Maison indépendante

VERTIGO

 

 

| Simon Petignat |

 

 

La journée remplie de petits buts était terminée. Pas très emballé à l’idée de rentrer chez moi, j’y rentrai quand même. Je tapai le code, traversai le hall des richtons, m’engouffrai dans le bâtiment au fond de la cour, grimpai les escaliers jusqu’au cinquième, ouvrai ma porte, posai ma veste et me laissai tomber sur le fauteuil.
En véritable meuble de mon appart, je fixai le yucca ; je l’aimais bien ce yucca discrètement fidèle.

Ça faisait un petit coup que l’enthousiasme devenait distant avec mon dix-sept mètres carré. L’intensité des passions s’était gentiment divisée dans les cases du quotidien étouffant sans que je m’en rende compte. Je ne voyais plus trop bien pourquoi je faisais les choses ; les gueules d’ami, copain, collègue, fils, frère, cousin, neveu, petit-fils, père, je continuais de les tirer par habitude. L’attention s’envolait, la tension s’installait, je me connaissais et connaissais l’issue de ce genre de signal. Les passes où tout se goupillait comme voulu tenaient surtout du hasard et de la bonne fortune puisque je comptais sur les deux. La fragilité de cet équilibre m’empêchait d’honorer le bonheur autrement qu’en funambule aquoiboniste s’oubliant pour œuvrer à un conte flamenco. Et ces putains de rêves, bien sûr qu’ils étaient possibles, il suffisait d’être terre à terre pour s’en rendre compte ; de savoir dealer avec la place que prenaient les choses, de ne pas chopper le tournis et redevenir rêveur. Malheureusement ou pas les mailles des filets étaient bien serrées. C’était stressant de pouvoir réaliser des tas de trucs en faisant exprès, les fatigantes tentatives de positionnement à la surface je les abandonnais naturellement. Doux jours de négligence paisible dans lesquels je me laissais dériver sans rien vouloir changer ; crash logique d’un Sisyphe pressé. Astronomique étant la flemme, relooker le vide de tonnes de tabac fumant s’annonçait être la seule réjouissance à venir.
Sous le relativisme végétal du yucca bienveillant, je coulais attaché aux souvenirs-ancres d’ages d’or cumulés. Je regrettais les moments où je fus quoi qu’ce soit en faisant quoi’que ce fût, larguais l’extérieur en ruminant des identifications en spirale. Ma transparence laissait lentement le courant d’une alchimie étrange prendre en main le morphing des acquis ; cour secrète, porte de sortie, mon une pièce se muait peu à peu en pôle d’un empire éthéré. Bocal dont je me faisais le poisson rouge. À perte de vue les chimères insaisissables de délires charmeurs, trésors inouïes, extases éblouissantes…

…Obsessions crispantes, désirs grotesques, nécessités stupides.

« Met ta bonbonne chaman » m’avisai le génie trouble d’un rêve dans lequel je m’étais réveillé, endormi, le même jour, la même nuit, bien plus tard – peu importe – « c’est reparti pour une longue plongée sous-marine en attendant le feu».

Voilà comment réapparaissait le désabusé à la gorge nouée, au buste gorgé, près à inonder le sol d’un paysage enfoui jusqu’à ce qu’un peuple en short patauge dans des millimètres de songes aquatiques. Longue immersion où je larvais, pionçais, larvais, ne branlais plus rien. Quelques mois pendant lesquels un noctambule sans passions errait sans logique ; si ce n’est celle peut-être d’espérer secrètement un miracle. Miracle qui, le temps d’une odyssée, le ferait revêtir son moi.

Des nuits à l’image de tant d’autres, je me réveillais sur le fauteuil et allais pisser à l’aveuglette aux chiottes de l’étage où l’ampoule avait grillé. Dernière casserole propre, je me faisais cuire des pâtes, abandonnais la sauce. Puis je retournais sur mon fauteuil, gobais les pâtes, et laissais traîner les assiettes vide à côté de mes jambes méthodiquement installées. Un film en streaming, j’embrasais des clopes, regardais sans intérêt les vingt premières minutes et, comme toujours, commençais à penser que je ne passerais pas l’hémicycle. À chaque fois je m’en voulais de ne pas bouger ; je me tortillais sur d’ interminables mélodies mentales, rêches et abruptes puis me rendormais… un temporel bouffon dans le décor de l’éternité jusqu’à ce que demain ne ressemble plus à hier.

Une nuit, un jour où je tentais de piger pourquoi je trébuchais sciemment dans des passes de merde, le yucca m’inspira l’idée que ne plus rien foutre au sens strict était un art qui se réapprenait. Pour sûr, lâcher prise sur la vie entière semblait être du même goût que de crever serein. Alors, pour la première fois depuis le début de cet affairement chronique, je procrastinai mes scrupules et m’endormis, me réveillai, sans anxiété ; ça recommençait, dans l’autre sens :

La fuite terminait inéluctablement sa course sur un carrefour vierge. Je nettoyai mon taudis, fis tomber ma barbe d’ermite et vécus ces deux actes comme un changement de saison. Ensuite, je tapotai le yucca et envoyai au tapis les dernières réminiscences du génie qui me répétait :
– Ce n’est qu’être disponible en vue de la prochaine accroche.
– Ta gueule !
Lui s’en retournait à ses énigmes englouties et ses merveilles bouillonnantes se rendaient au flux : l’indomptable, celui dans lequel certains poètes en slip tentent de faire du crawl.

***

Je me baladais dans la vieille ville parmi les autres badauds ; lançai un clin d’œil aux sillons hypnotiques des rues pavées qui m’avaient ouvert leur monde quand je m’esseulais. Boutiques, terrasses, kebabs, soleil sur les rues ; j’étais un amoureux, un fils, un pote, un père. J’arrivai sur la grande place. Il y avait en arrière plan, apparaissant de temps à autre derrière les mouvements de la foule, deux guitaristes. Un vieux – l’air noble derrière sa gratte rafistolée – et un moins vieux. Je me posai à côté d’eux sur les marches de la banque, écouter la fable qu’ils racontaient pour vivre.
Un regard, un sourire, on était tous trois camarades face à l’existence. Le moins vieux la maîtrisait de son rythme, l’empêchait de se débattre ; le vieux s’occupait de la finir en débridant son solo. Ses notes, fugaces et libres faisaient vibrer les cordes sensibles de l’âme, rapportaient des constats ancestraux de la nuit des temps. Elles conjuraient le sort.
Il avait talentueusement vieilli ce guitariste. Il me sourit en continuant de balader sa main-araignée sur le manche. Le cœur ouvrait la marche, la vie était une danseuse à la crinière sauvage et tournoyante. S’oubliant, elle déroulait de ses mains ensorceleuses, d’indicibles esquisses qui serpentaient ses bras puis se dissipaient à la hauteur de ses épaules dignes. Elle ondulait sans fautes, frappait le sol, ouvrait la route. Ventre généreusement fertile, seins vivifiés ; sourire de bouddha, spontanéité pure, transe de sûreté. Femme tribale qu’on ne peut que chercher à séduire encore et encore jusqu’à effleurer ses lèvres pleines de possibles. Enfin, c’était la fable que je me racontais moi ; et je me suis dit qu’il y avait une monnaie à savoir garder dans sa poche : rien.

Voilà c’était tout

Ce que j’avais trouvé.

 

 

 

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