Maison indépendante

RETOURNER A JERUSALEM

 

 

 

Camille Poiret |

 

 

 

En juin 2014, je suis allée en Israël et m’y suis cassée un bras au bout de trois jours, par pure malchance. J’ai été rapatriée, et mon séjour en « Terre Sainte » s’est donc limité à 4 jours pleins – dont un avec plâtre. Depuis lors, frustration du voyage interrompu, fascination, goût pour le danger ou intérêt profond, et sans doute tout ça à la fois, font que je pense à peu près tous les jours à celui où je retournerai sur la terre de Palestine. Je suis arrivée un vendredi soir à minuit à Jérusalem. Le vendredi soir est soit le pire moment, soit le meilleur, selon le point de vue qu’on adopte, pour arriver en Israël : le cœur de Shabbat, le moment où le pays s’arrête. J’ai changé d’avion à Istanbul pour arriver à Tel Aviv. Je n’ai rien vu d’Istanbul sauf son aéroport, où je n’ai même pas eu le plaisir de manger quoi que ce soit de réellement turc. En montant dans le 2e avion, le soleil se couchait, et le spectacle tenait de ces moments dont certains font des cartes postales.

Nous survolâmes ensuite la Méditerranée et tout un tas de petites îles grecques ou turques, et le véritable spectacle était là : le reflet de la lune dont l’argenté a été mille fois loué sur le noir absolu de la mer me fascina. Les découpes subtiles d’une de ces îles ressortaient parfois et le spectacle devenait inouï, d’une pureté essentielle.

Le passage par l’aéroport de Tel Aviv fut presque décevant dans sa rapidité et sa normalité. L’absence totale d’amabilité de la douanière n’avait rien de surprenant. En revanche, le peu de questions qu’on me posa et la facilité à entrer dans le pays le furent. Le calme de ce vendredi soir était déroutant. Je suivis les conseils de mon ami qui m’y avait précédé et pris un sherout (taxi collectif) jusqu’à Jérusalem. Le trajet Tel Aviv-Jérusalem, que je referais quelques jours plus tard dans le sens inverse et de jour n’a rien d’extraordinaire. Une autoroute, dans une sorte de désert, non pas celui qu’on s’imagine toujours, sable pur et dunes, mais aridité, terrain accidenté, dénivellations, constructions, paysage aberrant. De temps en temps, on aperçoit le Mur et le paysage, d’aberrant, devient absurde.

Je me souviens d’une chose frappante, pourtant, celle de l’odeur de ce trajet au milieu du désert. La nuit était douce, pas vraiment chaude car nous étions mi-juin seulement et les températures montaient le jour pour tomber brutalement dès le soleil couché, mais la nuit était tiède et les vitres du sherout étaient ouvertes. Les odeurs méditerranéennes nous assaillaient, garrigue, pins, plantes aromatiques, sable et sel, ces odeurs que je n’avais pas senties depuis des années et qui ne ressemblent à rien d’autre qu’à l’été. Bien entendu, le sherout conduisait affreusement mal – sans arriver toutefois au niveau de ces maîtres absolus en la matière que sont les taxis new-yorkais.

Lorsqu’on arrive à Jérusalem, on ne peut pas ne pas la voir : la vieille ville et les remparts dominent, tout à fait littéralement, le reste de la ville. On l’aperçoit, on la contourne, on fait tours et détours pour l’éviter, on veut la voir, s’y précipiter, mais elle se mérite et se dérobe à nous. Le reste de la ville me surprit par sa taille et son ampleur. Les maisons ont poussé partout, la ville est aussi moderne, et pourtant ne ressemble en rien à quelque chose de connu. On s’exclame toujours sur l’uniformisation du monde et les conséquences délétères de la mondialisation mac-triomphante, mais ma petite expérience du voyage m’a prouvé qu’au contraire, rien n’est plus différent d’une ville qu’une autre ville. Jérusalem ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même. Elle ne ressemble pas à grand chose, d’ailleurs. L’architecture, hormis celle de la Vieille Ville, oscille entre le fonctionnalisme pragmatique (ne pas avoir trop chaud, ne pas gaspiller trop de place) et le fouillis bric-à-braquesque typique des villes moyen-orientales, où l’on recycle pour construire, où les plantes font partie intégrante des murs, où l’empilement d’agrandissements et d’extensions confinent à l’absurde, où la pauvreté est mal dissimulée par la clôture des volets. Souvent me reviennent ces images du désert, que nous aperçûmes depuis ce parc en surplomb autour de l’église de l’Annonciation, ce désert peuplé, maisons cubiques blanches empilées et citernes à eau noires, ce désert coupé par le Mur, ce désert que je n’eus pas l’occasion de véritablement traverser. Je me rappelle la couleur de la mer devant Tel Aviv, alors que l’avion qui me ramenait à Paris décollait, je me rappelle la frustration de n’avoir pu monter à Masada, je me rappelle les multiples refus des gardiens de l’Esplanade des Mosquées à nos requêtes polies mais insistantes. Je n’ai pas trouvé les gens d’une amabilité folle, sur cette terre maintes fois promise. J’y ai eu fort chaud, me suis faite agresser à deux reprises en moins de deux heures, j’y ai senti une hostilité virulente, j’ai pensé me faire caillasser et j’y ai beaucoup trop ressenti le fait d’être étrangère.

J’y ai aussi mangé le meilleur houmous de ma vie, rencontré des Français ayant fait leur alyah il y a très longtemps ou il y a 3 ans, mangé un kunafeh à tomber, vu le meilleur marché couvert du monde, vu une incroyable quantité de kitscheries religieuses pour touristes chrétiens dans le souk, raté toute forme d’office chrétien un dimanche matin malgré une recherche assidue, parlé avec un beau et jeune barman élevé dans un kibboutz et n’ayant pas très envie de faire son service militaire, visité Yad Vashem et pleuré copieusement, visité les incroyables souterrains sous le Mur des Lamentations en compagnie de gros touristes américains, me suis perdue sur le Mont des Oliviers.

En quatre jours à peine, j’ai vécu et vu et absorbé tellement plus que lors de n’importe quel autre voyage. Jérusalem a ce pouvoir, cette intensité. Je n’ai pas vu Israël, je n’ai fait qu’effleurer son point de crispation. Je sais que je retournerai, un jour ou l’autre, peut-être dans un an, peut-être dans dix ans, en Palestine. Je ne sais pas très bien ce que j’y recherche, sans doute cette lumière et cette tension si particulières, ou peut-être la profondeur que l’âme sent poindre seulement sur des terres où les strates millénaires s’empilent.

Les contradictions criantes, le calme absolu du jour de shabbat à Jérusalem, le contraste avec le bourdonnement du souk, la chaleur brûlante de 13h qui se transforme en cette fraîcheur propre aux zones désertiques sitôt la nuit tombée, les orthodoxes, les ultra-orthodoxes, les musulmanes voilées de pied en cap, tous ces gens vêtus de noir qui devraient crever de chaud, la haine qui parfois transparaît, dans toutes les directions, la bonté, l’espoir toujours suscité par cette terre que d’aucuns disent sacrée ou promise, les rêves déboulonnés, entre kibboutzim et accords de paix assassinés un jour de novembre 1995, et la beauté, surtout, la beauté blonde des remparts de Jérusalem. C’est tout cela que je retournerai voir, un jour, en Israël.

 

 

 

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