Maison indépendante

NOTES DE TRADUCTION SUR « LA FLÈCHE DE LA NOSTALGIE ».

 
 

Claire  Allouche

 
 

« Nous sommes faits de temps.
Nous sommes ses voix et ses pieds.
Les pieds du temps marchent dans nos pas.
Tôt ou tard, les vents effaceront les traces.
Tout le monde le sait.
Traversée du rien, traces de personne ?
Les voix du temps racontent le voyage. »

Eduardo Galeano,
Le Temps qui dit

 
 

Revenir sur ce qui m’a amenée à transposer La flecha de la nostalgia de l’espagnol au français, tout en invitant celui ou celle qui lit ces mots à l’arpenter de nouveau, en appelle davantage à des notes musicales, jaillissant d’une portée à l’autre, qu’à une traditionnelle note de traduction visant à préciser quelques emplois de temps. Peut-être parce que, justement, tout est parti du temps, un temps parfois ébréché, probablement aussi éméché à force de percevoir le possible de latitudes à explorer, mais un temps finalement et fidèlement continu, un temps qui prend le temps de se déployer d’un mot à l’autre, d’un vers au suivant, invitant aux pauses et aux reprises.

Il y a trois étés de cela, je rêvais pour la deuxième fois, dans un cabanon, quelque part en Suède, que j’étais à Buenos Aires et que je retrouvais une amie d’enfance à la terrasse d’un café, comme si le temps n’était jamais passé depuis notre dernière rencontre, dix ans auparavant. Il était inutile de combler les silences par quelques paroles polies ou des détours rhétoriques. J’étais à Buenos Aires, je le savais, et l’ombre d’un arbre centenaire qui fouettait un mur lézardé accentuait cette certitude. Cette deuxième occurrence du rêve n’en finissait pas de me convaincre que le temps retrouvé pouvait bel et bien exister et qu’il ne demandait pas beaucoup plus que de se rendre « à l’autre bout du monde » (depuis ma localisation de l’époque).

Un été plus tard, un été plus tard qui, en raison de l’hémisphère, était en fait un hiver, je faisais mes premiers pas dans Buenos Aires. Le hasard a voulu que j’occupe la chambre de Sebastián Villar Rojas, qui était alors en France – nous échangions donc déjà nos fuseaux horaires en toute équité –, ce qui m’a amenée à cohabiter avec sa bibliothèque un mois durant. Deux ouvrages ont d’emblée attiré mon attention : une anthologie de poèmes d’Alejandra Pizarnik [1] et Conquête de l’inutile de Werner Herzog, deux œuvres auxquelles je tenais tout particulièrement à ce moment-là. Sans le savoir, ni même le percevoir, un dialogue commençait avec ce colocataire absent.

Ce temps « retrouvé », que je voulais conquérir sans vanité, je l’ai cherché par plusieurs biais. J’ai commencé par perdre ma montre et rejoindre un  groupuscule prônant le tout analogique un  mois durant. Ni portable, ni  réseaux  sociaux  pendant  mes premiers moments en Argentine, mais le bruissement des passants comme ultime indication de « où j’en étais » concrètement dans l’espace et dans le temps. Je n’étais d’ailleurs pas la seule à refuser l’heure à portée de doigts, à défier ce temps profane qui traînait déjà partout d’un bout à l’autre de la ville : Juan, autre habitant de la maison, appelait souvent l’horloge parlante pour connaître l’heure, alors qu’il y avait objectivement et évidemment bien d’autres manières de la connaître instantanément. C’était la première fois que cette petite voix désincarnée prenait un sens pour moi. Jusque-là, je l’avais seulement envisagée comme un « truc » de fiction désuet, en repensant notamment au réveille-matin si féminin dans L’Homme qui aimait les femmes de François Truffaut. Mais ce n’était bientôt plus le cas : le geste qui nous menait désormais à l’heure impliquait un désir réel de se retrouver sur la ligne du temps, hors du rythme urbain effréné des environs de Plaza Italia.

Depuis que j’avais atterri en Argentine, je me demandais souvent, très souvent, ce qu’étaient devenues les cinq heures de décalage horaire, et si au bout d’un an de séjour et des poussières, elles finiraient par réapparaître tangiblement ou continueraient à incarner un beau, irrésolvable mystère. La seule chose dont je me souvenais avec certitude, c’est que j’étais sortie de mon sommeil aérien au moment où nous commencions à survoler le Brésil. Du haut de l’immensité de territoires que je méconnaissais, je n’étais que trop heureuse d’envisager de très subjectives cartographies superstitieuses : si l’Argentine promettait d’être le pays du temps retrouvé, le Brésil serait celui du réveil lumineux. Quelques mois plus tard, je poursuivais cette insensée quête temporelle, à hauteur humaine, sur ces mêmes terres, traversant ainsi une petite partie du continent Sud-Américain. Je perdrai mon souffle à La Paz, avant de le retrouver devant l’horloge du Congreso : les aiguilles y courent dans le sens contraire de celles d’une montre « habituelle ». Puis, je mettrai les pieds au Brésil, second réveil enfin, où, plus que jamais, résonneront les paroles du chanteur Lenine : « Le monde tourne toujours plus vite/ On attend du monde et le monde attend de nous / Un peu plus de patience. » [2]

Il n’empêche qu’un jour, Sebastián et moi avons fini par nous rencontrer, dans la cuisine où trônait le téléphone d’où Juan et moi appelions parfois le temps qui passe. Nous avons beaucoup parlé, les heures ont filé, le mate s’affadissait. Je lui ai fait la ferme promesse de me rendre un jour dans sa ville natale, Rosario, où il retournait vivre. Puis, un jour d’automne, Sebastián m’a écrit qu’il aimerait que je vienne filmer une première répétition avec Julieta, ex-championne de patin à roulettes. « Cela te plaira sans doute ». L’expression était faible. J’étais non seulement très impressionnée par les tours et détours qu’elle faisait avec une aisance démente, mais également hypnotisée par la bande sonore, version de La flecha de la nostalgia en portugais enregistrée pour l’installation de Nicolás Bacal [3] .

L’ envie de transposer ce texte de l’espagnol au français est venue de cette rencontre entre différents mouvements : ceux du corps de Julieta, ceux de la voix *bip* de cette bande sonore d’exception en écho au bruit des travaux au cœur de Rosario, et puis, aussi un mouvement moindre, le mien, hors de Buenos Aires, hors de la cuisine, loin du téléphone, pour à nouveau ne plus voir le temps passer et ne plus avoir à le demander. De retour à Buenos Aires, j’ai lu La flecha de la nostalgia dans son intégralité, en vue d’intégrer des sous-titres en français à la captation de la répétition. Mais, alors que je commençais à préparer méthodiquement cette transposition, j’ai senti que ce n’était pas possible, que le possible était ailleurs, que ces mots-là n’étaient pas un soutien à l’image mais un tel « dé-temps-nateur », qu’il fallait rendre ces mots aux mots eux-mêmes. Je n’avais pas vécu une telle émotion de déchiffrage poétique depuis ma découverte de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913) de Blaise Cendrars et le Poème à la durée (1987) de Peter Handke, traduit par Georges-Arthur Goldschmidt, autant de par le long souffle ininterrompu de la lecture, qu’en raison de la profusion de mots, floraison vitale plutôt que vain principe d’accumulation, concordance d’impossibles alliances sans sombrer dans une pompeuse avalanche d’oxymores.

« La durée presse vers le poème » écrit Handke. Et c’est dans l’esprit de la durée que nous nous sommes d’emblée mis à travailler. D’abord, sans savoir vers où aller, en traçant juste un premier chemin, encore broussailleux, en français. Dompter, puis apprivoiser les vers, tenter de garder l’aval de l’Observatoire national sans s’enrayer dans ses faisceaux homogénéisés. Moira Cristiá, navigant entre Paris, où j’étais revenue, et Rosario, où Sebastián vivait toujours, a apporté un précieux regard sur ces premières correspondances d’une langue à l’autre, au cours desquelles nous tentions de ne pas perdre le sens premier des images. Puis, un beau matin, Sebastián est arrivé à Paris, et « parallèles au café des bars », sans crainte aucune des mates refroidis, nous avons poursuivi le travail. Nous avons épuisé les jardins publics, les petits patios, les restaurants asiatiques, les bistrots, et enfin, la plupart de nos mots. D’un jour à l’autre, d’un lieu au suivant, nous zigzaguions entre les fuseaux pour tenter de densifier les vers. Entre une référence à Charly García et une brève leçon d’astronomie, Sebastián me répétait qu’il fallait à tout prix conserver le ruidito du poème, que tout ne soit pas absolument « correct » d’une langue à l’autre. Pour régler La flèche de la nostalgie sans trop dérégler La flecha de la nostalgia, il me semble que nous étions au bon numéro. Le ruidito a suivi son chemin jusqu’au bout du fil grâce aux voix amies, qui de lecture en lectre, nous ont fait décoller vers moins de littéralité. Que le temps leur appartienne désormais, tout entier !

Que nous reste-t-il de La flecha de la nostalgia dans La flèche de la nostalgie, maintenant ? Je dirais, un temps qui a son mot à dire et qui, à travers la voix de l’horloge parlante du Brésil, se suspend miraculeusement, en parvenant à concilier les contradictions sous-terraines et les hypothèses cosmiques, les hallucinations à échelle micro et les éclats de lucidité dans la splendeur du mega, une remontée du fil d’événements passés et un cheminement au sein d’un avenir diffus, chaque pas comme la menace d’une chute doublée d’aspiration à l’ascension. La voix qui interpelle devient toutes celles qui la lisent, qui l’écoutent, qui se font les yeux complices du changement personnel et historique, les portiers fantômes de l’Observatoire national. Je continue à lire ce texte comme une palette de nouvelles conjugaisons possibles, à accorder comme bon nous semble au fil des strophes.

Lue lentement, en fin de journée, la flecha de la nostalgia est aussi la rencontre entre   l’heure pleine de Gaston Bachelard [4]  et  la journée réussie décrite par Peter Handke [5], l’heure investie dans sa totalité de la première minute qui l’a vue naître à celle qui annonce l’heure suivante, la journée qui dit son poids d’existence quand elle est sur le point de décliner. C’est également une étreinte d’un pays-continent, une avancée conquérante autant qu’une dérive irrésolue, un montage d’idées et d’images qui éreintent les certitudes pour revitaliser notre prise avec l’existence. Avant, après lecture, que fait-on sérieusement, que fait-on intensément, que fait-on certainement de « notre temps » ? Quelle est la marche de notre temporalité, celle, personnelle, qui ne se désolidarise pas de celle, collective, qui nous traverse ? Les mots de tel auteur, les chiffres imprimés sur tel ticket de caisse, la vaisselle que l’on laisse traîner plusieurs jours durant, notre observation des étoiles un soir d’été parviennent-ils réellement à coexister ? Sans réponse certaine à apporter, La flecha de la nostalgia, La flèche de la nostalgie pourrait être brandie comme manifeste pour une Journée Terrestre du Temps, qui, si elle ne s’avère pas suffisante, durera éternellement.

« Sursaut du temps de la durée tu m’entoures / d’un espace qu’on peut décrire / et le décrire crée l’espace suivant. » [6] Ces quelques mots, je les écris depuis un cabanon, quelque part en Suède. Le bout du monde, à nouveau, d’un certain point de vue. Je ne sais pas encore de quoi je rêverai ce soir. Je ne sais même pas s’il est l’heure d’aller dormir, je n’ai personne à qui le demander, personne à appeler. Le ciel est sans cesse éveillé. L’espace, ici, est en tous points fléché. Je suis dans le temps. J’espère l’être avec vous.

 

Claire Allouche
Torsängen (Suède), le 20 août 2016.

 
 

  1. Nous pourrions d’ailleurs citer l’un de ses poèmes, Présence, comme un contre-champ poétique et neurasthénique possible à La flecha de la nostalgia (traduction Silvia Baron Supervielle) : « ta voix / là où les choses ne peuvent s’extraire / de mon regard / elles me dépouillent / font de moi une barque sur un fleuve de pierres / si ce n’est ta voix / pluie seule dans mon silence de fièvres / tu me détaches les yeux / et s’il te plaît / que tu me parles / toujours ».

  2. Dans « Paciência » : « O mundo vai girando cada vez mais veloz / A gente espera do mundo e o mundo espera de nós / Um pouco mais de paciência ».

  3. Cette vidéo peut être visionnée à cette adresse : https://www.youtube.com/watch?v=Oj9MrkgzJ0s.

  4. Dans L’ intuition de l’instant (1932) de Gaston Bachelard.

  5. Dans Essai sur la journée réussie (1994) de Peter Handke.

  6. Poème à la durée, Peter Handke.