Maison indépendante

L’IMPER.

 

 | Denis Montano-Avila  |

 

L’écossais Charles Mackintosh, au dix-neuvième siècle, avait inventé l’imperméable en faisant couler de la résine sur des tissus. La résine circule normalement sur le pourtour des arbres, servant à la cicatrisation des entailles. Son utilisation pour l’étanchéité était déjà connue de nos lointains ancêtres qui pratiquaient le gemmage principalement sur les sapins. Auparavant pour se protéger de la pluie on ne disposait que des parapluies, que les chinois connaissaient depuis des millénaires par l’imitation des feuilles de lotus. La pluie est un phénomène atmosphérique naturel dû à la vapeur d’eau condensée en gouttes qui tombent du Ciel sur le sol, c’est la forme la plus connue des précipitations sur la Terre.

L’histoire d’un imperméable beige et de son propriétaire commence un après-midi d’automne sur l’Avenue de la Grande Armée à Paris, où un homme d’environ trente-cinq ans, après avoir consulté la montre de son poignet, cherchait à téléphoner. Cette avenue est un chemin bordé d’arbres par lequel on arrive de la Place de l’Etoile à la Porte Maillot. La première cabine qu’il trouva sur cette vaste avenue, était malheureusement hors service, à juger par les manipulations que l’homme faisait sur l’appareil. Après cet échec, il décida d’en trouver une autre, sachant que sur cette grande avenue il y en avait une tous les cents mètres. A la cinquième tentative, il fit l’horrible constatation que les cabines étaient hors d’usage mais son obstination le décida à tenter une dernière chance avant d’aller voir ailleurs. Ces cabines téléphoniques que l’américain William Gray avait mises en service au dix-neuvième siècle ont été un édicule situé sur les espaces publics, représentant une importance vitale en situation d’urgence, on avait réussi à raccourcir les distances, à sauver des vies, à éviter des incendies enfin, la liste serait trop longue.

Passablement énervé, cet homme trouva sa dernière cabine, fit brusquement irruption à l’intérieur, ferma la porte à grand fracas derrière lui mais, un morceau de son imperméable resta en dehors coincé par la porte. Il ne s’en apercevra qu’après avoir constaté une nouvelle fois que la cabine était hors service. Son énervement proche de la colère était une réaction émotionnelle normale face aux événements qui contraient son projet. En essayant de dégager le bout de son imperméable, il déchira la doublure et la porte en verre avec des renforts métalliques lui opposait une solide résistance. Cette porte aurait pu être ouverte avec l’aide d’un tiers qui aurait poussé de l’extérieur vers l’intérieur, il eut donc fallu demander l’aide d’un passant pour le faire et par ce temps de chien, il ne passait presque personne. Ces cabines sont thermiques et insonorisées, faisant le barrage aux bruits venant de l’extérieur. Notre homme se trouvait alors dans un système d’isolation phonique.

Le temps passait inexorablement, déjà une heure s’était écoulée, cette fois-ci l’homme était vraiment coincé à l’intérieur, les vitres embuées ne permettant pas de voir à l’extérieur, il les essuyait avec le revers de ses manches pour essayer de voir les rares passants. Certains d’entre eux regardaient distraitement vers la cabine sans rien remarquer sauf un, à qui il fit des signes désespérés demandant de l’aide mais, après un court arrêt tout près, il repartit en portant son index droit vers sa tempe, pour lui signaler qu’il était fou. Ce fut un petit garçon avec sa mère qu’elle appelait Jérémy qui s’approcha de la vitre de la cabine, aperçut l’homme à qui il adressa un geste de sa petite main. L’homme se mit à genoux pour être à son hauteur, se trouva tout près de l’enfant qui s’accrocha à la cabine. Il avait un ciré bleu foncé avec une capuche, un regard d’ange sous ses cheveux frisés. Il faisait un petit signe avec sa petite main potelée, pendant que l’homme cherchait à interpeller sa mère. Le petit Jérémy devait avoir dans les trois ans, ne parlant pas encore de façon intelligible, ne réussit pas à communiquer avec sa mère. Il était pourtant le seul à comprendre que dans cette cabine, il y avait un homme en détresse. La mère le détacha péniblement, sans jeter le moindre regard à l’intérieur, et entraina le petit Jérémy avec elle. Pendant son éloignement, l’enfant continua à regarder la cabine, en refaisant des signes de sa petite main innocente. C’était peut-être sa dernière chance de sortir de cet enclos qui venait de partir. Il fit des grands gestes encore un moment, avant de perdre tout espoir, d’émettre une protestation inconsciente, en essayant désespérément d’attirer l’attention des rares passants indifférents qui ne jetaient pas le moindre regard en sa direction.

L’angoisse d’être enfermé comme dans un cercueil, pris au piège en plein jour, le saisit. Il avait à maintes reprises tenté de briser les vitres sans y parvenir. Il commençait à souffrir de claustrophobie dans cet habitacle clos ressentant une angoisse proche de l’attaque, de la crise de panique et de l’évanouissement. Le temps qui passait lui semblait être une éternité. A bout de forces, l’homme assis par terre, se releva péniblement. Une fois débout, il entendit le bruit d’un poids lourd qui s’approchait. En essuyant la buée de la vitre, il réussit à le voir mais il était encore loin. En effet, c’était un camion grue avec une potence à quatre griffes appartenant à une entreprise de recyclage de métaux et récupération de la ferraille. Son but était de ramasser toutes les cabines téléphoniques en les plaçant dans le camion dans lequel une bonne dizaine s’y trouvait déjà. Soudainement, il eut la conviction que sa libération était proche, le chauffeur l’aiderait à sortir de cette satanée cabine et il retrouverait sa liberté. Au bout de quelques minutes, le camion se plaça tout près et il fit des gestes désespérés pour être vu du conducteur. Ces camions-grues sont commandés à partir du tableau de bord, le chauffeur n’avait pas besoin de descendre pour diriger le ramassage des cabines. C’est ainsi que l’homme se sentit soulevé par les griffes de la grue, avant d’être placé dans le camion au milieu des autres cabines bien rangées. Le poids lourd ramassa encore les quelques autres restantes sur cette longue avenue, avant de prendre la route vers le Périphérique Ouest en direction de la banlieue parisienne. L’arrêt de mort des cabines téléphoniques était survenu suite à la prolifération des téléphones portables, près de soixante millions rien qu’en France.

Après une vingtaine de kilomètres, le camion sortit de l’autoroute pour s’engager sur un chemin qui conduisait à un cimetière de voitures dans lequel s’amoncelaient de vieux véhicules accidentés pour la plupart. Le camion roula jusqu’à une rampe à côté d’une machine à compresser les métaux, où l’on broie et l’on comprime toute sorte d’objets, qui ont un fonctionnement automatique, suivant un programme cyclique pendant de longues heures, sans l’intervention de personne. La carrosserie basculante du camion se leva, laissant tomber sur un toboggan, une à une, les cabines qui rentraient dans la chambre de compression, avant de ressortir quelques minutes plus tard sous forme de cubes solidement compressés, d’une dimension de soixante centimètres par soixante. Une bande transporteuse de manutention continue les acheminait à une centaine de mètres où un autre camion les attendait pour aller les livrer dans une usine de recyclage. Ces bandes transporteuses roulantes ou courroies souples, sont des dispositifs de manutention permettant le déplacement continu d’objets et de marchandises diverses, entraînées par des poulies motorisées aux parcours horizontaux, ascendants ou descendants. Le chauffeur de ce camion manipulait les commandes de son tableau de bord sans descendre. Environ une heure plus tard, tous les cubes étaient placés dans le camion qui s’apprêtait à partir dans une autre direction. Ils étaient vraiment tous identiques sauf un… différent des autres, à cause d’un morceau d’imperméable beige d’environ trente centimètres qui dépassait de l’arête.