Maison indépendante

BLISS

 

 

 | Vanessa Vaz  |

 

 

Je prends ma première grande respiration depuis maintenant quatre heures. Cachée dans le faux-plafond, le simple naturel de mes expirations et inspirations me paraissait un danger. Lʼair froid de novembre emplit mes poumons, et cʼest comme un réconfort profond, mais sans saveur. Je regarde le sol, cherche les marques de sang. Tout est resté à lʼintérieur. Nous sommes à présent dans le boulevard Voltaire, qui nous apparait comme un refuge. Un pompier m’attrape lʼépaule, me demande si ça va mademoiselle, j’acquiesce doucement avant de vérifier. Je ne sens rien. Je mʼarrête pour palper mes jambes, mes bras. Mes tibias sont écorchés tout du long à force dʼavoir rampé. Mes coudes saignent, ont saignés, portent le sang séché de ma panique. Jʼavance, mais je ne sais pas où je vais. Je ne sens rien. On me propose des couvertures de sécurité, il nʼy en a plus. Je me tourne enfin vers Vincent, demande sʼil a froid. Il nʼa pas froid. On a pas froid. On ne sent rien. On est dehors. Et on est heureux dʼêtre simplement dehors.

Peu de choses mʼont traversé lʼesprit dans cette planque. La première, je lʼai dit, ne pas faire de bruit. Comme un enfant, tapi. Attendre. Plus tard, je développerai une sorte de peur dans le noir que jʼexplique par ce sentiment. Pendant des mois, la nuit venait avec lʼangoisse, et je ne pouvais pas voir le visage de Vincent autrement que portant un masque agressif, prêt à bondir. La deuxième, que je ne crèverai pas au sol. Je me transformerai en sur-femme, en super-héros quʼon voit dans les films, je me battrai jusquʼau bout, debout. Je me lèverai. Sʼil arrive et me met en joue, je me lève. Je lui montre toute ma haine. Je lui crache dessus. Je hurle.

Quelques mois plus tard, je regarde par hasard mes jambes, étendues sur mon lit. Les marques sont toujours là. Je ne me suis jamais dit quʼelles me rappelleraient ma survie, ou quʼelles me rassureraient. Jʼai compris aujourdʼhui que cʼest comme un rappel à la vie, et surtout ce que je lui dois, même si je nʼai pas besoin de ces morceaux dépigmentés sur les jambes pour me le rappeler.

Pour me soigner et dans un premier temps, jʼai voulu reprendre la vie. Je suis partie à New York, la ville qui guérit tout. Les buildings, la cohue, une autre grande ville plus forte, le décalage horaire et les hot-dogs. Ca a fonctionné. Malheureusement, le temps me rappelait que je ne faisais que lutter contre le flot, et que tôt où tard, ça me rappellerait. Pas cet instant, pas ces frayeurs, mais ce que je me suis toujours due et ce que tout le monde se doit toujours : être ce que lʼon doit devenir, se donner le temps de le faire. Parce que bêtement, cette soirée mʼa rappelée quelque chose quʼon apprend tous à oublier : un jour, la nuit tombe.

En six mois, jʼai la sensation dʼavoir vécu la moitié dʼune vie. Pas parce que jʼai vécu une des horreurs de ce monde, mais parce que tous les éléments de mon quotidien ont résonné mille fois plus fort, comme ces coups dans la foule, comme ces balles parties qui ont fait que je suis devenue si sensible au bruit, à lʼodeur, au goût, et qui font quʼun éclair de lumière brouille ma vue lorsque jʼai peur, soudain.

Le lendemain, jʼai eu la sensation dʼêtre couverte de cette soirée. Ma peau grattait encore à cause de la laine de verre qui se détachait du plafond au rythme des coups en lʼair, le moindre bruit hérissait ma peau, jʼavais le goût de la bière et du vin dans la bouche sans en avoir bu, celle de la soif, aussi. Les rayons du pauvre soleil qui se levait sur ce quatorze novembre me pénétraient la rétine trop fort. Mes sens étaient en état de choc, et moi je ne ressentais rien. Ils parlaient pour moi. Jʼai passé la journée à discuter avec les copains. Jʼai pleuré, jʼai tourné ça en dérision, jʼai peu mangé, peu bu. Et ensuite jʼai dormi, beaucoup.

Cʼest un peu la sensation que jʼai eu pendant six mois. Je nʼétais pas malheureuse, non. Mes sens ont décuplé, comme de peur que ça recommence. Que tout sʼarrête. Pour tout aspirer, tout vivre. Vivre plus fort, si moins longtemps. Tout ce que je mangeais était un pur délice. Tout ce que jʼécoutais était grandiose. Tout ce que je voyais était beau. Et ainsi de suite. Je savourais chaque minute de vie. Et quand jʼétais empêchée dans ce besoin, jʼétais dans un état de stress démentiel. Je me souviens un jour, devant lʼécran de mon ordinateur au travail, avoir comme perdu la vue. Je voyais blanc. Jʼétais persuadée de voir uniquement sur les côtés. Je tournais les yeux, et voyais le monde, flou. Je ne pouvais plus voir le monde en face.

Jʼai pris le métro pour rentrer chez moi, et ai eu la plus intense crise dʼangoisse de toute ma vie. Jʼaurais pu tomber à genoux, dans la rame. Seulement ma survie mʼavait appris une chose, et je me lʼétais promis : je resterai debout. En rentrant chez moi, je nʼai pas pleuré. On dit que les pleurs viennent avec lʼangoisse, pour la libérer, cʼest faux. Moi ce sont les sens qui mʼont rappelée. Jʼai parfois usé de substances pour rallonger la fête, et ce sont ces sentiments factices que mʼont rappelé mon état ce soir-là.

Tout ça mʼa appris une chose : ne pas avoir peur de la vie. On a des ressources et des réflexes qui nous guérissent, quand on est placé dans une situation extra-ordinaire. Cʼest bien là le mot qui me vient à lʼesprit quand je pense à ce sombre soir, celui que jʼai vécu de lʼintérieur. Comme un pic sur un électrocardiogramme. Une anomalie, une erreur, quelque chose qui dissone dans la mélodie du quotidien. Celle que lʼon prend chacun soin de monter, en accordant nos instruments, en attendant le moment propice pour reprendre, commencer… le bon ton, le bon arpège, le bon accord. Un peu comme la mélodie qui résonnait ce soir-là, que je me refuse de redouter, mais aussi celles qui résonnent partout au cours de nos journées, dans nos écouteurs, nos ordinateurs, nos enceintes, nos radios. Qui réveillent nos sens endormis. Qui égaient un peu nos vies. Vivre est un art, une ritournelle importante, qui a tellement tellement dʼimportance oui, et je crois que dans cette ère-là, on lʼa bien compris.

Ces derniers mois, un mot en anglais me revenait sans arrêt. Je ne comprenais pas pourquoi il me touchait autant : BLISS. Difficile à définir en français. Un bonheur parfait ? Une joie sereine ? Lʼextase ? Un peu de tout ça. Et pourtant, pour moi, cʼest bien là ce quʼon essaie de toucher : non plus LE bonheur, mais plus de bonheurs, un bonheur parfait, la sérénité. Parfois, du bout du doigt, lʼextase.

Cʼest pour cela que je suis fière de nous, de nos distractions, de notre art de vivre. Je mʼoffrirai les plaisirs que je mérite. Et je resterai debout, dans les rues, chaque jour, en regardant la statue de la place de la République, devenue un autel à nos valeurs, mais aussi en écoutant de la musique, en lisant mes magazines, en traversant la rue et regardant les gens courir pour choper un taxi. En riant à gorge déployée quand mes copains font des vannes, et quʼon boit un coup dehors parce quʼil fait chaud. En me levant le matin, en pensant à ma journée. En allant au cinéma voir nʼimporte quel film, à nʼimporte quel moment. En entendant des nouvelles ahurissantes à la radio, en levant la tête vers le ciel, pour attraper un bout de soleil, et se réchauffer. Je resterai debout, et goûterai à toutes ces choses, avec le sourire que je leur dois bien : cʼest la vie qui me lʼa appris.