Maison indépendante

ARGENTIQUE ARGENTINE.

 
 

Claire  Allouche

 

Brèves réflexions analogiques, épisode premier

 
 

Il m’en a fallu de peu pour me souvenir. De la première pellicule couleur déposée dans une petite boutique difficile à identifier, dans un recoin de San Telmo, un jour de grand soleil comme Buenos Aires savait généreusement les répandre dès fin septembre. Des multiples moues et sourires flous qu’Ivan O. et Leslie C. avaient donnés le temps d’un clic incertain, ainsi que de la succincte série d’intérieurs, nette en tous ses angles. De ma démarche ravie le jour où j’ai récupéré les négatifs suivants dans le même recoin, que je n’avais plus besoin de chercher en vain. De l’après-midi où, entre deux tours de mate, nous avons religieusement épluché l’intégralité des clichés, même les plus ratés (et il y en avait) avec Carlos et les autres compañeros de la Libre, ceux-là même avec qui nous avions décidé de prôner activement le « tout analogique » un mois durant, deux mois auparavant. Mon appareil Pentax avait repris du service à cette occasion, lors de la dernière rencontre dans le grenier. Il promettait d’être le témoin privilégié de l’été qui déjà s’annonçait. C’était sans compter que ledit Pentax déclarerait forfait au bout de six bobines ayant fureté de vibrants rayons d’Amérique Latine. Je me souviens alors aussi du visage de Juan, le réparateur hors pair des machines à capter la lumière, que tous m’avaient recommandée à Buenos Aires. Une fois mon Pentax en mains, son sourire s’était évanoui. Il était forcé d’admettre, endolori de sa propre honnêteté, qu’il n’était pas coutumier du modèle et qu’il ne pourrait pas le ressusciter. Fin de première partie de la réminiscence argentée.

 
De fait, ce dont je me souvenais déjà, c’était que de l’été, je n’avais aucune de ces images iconiques que peuvent offrir même les pires photographies analogiques. Qu’une fois l’été tout à fait déclaré, il m’avait fallu ruser pour fabriquer des traces à partir des espace-temps traversés me frappant de plein fouet : des images en mouvement, des mots éparpillés au fil des carnets, des sons maladroitement enregistrés… Mais rien, rien qui ne puisse retranscrire si exactement cette sensation-là de l’instant.
 
Ce souvenir de l’obsession de l’enregistrement de ma présence à travers temps avait pris tant de place que j’en avais oublié de me demander ce qu’était devenue la dernière pellicule, celle qui avait marqué l’arrêt de mort de mon appareil et l’ignorance occasionnelle de Juan. De fait, je l’avais presque reniée : je n’avais jamais pris le temps de compter les photographies extorquées à ma boîte noire. J’avais dû la considérer comme irréductiblement perdue, impossible à rembobiner. Réserve d’images mortes-nées. Jusqu’au jour où je me suis perdue dans l’un des cinq placards fourre-tout de ma petite chambre et ai mis la main sur une pellicule Kodak noir et blanc 400 ASA. Elle avait été utilisée mais pas développée.
 
Ainsi, un appareil et un été plus tard -soit un an et demi après, on ne s’en tire pas comme ça pour passer du Sud véritable au tiède Nord-, entre deux pellicules voilées révélant des fragments de séjour lisboète, d’autres images, miraculées, ont ravivé trois journées argentines éparpillées. « Miraculées », l’expression n’est pas abusive : non seulement il fallait remettre la main sur la pellicule en question, mais croire au fait qu’elle n’avait pas subi de dommages irréversibles, non seulement en raison de la panne de l’appareil, des rayons X de l’aéroport, et surtout, à cause d’une année et demie à l’ombre, certes, mais sans produit chimique nécessaire à la survie des images. Il y avait, pour ainsi dire, très peu de chance que la sixième pellicule soit habitée de moments perceptibles. Elle l’était pourtant. Soyons tout-à-fait transparents : les deux dernières photos n’offraient pas beaucoup plus à voir qu’une surface grisâtre, les quatrième et sixième photos sont traversées en leur centre par un épais halo blanc, et quatre des portraits des incorruptibles occupants de La Libre ne possèdent pas la netteté escomptée. En somme, il ne subsiste sur trente-six poses que vingt-huit images susceptibles de porter ce nom.

 

 

Il n’empêche que le fait d’en prendre connaissance un an et demi plus tard seulement leur confère un charme imprévu, une valeur déstabilisante: il me faut maintenant réaliser un laborieux exercice mémoriel pour superposer ces images aux instants vécus, plus vastes, qui les ont accueillies. Il ne s’agit pas de les faire coïncider avec un enchaînement de moments avéré, infaillible, comme cela aurait été le cas en les découvrant peu après les avoir prises. Dès lors, c’est un récit dubitable qui se met à entourer le moment du clic décisif. Quoi qu’il en soit, personne d’autre que moi n’avait le regard dans le viseur à ces moments-là pour attester de quoi que ce soit, personne n’était dans ce strict champ-là.
 
Alors, seule la linéarité des images défilant ne ment pas : oui, je prendrai d’abord place autour du mate et j’écouterai parler les compañeros de la Libre, puis, je finirai bien par partir et prendrai deux photos de San Telmo à la volée. Le visage brumeux de Carlos, tourné vers la gauche (vers qui ?), ouvre la série des vingt-huit images effectives. Oui, quelques jours plus tard, à moins qu’il ne s’agisse déjà du lendemain, -en tout cas c’était un dimanche, ça j’en suis certaine-, je me déplacerai des Bosques de Palermo à la Plaza Francia, avant de rejoindre le Parque del Bicentenario. Je filmerai en ces trois points les compañeras et compañeros de la « facu », au rythme de leurs prodigieux corps danseurs et acrobates. Puis, quelques jours plus tard, -je suis sûre cette fois-ci que ce n’était pas le lendemain, ça ne pouvait pas être un lundi-, j’irai dans le quartier d’Agronomía là où se rencontrent les rues Behring et Gamarra, sur invitation de G., « le garçon des croisements ». C’est cette vue, presque énigmatique à force d’être banale, accueillant en son centre un amas de pavés, lequel se prolonge par une flaque active, qui achève le miracle des vingt-huit poses retrouvées. Le coffre bombé d’une petite voiture blanche s’invitant dans le bord droit du cadre en finit d’achever la misère esthétique du cliché. Il ne semble pas dire beaucoup plus que la raison pour laquelle je l’avais pris : oui, ce jour-là, comme en attestait déjà mon compte-rendu de croisement, rédigé agenouillé sous un balcon pour échapper à la pluie, je m’étais bien rendue au croisement entre Behring et Gamarra. « Hypothèse : c’est un quartier en phase d’être rénové : en attesterait deux ouvriers croisés et deux autres perchés à un balcon tout neuf pour leur pause déjeuner », écrivais-je à l’époque. La photo est néanmoins arrivée trop tard pour pleinement remplir son rôle. Un an et demi est passé, et G. a fini par mettre les pieds dans ledit « cruce ».

 

 

Quant à épuiser mes ressources mémorielles, autant en revenir au contexte, voire au motif qui m’a amenée à appuyer sur le déclencheur en ces trois temps et trois lieux. À l’heure du tout instantané, il n’est pas innocent de faire avaler de la pellicule à une machine, petit bout par petit bout, de lui communiquer cet incessant sentiment de retardement. Je dirais que les compañeros de La Libre, absorbés corps et âmes par leurs discussions, se laissaient facilement photographier et devaient constituer à l’époque une des amorces les plus réconfortantes à une pellicule nouvelle. Il n’empêche que je n’avais pas suffisamment anticipé l’activité mouvante de leurs visages, et n’ayant pas réglé la vitesse en conséquence, cette amorce n’est malheureusement pas beaucoup plus qu’une amorce aujourd’hui. Quant aux deux vues de San Telmo, plus précisément, de la rue Bolívar, elles témoignent d’une probable nostalgie anticipée. Un beau jour, je serais bien heureuse de retrouver un instant quelconque de ma vie portègne, un fragment anodin de Buenos Aires, sans avoir à craindre l’éclat d’une photographie démesurément harmonieuse, laquelle altérerait sans doute ma mémoire affective. Pour cela, je devine qu’il s’imposait de garder dans le même cadre un long trottoir aux revêtements discontinus, l’ombre et la lumière bataillant sur la même poignée de mètres carrés, des passants jouant leur rôle de passant sans trop se presser –et évitant ainsi un réglage de vitesse trop élaboré-, un lampadaire providentiel accidentellement allumé en pleine journée, des inscriptions murales sauvages, les grilles recouvrant méthodiquement les fenêtres, et un pan de ciel qui s’échappe. Ce beau jour, parisien et caniculaire, est arrivé et je ne suis pas mécontente de rafraîchir mes pupilles grâce aux ombres aléatoires des longues rues défoncées.
 
Quant aux photographies prises entre les deux parcs et la grande place, je crois que j’avais pressenti que la basse qualité de ma petite caméra rendrait peut-être justice à la maîtrise et à l’inspiration des mouvements de mes amis, mais pas à leur irradiante beauté. Il fallait bien quelques ions d’argent frétillant à la lumière de fin de printemps pour les accompagner pas à pas. Des vingt-huit photos écumées, force est d’admettre que la qualité de leurs gestes suspendus n’en finit pas de m’impressionner: ce n’est tant pas la vitesse qui dit le prodige de leurs mouvements, mais bien leur tenue dans l’espace et le temps. Tout bien considéré, on pourrait répertorier l’entité de ces gestes suspendus garants de netteté : il y a le sourire sans limite de Lola, tête renversée, jambe lancée en l’air ; il y a la nuque d’Isidora offerte au ciel, son bras droit fermement courbé devant sa cage thoracique ; il y a Marina, se baissant vers le sol, mais pour qui ce mouvement quotidien porte une grâce toute particulière qui promet une suite dansée ; il y a Belén, les yeux défiant l’horizon et les pieds fermement ancrés dans le sol. Et puis, un parc plus tard, il y a Javiera, qui prend une grande inspiration, le regard plongeant dans l’horizon ; il y a Mica et son grand écart d’échauffement ; il y a Gaby, tout sourire, « regard caméra », étirant ses bras, les cheveux blondis par une pellicule surexposée ; il y a Javiera, à nouveau, décidée à amorcer un poirier ; il y a Lucas qui le fait déjà ; il y a Gaby, encore une fois, tête renversée tenue par les bras d’Emilia ; il y a un corps féminin sans visage visible qui étreint le sommet d’un tronc pour y accrocher un tissu aérien, ajoutant un degré de ramification supplémentaire aux branches déjà nombreuses ; il y a Diego qui, depuis la terre, s’assure que l’opération se déroule sans souci ; il y a Mica qui inaugure le tissu avec de « simples mouvements » qui lui donnent une allure olympienne.

 

 

Entre deux photos de corps amis au travail, des corps anonymes au repos dans les mêmes aires. Je me rappelle avoir pensé que notre petit film-essai devrait croiser l’investissement de lieux publics par les corps en mouvement ainsi qu’une chronique ordinaire d’un dimanche, un dimanche de ce mois-là, de cette année-là, de ce siècle-là, quelque part en plein air à Buenos Aires, un dimanche qui pourrait peut-être un jour répondre par ses coordonnées rêvées et dansées au merveilleux film de Siodmak et Ulmer
Les Hommes le dimanche (1930). Comme il est étrange de retrouver maintenant ce haut palmier des Bosques de Palermo contre lequel une parfaite inconnue est adossée, en l’envisageant avec la plus ferme tranquillité. Quelques mois plus tard, c’est à quelques mètres seulement qu’un homme à revolver me dérobera ma caméra. Il faudra encore ruser, pour continuer à enregistrer, sans image fixe, sans image mouvante, tout juste dotée d’un stylo et d’un carnet.
 
Ce soir, encore harassée par la chaleur de Paris assiégé par l’été, à quelques centimètres de mes placards fourre-tout et à onze mille kilomètres de Buenos Aires, je regarde une toute dernière fois ces vingt-huit photos. J’en inverse l’ordre supposément chronologique, je tente de nouvelles ramifications entre les moments, j’essaie de deviner la durée qui a un jour séparé un « clic » d’un autre, je tente la mesure des trajets d’un mouvement au suivant. J’aimerais ressusciter tout ce qui n’a pas été gravé et qui est si proche de tout ce que j’atteins encore. D’un cliché à l’autre, je poursuis les ombres arborescentes inondant les alentours terrestres, -ma vieille obsession, ma raison d’être un jour à Buenos Aires-, du tronc obèse d’un palo borracho au fin branchage d’un paraíso, cartographiant ainsi de nouveaux cheminements possibles de la sève argentique au fil du temps. Ce soir, ces trois journées argentines, réapparues par miracle, ainsi fragmentées, solaires et quotidiennes, existent étonnamment plus que les quatre-cent-trois autres.
 
Je ne suis finalement pas si certaine de ce j’avais cherché à prendre ces jours-là. Si j’avais même pensé à une forme de restitution de ce que j’y avais pris, de ce que j’avais saisi de ces lieux, de ces visages, de ces corps tout entier ondoyants. J’attendais peut-être tout simplement de trouver ces images quand j’en aurai le plus besoin, quand je me saurai à une année-lumière de La Libre, des Bosques de Palermo, des rues en travaux et de ce bonheur foudroyant de me sentir si présente tout en revêtant la cape d’invisibilité de la collectionneuse de traces. Parce que, au fond, je le sais bien qu’elles n’ont rien d’exceptionnel, ces photos. Je sens bien que si la lumière s’est faite complice en ces trois jours et vingt-huit photos, c’était pour œuvrer à la conservation du tout puissant présent luminescent. Ce qu’elles valent ce soir, ces photos, pour peu qu’on les renverse, c’est d’ouvrir sans crier gare une brèche vers l’avant dont l’ombre n’est pas perceptible.