Maison indépendante

SAINT-CLAUDE, 101

 

 

 

 

 | François Michel |

 

 

 

 

Je bourre ma pipe à Santa Clara comme un vrai putain de touriste Français

Une vieille de Remedios m’a dit qu’ici, ils appelaient ça la chupadonga,

Ou chupa quelque chose

Je ne sais plus

Quelque chose avec chupa dedans

Comme les sucettes – ils disent aussi chupar pour parler des turlutes

Je souris en y pensant, j’y pense en suçant ma pipe à Santa Clara, comme un putain de touriste Français

Sur ma pipe de touriste, il y a marqué « Saint-Claude, 101 »

Je n’y avais jamais prêté attention jusqu’à ce jour

Jusqu’à ce jour où je me trouve ici, à Santa Clara, province de Villa Clara, sur l’île de Cuba

Ce jour où je fume ma pipe comme un touriste

C’est la ville où Ernesto Guevara s’empara du train blindé de l’armée régulière, au tournant 58-59

L’année de la Revolución

Je suis tout à l’heure allé visiter le train blindé avec ma belle, comme deux vrais touristes

Il y faisait une chaleur à crever

La transpiration sur sa peau dorée était la chose la plus excitante du monde

Plus excitante encore que la Revolución

Ni le Che ni Fidel ni Cienfuegos ne m’importent à cet instant

« Saint-Claude, 101 »

Claude, c’est le prénom de ma mère – celui aussi de son oncle, un oncle que je n’ai jamais connu parce qu’il est mort en Algérie

En 1962

C’était pas longtemps après la Revolución

Mais c’est plus difficile à raconter qu’une Revolución avec des barbus et des trains blindés

La fumée de ma pipe s’envole doucement dans le ciel de Santa Clara

Et je pense à ma mère

Son visage devient charnel dans la fumée, si proche que j’ai peine à dire les choses

Même à les recomposer

Je me demande si je lui ai déjà dit qu’elle était belle

 

C’est mon père qui m’a donné ma pipe, avec une série de recommandations

Je n’ai jamais réussi à les suivre à la lettre

 

Recommandation – « Ta pipe ne doit pas chauffer entre tes doigts »

Elle me brûle – je la tape contre le trottoir de Santa Clara pour en faire tomber le tabac consumé

Je ne sais pas ce qui me brûle le plus, du bois de ma pipe ou du soleil de Santa Clara

Il est 17 heures et je transpire comme un putain de touriste

Je bourre ma pipe

Recommandation – « Bourre avec le pouce, tassé au fond et aéré sur le dessus »

Je ne parviens pas à l’allumer, le feu ne prend pas dans le fond, les brindilles sèches me narguent

Recommandation – « Evidemment, si ton tabac est mauvais, autant fumer des cigarettes »

Evidemment – d’ailleurs la vieille de Remedios m’avait dit que c’était du tobaco de mierda et m’avait fait fumer un puro de Vinales

Pour que je vois ce que c’était que du vrai tabac de bonhomme

Les quelques volutes que je parviens à tirer dessinent le visage de ma mère au-dessus de Santa Clara

Mes molaires ont marqué l’embout de petites traînées blanches

J’hésite à la suçoter comme le sein d’une fille ou à y aller franchement comme sur de la barbaque

Recommandation – « Il faut la caler jusqu’à oublier qu’elle est là »

J’ai l’impression que je vais m’étouffer avec

J’abandonne et passe à autre chose, comme un vrai touriste

 

Ma belle me dit qu’il est l’heure

Qu’il faut y aller si on veut avoir le temps de voir la statue du Che

Qu’il reste de la route jusqu’à Santiago

Je lui dis que les barbudos devaient aussi dessiner leurs mères au-dessus de Santa Clara lorsqu’ils fumaient

« Tous les hommes ont envie de baiser avec leur mère », dit-elle

La mienne est plus belle que celle de Guevara, pour sûr

Je fourre ma pipe au fond de ma poche, roulez jeunesse

Ma belle a pris le volant

Les rues de Santa Clara autour de nous, les rues de Santa Clara pleines d’hommes qui regardent la scène

Ils n’ont jamais vu une femme aussi belle au volant d’une Chevrolet Bel Air 1954

On dirait Brigitte Bardot sur sa Harley

Quand elle lâche ses cheveux comme ça

Je me brûlerais bien sur place pour elle

Quand elle lâche ses cheveux comme ça

Je me traînerais bien sur ses jambes et sur ses hanches et sur sa peau

Quand elle lâche ses cheveux comme ça

Il est bientôt 18 heures et je n’ai toujours pas fini la bouteille de Havana Club qui dort sous le siège avant

Je la sirote à gros goulots, comme un vrai Cubain

D’autant plus volontiers que ma belle n’aime pas le rhum

Qu’est-ce que je ne ferais pas pour toi, ma belle

Une moitié de la bouteille et 600 bornes jusqu’à Santiago – la situation est critique

On embarque une Cubaine avec un sac à dos et l’air fatigué de vivre

Puis une autre, que des femmes, me dit ma belle, celle-là porte son moutard sur l’épaule

Comme un sac de nourriture

Puis un autre, un homme finalement,

Puis deux, puis trois,

On finit par être trop nombreux pour la Chevrolet Bel Air 1954 et Santiago paraît bien loin

Et je commence à être sérieusement schlass

Du rhum, de la route et une voiture surpeuplée,

Ce doit être ça Cuba

Reinier, le troisième en partant de la gauche, dit qu’il a une autre bouteille

Tout paraît soudain plus simple

Il parle beaucoup trop vite pour moi mais j’attrape des mots au passage

Il dit qu’un pays où l’on peut passer sa journée à jouer aux dominos en buvant du rhum ne peut pas être tout à fait mauvais

Jesus, le premier en partant de la droite, dit qu’un pays dont on s’échappe à la nage ne peut pas être tout à fait bon

Il ajoute que les Européens ne savent plus parler de politique

Je lui dis que c’est à cause de Youtube et que les Cubains sont chanceux de ne pas avoir Internet

Nous tétouillons le rhum entre mâles tandis que ma belle fonce à toute berzingue entre Santa Clara et Santiago au volant d’une Chevrolet Bel Air 1954 et que la nuit tombe

Sur les nids-de-poule de l’Autopista Nacional et sur les charrettes sorties des chemins de campagne

La femme assise derrière tient toujours son moutard sur l’épaule

Je propose à Reinier de tirer sur ma pipe

Il dit qu’il ne fume que des Hollywood Ice

D’affreuses clopes de gonzesse

Je lui explique la fumée, le visage et ma mère

Il dit qu’il n’a pas connu la sienne assez longtemps pour vouloir baiser avec

Le rhum me fait des coulées de chaleur râpeuse dans la gorge

Comme un gros baiser baveux et sucré

 

Et dis, linda, on est encore loin de Santiago ?

 

Elle dit que oui, et que de toute façon elle vient sans doute de crever un pneu

Jesus sort et s’active sous la Chevrolet Bel Air 1954 alors que femmes et enfants désertent le champ de bataille

Je m’éloigne et note une idée sur mon calepin – j’explique à Reinier que ce sera une ode au pueblo cubano,

Une ode à la perle des Caraïbes,

Une ode au tabac et au rhum

Une sorte de poème en prose sur le modèle du Transsibérien de Blaise Cendrars

De la France, il ne connaît que Jean-Paul Belmondo et Louis de Funès

Ce n’est pas si mal après tout

Jesus fait des miracles

La bagnole roule à nouveau

Puis on le laisse quelques kilomètres plus loin

Il s’enfonce dans la verdure et la terre rouge

 

Dis, querida, on est encore loin de Santiago ?

 

Elle dit que oui, qu’on s’est sûrement trompé de route en fin de compte

Elle pense qu’on est repartis vers Playa Giron et la baie des Cochons

Peu m’importe, je ferai bien le tour de l’île trois fois

Même avec une roue en moins

L’important c’est d’avoir le temps

Le cuir de la bagnole a la même odeur

Que les bottes des mercenaires de la baie des Cochons

En 1961

Ce n’est pas si mal quand les choses et les peuples vieillissent au ralenti

Ça donne de la valeur au temps

Ça donne de la valeur aux souvenirs

Je passe la tête par la fenêtre

Ma belle s’écroule de sommeil sur le volant

La bagnole s’écroule sur le bas-côté

Le rhum m’a tellement embrumé l’esprit que l’air de Cuba me paraît solide

Je peux toucher de gros morceaux du vent des Caraïbes

Derrière la colline, à droite,

Une maison

Une maison à la porte ouverte

Comme toutes les maisons de Cuba

« Tenemos la salud y la seguridad », disent les gens,

« Y la educacion tambien »

Je m’approche de la fenêtre

Il y a une vieille et un vieux sur des rocking-chairs,

Ils écoutent religieusement le poste radio

Et je peux tout à fait me croire en 1961

Avec Fidel qui gueule à la radio

“A todos nosotros, a nuestro pueblo…”, gueule Fidel

Les revolucionarios contre les imperialistos

“… le quedó la profunda convicción de que la mano que había preparado…”

Le temps des blocs, des murs et des guerres larvées…

“… aquel hecho bárbaro y criminal…”

Kennedy, Khrouchtchev, Fidel et Guevarra…

“… era la mano de los agentes secretos”

Les tanks et les miliciens de la CIA…

“… del gobierno de los Estados Unidos.”

J’ai la voix de Fidel dans les oreilles

Et l’impérialisme foule le sable de la baie

Devant mes yeux embrumés

Les miliciens se foutent à la flotte sous le feu nourri des castristes

L’eau turquoise de la baie sous le soleil noir de minuit

Le rhum et la chaleur me tambourinent le crâne

Tambourinent

Comme le tac-tac-tac des mitrailleuses cubaines

Fidel gueule toujours

Mais je m’endors

Je ne l’entends plus

 

Le soleil est haut lorsque je me réveille

La tête dans un étau

Je retourne à la bagnole en constatant que les fenêtres de la maison sont fermées

Sur le bas-côté, des monuments à la gloire des martyrs

De Playa Giron

L’eau de la baie est translucide comme les yeux de ma belle

 

Nous devons mettre de l’essence à l’entrée de Cienfuegos

Le pompiste m’embrouille

Il veut me donner de la gasolina especial

Il me dit compañero

Il me dit qu’il se moque du marxisme et de la Revolución

Qu’il voudrait quitter l’île pour s’installer à Miami ou Chicago

Pour ouvrir un restaurant

Il y vendrait de la langouste cubaine avec son cousin

Son cousin qui est parti à Miami il y a dix ans

En se foutant à l’eau depuis le Malecón de La Havane

Il me jure que c’est verdad, compañero

Autour de nous, c’est un cauchemar

La ville entière est remplie de touristes québecois

Sans doute un complot de la CIA

Ils pullulent

Il y en a partout

“Dis danc tabernacle c’est-y qui fait chaud ici” dit l’un

“Christ c’est intenable” ajoute sa pouffiasse

“Vous êtes Français vous autres ? ”

Nous sommes submergés par les flots du Saint-Laurent,

Les bélugas remontent jusqu’à la baie de Cienfuegos

Je les envoie tous “a la mierda” en utilisant mon meilleur accent

Et j’ajoute “No hablo francés, cabrones”, avant de foutre le camp

 

Pour finir, on ne sait plus vraiment où l’on va

La Chevrolet Bel Air 1954 fume et pétarade triomphalement

Cuba défile

C’est encore loin, Santiago ?

Oh oui

On n’est même pas encore arrivés dans l’Oriente

Et cette route est bien trop étroite pour atteindre une moyenne correcte

Alors je me bourre une pipe

« Saint-Claude, 101 »

Il s’agit sans doute d’un lieu de provenance

D’un numéro de série

A vrai dire je ne veux pas savoir

On est encore loin

Et la route est muy mala

Entre Moa et Baracoa

D’après ce que nous a raconté le vieux qu’on a embarqué

Avant d’entrer dans Holguín

Il ressemblait à ces vieux des cartes postales

Avec une peau encore plus burinée que celle des barbudos

Plus usée que le cuir de Guevara sous le soleil de Bolivie

On le dépose sur le bord du chemin

Et il sourit en s’éloignant dans la verdure et la terre rouge

 

La fatigue s’abat sur nous

La route déserte, le parfum dans l’air

Et l’odeur de ma belle

Me font des chatouilles dans le corazon et les cojones

Je lui dis qu’elle est linda

Je contemple ses yeux, sa bouche, sa peau

Peut-être que l’extase et l’herbe de Cuba fixeront quelque chose

Trois fois rien

Quelques instants de cette éternité que le quotidien nous dérobe

Et puisqu’on ne sait plus faire de politique,

Alors je me verrai bien brûler pour toi, chiquita

Tomber au combat pour toi

Mourir en martyr pour toi

Faire des révolutions pour toi

Ecrire des lendemains qui chantent

Mais le silence est terrifiant parfois

Quand il charrie les cris des hommes

Je les écoute, je bourre ma pipe et je soupire

Je soupire d’amour et de mélancolie

Comme la perle des Caraïbes

L’île du marxisme tropical, l’utopie des lendemains

L’île qui dissimule ses guenilles et ses blessures

Et je ne sais plus ce que je suis venu y trouver

Des chimères mortes depuis longtemps

Des mots avec des lettres rouges

Des affiches le long de la route

Qui disent imperialismo

Qui disent venceremos

Des mots que les gens regardent avec un détachement comique

Et que les touristes regardent sans trop savoir

Je fume et je soupire

 

Il n’y a plus d’utopies humaines

Depuis quand, dis-moi ?

Elle dit je sais pas je sais pas

Mais rappelle-toi que je suis là

 

Elle s’allume une cigarette, une Popular

Une larme glisse le long de sa joue

Et caresse le grain de beauté qui décore son regard

Au loin on voit les contreforts de la Sierra

Surplombant la mer et les palmiers qui essaiment la plaine

La brume sur les sommets ressemble à la torpeur qui entoure les maisons coloniales de Trinidad

C’est tellement épais qu’il faut souffler pour voir dessous

Je contemple l’immensité du monde

Je regarde les montagnes en imaginant l’ejercito rebelde

Prêt à fondre sur Bayamo

Prêt à emporter les miséreux dans une nouvelle croisade

Et je pense à Paris

Paris

Cette fois, on repart pour ne plus s’arrêter

La Chevrolet Bel Air 1954 rend son dernier soupir

En atteignant le Paseo Marti

Elle sera morte un 26 de Julio

Face à la mer des Caraïbes

J’espère qu’elle mesure sa chance

 

Il n’y a plus d’utopies humaines

Depuis quand, dis-moi ?

Elle dit je sais pas je sais pas

Mais rappelle-toi que je suis là

 

 

 

 

 

crédits image : gallica.bnf.fr