Maison indépendante

INSOMNIES ET PROBABLES CHANTS DE COQS

 

 

 

| Phoenix Hellcat |

Parfois, lorsque je suis pris d’insomnie, il m’est plaisant de m’asseoir devant un ordinateur et de « travailler » sur un texte. Même si je sais d’avance qu’il finira à la corbeille.

Il s’agit bien souvent d’un long déluge d’inepties auquel je tente de donner un sens, une articulation, et que je finis par détruire. La corbeille numérique est préférable à la bonne vieille corbeille à papier car on ne peut pas récupérer les choses que l’on a jeté. On ne peut pas défroisser les feuilles et se remettre à agencer les mots. Le texte est perdu à jamais. Il a existé l’espace d’un instant plus ou moins long, il a été imparfait, effacé, écrit à nouveau, corrigé, manipulé. Puis il disparaît pour toujours.

Le texte, c’est un peu nous.

Il est important pour moi d’avoir un fond musical alors je me colle un casque sur les oreilles pour ne pas que mes insomnies réveillent toute la maisonnée. Bien souvent, mes préférences vont vers Bob Dylan. John Wesley Harding, New Morning ou Blood on the Tracks sont parfaits pour ce genre d’exercice. Parfois je m’oriente vers de vieux Pink Floyd ou Van Morrison. L’album Astral Weeks me réussit plutôt bien. La musique classique aussi. En tout cas il s’agit toujours de musique d’une autre époque. Une époque que je n’ai pas connue et que je regrette. Une époque que j’idéalise rien qu’en entendant sa bande son. Et cette espèce de nostalgie idiote ne fait que rendre un peu plus dur mon regard sur le monde d’aujourd’hui.

Ainsi paré de ce « filtre musical », je me laisse aller sur le clavier, déposant des bagages de lignes et de paragraphes sans autre but que de m’en défaire, de m’abrutir de la lumière de cet écran nocturne, de ce fatras de mots jusqu’à ce que sommeil s’en suive.

Je ne suis pas sujet à de fréquentes insomnies et tout ce processus quelque peu rituel ne dure pas très longtemps en général. Sauf si je m’octroie une pause durant laquelle, qu’il pleuve ou qu’il vente, je m’exile dehors.

Me voici donc sur ma terrasse à 2:45 du matin, occupé à fumer un joint entre Sign on the Window et One More Week-end. Je me surprend à rester planté devant le spectacle des nuages qui semblent se battre pour posséder la lune. Un peu à la manière dont les mâles se battent pour savoir lequel aura la femelle dans les documentaires animaliers. Et parfois dans les rapports entre humains.

Durant ces heures hallucinées, on doit dompter d’étranges créatures. Qui plus est sous l’emprise du tétrahydrocannabinol. On chevauche des rêves qu’on a pas encore fait. Il est question de se plonger éveillé dans son imaginaire. C’est même plutôt l’imaginaire qui déborde dans le réel. Ce qu’on y découvre est parfois superbe, parfois terrifiant. Parfois les deux en même temps. On se laisse volontiers aller à des divagations inoffensives et on finit par se demander si ces histoires ne sont pas survenues en vrai, quelque part dans l’espace-temps.

Quoiqu’il en soit, on ne négocie pas avec la nuit.

En cet hiver qui n’a pas fini d’être automne et qui voudrait déjà être printemps, il est surprenant d’entendre un coq pousser ce cri caractéristique, que l’on qualifie de « chant », à 3 heures du matin. Comme ça. Soudainement. Un caprice de gallinacé. Et quelque part dans l’écho de la nuit, à la faveur du calme relatif que l’humanité endormie confère au monde, il est d’autant plus surprenant d’entendre deux de ses congénères lui répondre dans le lointain. Comme si chacun disait à l’autre: « Moi aussi je suis réveillé ! Tu m’entends ? ». Et toujours dans le même ordre. Chacun son tour. Me vient alors l’idée saugrenue, quoique probable, que selon ce principe, au dix-neuvième siècle lorsque les coqs étaient légion, un seul d’entre eux se mettant subitement à chanter au beau milieu de la nuit aurait pu réveiller l’Europe entière en quelques heures, les cocoricos se répondant et se répandant de ferme en ferme. De clocher en clocher.

Comment savoir si ça n’est pas déjà arrivé?

Au hasard d’un texte daté du siècle concerné et qui n’aurait pas encore été découvert, nous pourrions trouver trace de cet éventuel phénomène. Encore qu’il devait être si courant à cette époque d’entendre les coqs chanter dans la nuit que nul n’aurait eu l’idée d’en faire mention sur papier pour la postérité. Comme si, aujourd’hui, on croyait important de noter que les avions tracent dans le ciel des traits fugaces et rectilignes. On ne saura donc jamais.

Au mieux pourrions-nous découvrir le témoignage oral d’un « ancien » qui se souviendrait que le grand-père de son grand-père racontait que les coqs se répondaient dans la nuit et qu’il n’était pas rare qu’ils réveillent des villages entiers à travers le département, la région et, pourquoi pas, tout le pays. Mais l’homme ayant été taxé de folie (que l’on ne nommait pas encore maladie d’Alzheimer), il serait plus que raisonnable de douter fortement de ses propos…

A ce niveau de ma réflexion, et tandis que ces coqs se répondent encore, je me dis que l’idéal absolu serait d’inventer la machine à remonter le temps et d’en faire usage sur-le-champ afin de valider cette théorie au plus vite. Et me voici, tirant de jolies bouffées sur mon joint, en train de me demander par quoi il conviendrait de commencer pour mettre au point une telle machine…

C’est le clignotement des feux de position d’un avion de ligne qui me rappelle à la réalité. Une étoile hésitante, artificielle et éphémère. Simultanément, une lumière soudaine chez le voisin d’en face m’indique que quelqu’un a été pris dans la nuit d’un besoin pressant. Le monde n’a donc pas cessé de tourner pendant ma courte introspection.

A cet instant précis, mes divagations s’estompent. Une énergie intérieure se projette dans mes hémisphères cérébraux et je sais alors qu’il me faut retourner à mon Bob Dylan, à mon clavier, à mes mots. Je sais qu’il me faut effacer immédiatement ce qui était en cours et écrire un nouveau texte à propos des insomnies et des chants nocturnes des coqs…

…avant que tout ceci n’ai jamais existé.

 

 

 

 

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