un dessin fait à la main, comme une photographie, comme une photocopie de photocopie de photocopie, et aussi comme une question écrite au crayon, au stylo, à la craie, au pastel, désespérément, urgemment écrite pour n’importe quelle main à chaque minute, partout :

« Où est Santiago Maldonaldo ? »

Las horas y los días corrían como el río Chubut, rastrillado hasta el cansancio por buzos y perros de la Policía Federal. Los pedidos de hábeas corpus de las organizaciones de derechos humanos inundaban los juzgados federales. La noticia fue creciendo en los medios alternativos y en las redes sociales hasta estallar, como el pus incontenible de una herida siempre abierta, en los medios masivos de alcance nacional. Al fin, ya no se trataba de un “chico” o un “militante” o un “mapuche” sino de un nombre propio. Ya no se trataba tampoco de un cuerpo abstracto: su rostro floreció en las redes sociales, pero sobre todo en los subtes, en las paradas de colectivo, sobre los carteles publicitarios, en los postes de luz, en las esquinas, en los semáforos, en cada rincón donde los ojos se posaran, como panfleto, como afiche político, como dibujo casero, como fotografía, como fotocopia de fotocopia de fotocopia, y también como pregunta escrita con lápiz, con birome, con tiza, con crayón, desesperadamente, urgentemente escrita por cualquier mano a cada minuto en cualquier parte:

“¿Dónde está Santiago Maldonado?”

Cette question et ce visage nous regardant à chaque instant sont devenus le symbole d’une recherche déspesérée de millions de personnes, guidées par leur famille et les Grands-mères de la place de Mai. Le temps continuait à courir et la justice –forcée par la marée humaine qui poussait son bras lent- ont changé le délit du dossier en « disparition forcée », crime contre l’humanité seulement applicable pour actions de l’État, quand un des organismes de sécurité force la disparition d’une personne ou d’un groupe de personnes et les autorités –civiles, policières et militaires- refusent de donner une information sur son point de localisation ou empêchent systématiquement sa recherche, en utilisant pour cela tout le pouvoir logistique, matériel et symbolique de l’appareil étatique.

Esa pregunta y ese rostro mirándonos a cada instante se volvieron el símbolo de una búsqueda desesperada de millones, encabezada por su familia y por las Madres y Abuelas de Plaza de Mayo. El tiempo siguió corriendo y la justicia -forzada por la marea humana que empujaba su lento brazo- cambió la carátula del expediente a “desaparición forzada”, delito de lesa humanidad sólo aplicable a acciones del Estado, cuando alguno de los organismos de seguridad fuerzan la desaparición de una persona o conjunto de personas y las autoridades -civiles, policiales y militares- se niegan a dar información sobre su paradero u obstruyen sistemáticamente su búsqueda, utilizando para ello todo el poder logístico, material y simbólico del aparato estatal.

 Rapidement, autant le gouvernement comme la corporation médiatique progouvernementale se sont consacrés à s’écarter de la cause, re-victimisant la victime, en essayant de construire autour du disparu de nombreuses hypothèses fausses tant au sujet de son point de localisation –qui était au Chile, dans le Nord-Est argentin, au Brésil, en Europe, dans d’autres villes de la Patagonie- que de sa participation dans des organisation d’extrême gauche ou terroristes –concrètement, dans la RAM-, au point d’arriver à nier la présence même de Santiago au moment de l’expulsion de la coupure de la route, en diffusant l’hypothèse qu’il serait mort dans d’autres attaques mapuches contre la propriété privée, perpétrés les jours antérieurs. En définitive, le scénario ne pouvait être plus clair : une Gendarmerie silencieuse, un gouvernement répandant une information fausse et protégeant les gendarmes, une corporation médiatique multipliant les mensonges officiels, une victime transformée en assassin, et à tout cela s’ajoute un juge qui n’a rien fait de plus que retarder la progression de la cause pendant deux mois au point d’être remplacé.

Rápidamente, tanto el gobierno como la corporación mediática oficialista se dedicó a desviar la causa re-victimizando a la víctima, intentando construir alrededor del desaparecido numerosas hipótesis falsas tanto sobre su paradero -que estaba en Chile, en el noreste argentino, en Brasil, en Europa, en otras ciudades de la Patagonia- como sobre su participación en organizaciones de ultraizquierda o terroristas -concretamente, en la RAM-, hasta llegar a negar la presencia misma de Santiago en el momento del desalojo del corte de ruta, difundiendo la hipótesis de que habría muerto en otros ataques mapuches contra propiedad privada perpetrados los días anteriores. En definitiva, el escenario no podía ser más claro: una Gendarmería en silencio, un gobierno desparramando información falsa y protegiendo a los gendarmes, una corporación mediática multiplicando las mentiras oficiales, una víctima transformada en victimario, a lo que se sumó un juez que no hizo más que demorar el avance de la causa durante dos meses hasta ser desplazado del cargo.

Pour le peuple argentin, Santiago était un disparu pendant la démocratie.

L’inconscient collectif duquel parle Charly García dans sa chanson-hymne de 1982 s’est réveillé comme une avalanche de clameurs. Avec le mécanisme de la disparition forcée, le gouvernement rompait le contrat fondateur de la démocratie argentine post-dictature : plus jamais de terrorisme d’État. Dans la conscience de millions d’argentins, les trente mille disparus entre 1976 et 1983 se sont couchés, un par un, sur le corps absent de Santiago. Pendant trois mois, entre deux cent mille et un demi million de personnes se sont réunies chaque mois sur l’historique Plaza de Mayo de la ville de Buenos Aires, toujours avec la présence et l’impulsion de la famille Maldonado, pour demander l’apparition de Santiago en vie. On a manifesté, on a pleuré, on a partagé l’angoisse du grand trauma national. La Plaza de Mayo s’est multipliée dans toutes et chacune des places du pays. Toutes les places sont devenues la Plaza. Pendant près de quatre vingt dix jours, l’Argentine a coulé dans les limbes de la disparition.

Para el pueblo argentino, Santiago era un desaparecido en democracia.

El inconsciente colectivo del que hablaba Charly García en su canción-himno de 1982 se despertó como una avalancha de clamores. Con el mecanismo de la desaparición forzada, el gobierno rompía el contrato fundacional de la democracia argentina post-dictadura: no más terrorismo de Estado. En la conciencia de millones de argentinos, los treinta mil desaparecidos entre 1976 y 1983 se acostaron, uno por uno, sobre el cuerpo ausente de Santiago. Durante tres meses, entre doscientos cincuenta mil y medio millón de personas se reunieron cada mes en la histórica Plaza de Mayo de la ciudad de Buenos Aires, siempre con la presencia y liderazgo de la familia Maldonado, para pedir por la aparición con vida de Santiago. Se marchó, se lloró, se compartió la angustia del gran trauma nacional. La Plaza de Mayo se multiplicó en todas y cada una de las plazas del país. Todas las plazas fueron la Plaza. Durante casi noventa días, Argentina se hundió en el limbo de la desaparición.

Jusqu’à ce que, cinq jours avant les élections de mi-mandat qui permettraient de mesurer le soutien populaire accordé au nouveau gouvernement, le corps de Santiago Maldonado a ré-émergé dans le fleuve Chubut, ce même fleuve qui avait été ratissé par des chiens et des plongeurs. Apparemment, Santiago s’était noyé pendant la fuite, en tentant de traverser un fleuve gelé au milieu de la persécution policière, avec une grande quantité de vêtements qui s’est transformée en quelques secondes en une bouée de sauvetage de plomb de plus de trente kilos. L’autopsie a confirmé l’hypothèse. L’inexplicable, en Argentine, est la devise de toutes les angoisses et effrois.

Hasta que, cinco días antes de las elecciones de medio término que medirían el apoyo popular al nuevo gobierno, el cuerpo de Santiago Maldonado reflotó en el río Chubut, ese mismo río que ya había sido rastrillado por perros y buzos. Aparentemente, Santiago se había ahogado en la huida, al intentar cruzar un río helado en medio de la persecución policial, con gran cantidad de ropa que se volvió en segundos un salvavidas de plomo de más de treinta kilos. La autopsia corroboró la hipótesis. Lo inexplicable, en Argentina, es la moneda de cambio de todas las angustias y pavores.  

Ce poème a été écrit pendant les premiers jours de la disparition, quand rien ou presque rien ne se savait alors, quand même le nom et le visage n’avaient pas fleuri dans les rues, et encore moins le corps dans le fleuve. Ca a été une intuition, ou peut-être cette douloureuse forme de connaissance qu’est le réflexe conditionné : quand le coup de sifflet est donné, la blessure commence à saigner comme les gueules des chiens de Pavlov bavent dans le vide. Personne n’approchera une assiette pour rassasier la faim de la justice. Le chien discerne déjà le dénouement cyclique, et avec la patte il griffe un poème dans la boue pour lutter contre l’angoisse, contre l’impuissance, contre l’attente, ou simplement pour aboyer quelque chose qui dure un moment de plus que cet aliment vitreux du silence, de la nuit et de l’insomnie craintive.

Este poema fue escrito en los primeros días de la desaparición, cuando aún nada o casi nada se sabía, cuando aún el nombre y el rostro no habían florecido en las calles, ni mucho menos el cuerpo en el río. Fue una intuición, o acaso esa dolorosa forma del conocimiento que es el reflejo condicionado: cuando suena el silbato, la herida empieza a sangrar como las fauces de los perros de Pavlov babean en el vacío. Nadie acercará un plato para saciar el hambre de justicia. El perro ya entrevé el cíclico desenlace, y con la pata raya un poema en el barro, para lidiar con la angustia, con la impotencia, con la espera, o simplemente para ladrar algo que dure un rato más que ese vidrioso alimento del silencio, de la noche y del temeroso insomnio.

 

SVR

 

 

Texte de Claire Allouche

 

C’était l’été (là où j’allais), c’était l’hiver à Buenos Aires. Sur les murs blanc bleu des amitiés virtuelles, les mêmes mots, menant au même point d’interrogation, déferlaient. Sur les murs bien tangibles de la République argentine, sans doute un peu accidentés, mais forcément moins défoncés que ses pavés, sur les murs hauts dressés des quartiers gentrifiés et les murs pleinement vécus des zones popus, ces mots aussi apparaissaient. Mais je n’étais pas là pour accompagner cette ponctuation insoumise dans son urgence urbaine. « Où est Santiago Maldonaldo ? » était devenu le vers manquant de tous les haïkus du moment, la conclusion des récits les plus quotidiens. Et moi, je suivais la persistance de sa disparition à distance, acheminant vers la petite France le terrible sentiment d’une double absence, d’un pur écho de silence. Le poème de mon ami Sebastián, spontanément posté sur son mur bleu blanc d’amitié réelle au début du mois d’août 2017 m’a aidée à me sentir liée, au-delà de l’océan ravageur, véritable cimetière marin de la torpeur, à un intense sentiment de présences et résistance. Début août, nous espérions encore qu’aucun courant ne serait jamais assez fort pour « emporter » un corps. Qu’on pouvait changer de lit, de fleuve, changer de décor, sans susciter de nouveaux morts. Serait-ce, qu’une fois de plus, les amis du quartier peuvent disparaître ? Cet automne-là, hémisphère nord, nous pouvions nous tenir chaud dans la salle du Cinématographe nantais pour découvrir le bouleversant film de Carlos Echeverría, Juan, como si nada hubiera sucedido (1987) (Juan, comme si rien ne s’était passé). Trente ans après, cette enquête sur les traces du dénommé Juan, mystérieusement disparu dans sa ville natale, Bariloche, Patagonie, durant la dictature, faisant trembler aussi fort spectateurs que pellicule. Le projecteur toussotait mais l’écran incorruptible accueillait le 16mm fragile et les interrogations des protagonistes, transformant les entractes d’entre bobines en moments de pensées vivaces, en lieu d’existences partagées. Cela faisait déjà un mois que le corps de Santiago Maldonaldo était « apparu ». Pure surface physique d’un acharnement politique à démentir, abjecte crue d’eaux troubles qu’aucun mur n’avait donc retenues. Un an après, j’ai perdu une partie de l’hiver dans un hémisphère, j’ai vécu un peu d’été à Buenos Aires. Je me rappelle les vers du grand poète argentin Juan Gelman[3] :

« Los poemas sin sangre / tienen una ventaja: / no tienen sangre, ni / sacudones mortales o inmortales, ni / la imperfección, la suciedad / de todos. Eso cae y nada / perturba a la tierra. »

« Les poèmes sans sang / ont un avantage / ils n’ont pas de sang, ni / des secousses mortelles ou immortelles, ni / l’imperfection, la saleté /de tous. Ça tombe et rien / ne perturbe la terre. »

Un an après, peu importe où maintenant, que ce soit partout à présent, les mots de mon ami Sebastián me traversent de la même manière, et j’espère, continuent à secouer notre parcelle de terre.

 

CA

 

 

[1] Lof est une forme basique d’organisation sociale du peuple mapuche, qui consiste en un clan familial ou une lignée qui reconnaît l’autorité d’un lonco (cacique).

[2] Lof es una forma básica de organización social del pueblo mapuche, consistente en un clan familiar o linaje que reconoce la autoridad de un lonco (cacique).

[3] « Opinión » in País que fue será, p.75.