Maison indépendante

TROIS SECONDES

 

 

 | François Michel |

 

 

Trois secondes, c’est le temps que peut parfois représenter le bonheur. Disons le plaisir, pour éviter les mots trop gros. Trois secondes, comme le poids d’un décalage technico-temporel qui prend soudain des allures de bénédiction.

C’était le 10 juin 2016 et c’était le match d’ouverture de l’Euro de football, c’était les débuts de l’équipe de France, c’était le France-Roumanie dont tout le pays parlait. Littéralement tout le pays – que ce soit en bien ou en mal n’a pas ici grande importance.

Pour ma part, la configuration de départ pour l’évènement était simpliste : ma belle, installée à côté de moi sur le canapé avec le chat sur les genoux, visionnait un téléfilm sur l’écran de son ordinateur. Elle m’avait depuis le coup d’envoi abandonné à mon stress, celui qui me saisit immanquablement à chacun des matchs des Bleus. C’est un état d’anxiété inexplicable dans lequel me plonge le football dès lors que joue une équipe pour laquelle j’éprouve quelque chose. Pourquoi, comment est-il possible de me mettre dans un état pareil ? Surchauffe. Je me pose la question à chaque fois et ne trouve pas la réponse. Crampes. Il faut dire que le contexte de ce 10 juin était particulièrement propice. Souffle. La nation était suspendue aux pieds des Bleus, et les médias avaient achevé de nous persuader que si l’Euro se passait mal, c’était le dernier signe de l’Apocalypse à venir. Comment, pourquoi est-il possible de me mettre dans un état pareil, c’était donc la question que je me posais sans y répondre devant France-Roumanie, aux alentours de la 88ème minute de ce qui ressemblait jusque-là au prototype du match nul laborieux dont Raymond Domenech était devenu le symbole à la veille des années 2010.

Stancu avait répondu à l’ouverture du score de Giroud, la tension et l’angoisse me faisaient transpirer comme un goret conduit à l’abattoir. Le flegme de ma belle et du chat ne faisait qu’accentuer mon incompréhension de moi-même. Ils semblaient l’un comme l’autre à mille lieux du bouillonnement intérieur qui m’agitait les neurones. Saisi d’un soudain vertige, je tentai pendant quelques secondes de m’extraire du match et de me regarder de l’extérieur. Une andouille anonyme, le cul sur son canapé, le regard vissé à l’écran, dans l’attente de… Dans l’attente de quoi, au juste ?

La réponse s’était déjà manifestée, et de manière inattendue. Il existe un phénomène bien connu des amateurs de football lors de la diffusion de match bénéficiant d’une importante couverture médiatique et d’un climat propice. Lorsque les Bleus jouent en compétition internationale, par exemple, et que la chaleur du dehors fait s’ouvrir les fenêtres des immeubles. Lorsque l’équipe de France marque, on peut être sûr d’entendre des acclamations venues d’en face, de dessous ou de dessus – une autre andouille devant sa télé, des andouilles dans un bar, ou bien encore des andouilles dans la rue réagissant aux acclamations des andouilles du bar. Ce soir-là, devant France-Roumanie, le phénomène se manifesta avec une nuance qui se révéla d’une importance majeure. Pour une raison dont j’ignore le détail, les gueulantes venues de l’immeuble d’en face parvinrent ce soir-là à mes oreilles avec trois secondes d’avance.

De très intenses moments de flous traversèrent ma soirée. Trois secondes avant la tête de Griezmann sur le poteau, ce fut un cri contenu, comme un orgasme douloureux, qui déchira l’angoisse de la première mi-temps. Trois secondes avant le but de Giroud, ce fut cette fois une explosion, une délivrance, une première masturbation réussie, une tension qui lâche. Entre les cris et le but lui-même, il n’y eut plus que moi et le pic d’une attente incertaine et insoutenable, trois secondes merveilleuses où l’incertitude se mua en certitude, où l’abstraction du monde atteignit son paroxysme.

Sur l’égalisation roumaine, aucun bruit. La faute stupide d’Evra n’en fut que plus douloureuse.

Je ne sais pas si une explication rationnelle du phénomène existe. Sans doute que oui – ces trois secondes résultent certainement d’une histoire de chaîne et d’antenne relai, un décalage dû à je ne sais quel réglage satellite divergeant entre BeIn et Tf1. A vrai dire, je m’en cogne. Il me suffirait, je suppose, de taper « décalage BeIn Tf1 » dans Google pour pouvoir briller en société, comme tous ces connards capables d’expliquer doctement la composition du sol sur Neptune et le nombre de marches de la Tour Eiffel. Mais je préfère ne pas savoir. Je suis du reste persuadé qu’il existe des dizaines de peine-à-jouir qui trouvent ce décalage tout à fait scandaleux, à même de foutre en l’air le « suspense ». Je leur répondrais qu’ils n’ont rien compris. Ce genre de non-problème me fait penser à la hantise du « spoil » qu’ont généré les essors concomitants des séries télé et des réseaux sociaux. Le rituel est désormais bien ancré dans nos tristes quotidiens numériques : apprendre par inadvertance sur les réseaux sociaux que tel ou tel blaireau va finir décapité dans l’épisode 3 de la saison 2 ou dans l’épisode 2 de la saison 3, s’en plaindre sur les réseaux sociaux et ainsi l’apprendre à tous ses contacts, lesquels s’empresseront de s’en plaindre sur les réseaux sociaux, et ainsi de suite. Comme si une œuvre, ici un film, ne se résumait qu’aux informations brutes et à l’intrigue.

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que parfois le « spoil » touche au sublime. Les trois secondes entre les cris de joie de la rue à la 89ème minute de France-Roumanie et mes cris de joie le furent, sublimes. « Sublime : qui est le plus élevé en parlant de choses morales ou intellectuelles. » Précisément. Court moment où l’on perd pied, où les mots ne comptent plus, où il n’y a rien de plus élevé que l’émotion brute. Moment sublime parce qu’inespéré. C’était finalement cela que j’attendais, andouille vissé devant ma télévision. Cette émotion de trois secondes, cette attente fébrile, délicieuse et futile d’un plaisir qui passe, un plaisir qui surgit par inadvertance à la 89ème minute d’un match fermé. Trois secondes après les cris d’en face, mes yeux accompagnèrent la mine de Dimitri Payet se loger dans la lucarne. Je hurlai à mon tour, et fis bondir de trouille le chat, qui laissa en souvenir de jolies traces rouges sur les épaules de ma belle, puis fis le tour de l’appartement en courant d’une fenêtre à l’autre.

Le temps, suspendu l’espace de trois secondes, avait retrouvé son cheminement normal, laborieux, inexorable. Quels que soient les moyens que nous utilisons, c’est heureux que nous parvenions parfois à l’infléchir. Ces trois secondes sont l’essence de l’émotion footballistique, cet instant où le spectacle fait que l’on oublie tout – en premier lieu les salaires indécents des onze types qu’on acclame, et puis ceux des trous du cul en costard-cravate de l’UEFA. Malgré tous leurs efforts, ces trois secondes ne peuvent pas être intégralement privatisées. Trois secondes où l’on oublie François Hollande, Daech, la lutte des classes, la souffrance ; trois secondes où sont tenus miraculeusement à distance ce monde dégueulasse et cette vie trop courte où tout le monde meurt à la fin.

 

 

 

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