Maison indépendante

CABO RUIVO.

 
 

 | Denis Montano-Avila  |

 

Rêver est une qualité que tout être humain possède depuis toujours, et dont les interprétations anciennes sont encore d’actualité. Le rêve est un message codé par une quantité de symboles ; une porte ouverte vers une dimension inconnue. Il y a des rêves qu’il faudrait étudier, méditer, interpréter et parfois même oublier. Le rêve est une énergie physiologique, un don du cerveau que nous ne pouvons orchestrer. Pourtant, l’activité onirique est une conséquence directe de l’état physique du rêveur. C’est un langage universel souvent crypté mais accessible, car il est une des manifestations possibles de l’inconscient lorsqu’il nous prend en sa possession.

J’ai toujours été fasciné par le monde des rêves. Lorsque dans la torpeur du sommeil j‘accède à ce monde chimérique, j’entreprends un voyage sans destination ni durée précises. Ce doux phénomène a suscité en moi bien des interrogations. Considérer les rêves comme une vile superstition est une conséquence de notre culture positiviste, centrée sur la rationalité et le système cérébral. Car comment expliquer que dans son rêve, un aveugle voit, un muet parle et un paralytique marche ?    

Les Incas, les Aztèques et bien d’autres civilisations anciennes savaient provoquer les rêves de manière artificielle, par la fumigation d’une mixture de substances hypnotiques et hallucinogènes. Je savais que pendant mon endormissement, parfois, mon corps immobile, sans réaction défensive, ni liberté d’agir, était encore sous l’emprise du surnaturel, comme dépossédé de lui-même. C’était une forme de douce aliénation qui s’instaurait en moi, qui m’éblouissait et m’aveuglait en même temps.

C’est avec cette charge chimérique que je me suis retrouvé, un jour, à travailler dans une société qui fabriquait de l’outillage à main. La promotion commerciale à l’étranger était alors ma principale activité. Formé aux différentes techniques visant à influencer le comportement des clients potentiels sous une forme d’action intensive et d’incitation persuasive, j’arrivais à démultiplier le C.A. sous l’égide du D.C. qui examinait à la loupe les résultats. Pour véhiculer les attributs de notre marque, il fallait sans cesse stimuler la demande des futurs partenaires et dans ce domaine, je me suis découvert assez doué pour la négociation. Dans le secteur du bricolage, la situation était bien différente, les cibles, les objectifs et l’impact de la promotion avaient d’autres cibles et j’étais contraint de faire appel à mes collègues en charge de la Métropole, qui avaient des consignes bien précises sur les grandes surfaces françaises implantées à l’étranger.

Au retour d’un voyage, j’appris à ce sujet que l’ouverture de la filiale d’un important groupe de bricolage était annoncée à Lisbonne. Ces grandes surfaces qui s’implantaient à l’étranger sous l’égide du Ministère du Commerce Extérieur étaient bien plus que des antennes ; et souvent, elles se retrouvaient empêtrées au beau milieu d’alliances improbables. Je me mis en contact avec le Responsable du projet, un homme respirant l’orgueil et l’arrogance. Il était d’une vanité sans bornes et son attitude était la preuve de sa nullité professionnelle. Il m’informa qu’il était déjà trop tard pour s’associer, et qu’il devait clore pour le lendemain la liste de ses fournisseurs. J’insistai alors en faisant valoir notre solide implantation dans les surfaces françaises, ce qui me valut finalement un rendez-vous de vingt minutes pour le lendemain matin dans un pôle commercial en cours de finition. Le rendez-vous avait été fixé à neuf heures. Et l’on avait pris grand soin de me prévenir : en cas de retard, l’entretien sera annulé. Je notai donc l’adresse et tentai de repérer la bonne adresse, pendant que mes collaborateurs s’activaient pour préparer les échantillons, catalogues et dépliants, et que ma Secrétaire me réservait un vol Paris-Lisbonne pour le soir même.

Malgré mes efforts, il m’était impossible de trouver ce lieu sur la carte. Je décidai de rappeler le responsable de l’implantation et appris que l’adresse se trouvait dans une nouvelle zone industrielle sur des terres gagnées par la mer. Ces terres étaient des genres de polders dont le niveau était inférieur à celui de l’eau. Et ill y avait eu jadis des marais qui avaient été asséchés naturellement. C’était donc une étendue artificielle de terre acquise par remblaiement, et consolidée par des digues qui la protégeaient des assauts de la mer. Toutes les rues étaient encore nouvelles et manquaient d’appellation, mais l’endroit avait un nom : Cabo Ruivo.

Mon arrivée à Lisbonne se passa sans tracas. La ville est située sur la Rive Droite du Tage et à l’extrême Ouest de l’Europe. C’est une métropole d’une grande beauté, romantique et joyeuse à la fois, quoiqu’un peu mélancolique. Les vieux quartiers nous disent que le temps s’est arrêté là-bas, pour ne plus repartir. En début de soirée. Après mon installation à l’hôtel, je descendis dans la salle à manger où je dinai sans tarder. Avant de regagner ma chambre, je demandai aux portiers s’ils connaissaient l’adresse à laquelle je devais me rendre le lendemain matin mais, aucun des trois ne la connaissait. Je savais que ces portiers placés à l’entrée des hôtels avaient pour but d’accueillir les clients, faciliter leur séjour et satisfaire à leurs demandes. Mais ce soir-là, je demandai l’impossible. Je me tournai donc vers les taxis, mais n’en appris pas davantage. « C’est une zone nouvelle », disaient-ils.

Malgré les préparatifs très agités de mon voyage, je n’avais pas eu d’activité physique pour m’aider à m’endormir. Et j’avais l’impression que mon esprit était sur le point de se tracasser pour un long moment. Je me suis pourtant allongé confortablement, en évitant de trop ruminer ce qui m’attendrait au réveil. Je sentis que progressivement le rythme de ma respiration ralentit, puis je m’endormis. Je ne savais pas encore que cette nuit allait m’offrir le seul rêve prémonitoire de toute ma vie.

Dans mon rêve, j’étais parti aux aurores avec mes catalogues et tous mes échantillons. J’avais pris un taxi qui connaissait la zone industrielle, mais qui n’avait aucune idée de l’adresse exacte. Je lui proposai alors de l’aider et nous partîmes tous deux confiants. Le voyage ne fut pas très long et, en arrivant près de la mer, nous prîmes à gauche, vers Cabo Ruivo. Le chauffeur se mit à chercher la rue. Comme attendu, aucune ne portait de nom. La zone industrielle était encore en construction. C’était un vaste chantier où les quelques immeubles terminés avaient été réservés à l’implantation des sociétés. Je vis soudain une large rue et des chantiers des deux côtés. Je lui demandai de continuer tout droit et au deuxième carrefour, nous nous arrêtâmes. Je descendis du véhicule et pénétrai dans un immeuble. Je saluai derrière un petit bureau un homme d’une trentaine d’années qui m’indiqua que le bureau que je cherchais se trouvait au dixième étage. Je pris donc l’ascenseur et trouvai, en face de la sortie, une maigre porte tamponnée du logo de la grande surface qui m’intéressait. J’ouvris la porte et me trouvai devant un petit bonhomme, mince, légèrement dégarni et avec de grosses lunettes. Il était assis derrière un bureau trop vaste pour lui, où s’entassaient les dossiers. En me voyant entré, il se redressa et dit : « Ah ! Vous êtes à l’heure. »

Quand le réveil sonna pour de bon, je me levai de bonne heure. Après une rapide collation, je pris le premier taxi que je trouvai à la porte de l’hôtel. Le chauffeur ne connut évidemment pas l’adresse et je lui proposai de le guider. Nous partîmes vers la mer et, en arrivant sur le lieu, nous tournâmes à gauche en direction de Cabo Ruivo. Ce fut à ce moment-là que je la rue de mon rêve me revint. Devant l’immeuble, je descendis et pénétrai dans le hall. Je retrouvai exactement le portier qui m’avait accueilli dans mon sommeil. Tout y était : le bureau, les vêtements, l’ascenseur, le dixième étage. Je sortis de l’ascenseur et repris ma respiration tant ma surprise était grande. En frappant à la porte, je restai un instant très troublé. Je finis par l’ouvrir et revis le petit homme aux lunettes, derrière ce grand bureau encombré. Il me dit aussitôt : « Ah ! Vous êtes à l’heure.»

Les jours suivants, cherchant une explication, je me suis intéressé à ce type de rêves en fouillant dans mes classeurs d’ancien étudiant. Je compris que je n’étais pas un sujet sensible aux hallucinations visuelles ni auditives ; cependant, je ne pouvais émettre aucun doute sur ce qu’il m’était arrivé. Cette impression de trouble me suivit pendant longtemps. Je suis depuis arrivé à la conclusion qu’au moment de nous endormir, nous nous mettons dans un état d’abandon volontaire. Le moindre bruit dans la pièce voisine peut alors discrètement s’insérer au sein de notre activité psychique. Une telle interférence représente un stimulus et il peut se présenter de façons différentes, par exemple en triturant quelques écorces de mandarine près du nez d’un dormeur. Le lendemain, celui-ci pourra raconter un rêve lié à ce fruit, sans savoir qu’il avait été conduit de façon subtile. Dans ce cas bien précis, il ne faudra pas voir un présage quelconque ni un message à décoder, car l’intervention d’un bruit ou d’une action provoquée par le monde extérieur, rend le rêve artificiel. Pour autant, dans le cas d’un stimulus naturel, enfui au plus profond de l’être du dormeur, comme une ruminante inquiétude, une obsession, le rêve prémonitoire devient possible. Et nous entrons alors sans le vouloir dans une autre réalité. Celle des plus troublantes.