Maison indépendante

LIEUX DE VIE : ARTOIS, NORD-PAS-DE-CALAIS. [3]

 
 

| Carl Sonnenfeld |

 
 

J’étais revenu dans mon quartier d’enfance. Enfin, non…

à quelques encablures.

J’habitais en Artois, à Haillicourt Pas de Calais où…

La lumière blanche du soleil, en lame d’épée, transperce

la masse nuageuse compact qui s’accroche aux sommets

des terrils, des montagnes de poussières anthracites.

La pluie délave un paysage morne.

Des champs se succèdent et encerclent les villes.

Des champs de maïs, de colza, de blé.

La terre bouffe l’horizon gris où se découpent

les pyramides noir geais.

L’Artois minier est quadrillé par des quartiers ouvriers.

D’étranges cubes en brique alignés que l’on nomme corons.

Architecture minimale en délabrement. Empilage mécanique

rouge brique, bordant de longues rues symétriques et perpendiculaires.

Le cœur n’y bat plus comme jadis, lorsqu’ils creusaient les veines

de charbon sous la terre. Le cœur n’y bat plus comme jadis non.

C’est un souvenir, un souvenir héroïque.

Les mineurs ont déserté. Ils ont perdu l’ultime bataille. L’écho roque

de leurs respirations est un râle mortel. Il se répercute sur la brique

qui s’effrite et dévale les artères silencieuses et solitaires du dédale

mythique.

On parle de rénovation, et de nouvelle planification urbaine.

Certaines barres de briques sont rafraichies.

Les maisons qui les composent, se métamorphosent en maisons témoins.

Pourtant, on tente d’estomper le passé minier. On veut oublier. On veut oublier

l’enfer. On crée des musées. Tout est momifié. Tout n’est plus que folklore et

légende rose.

Tandis que la réalité roule à tombeau ouvert sur la rocade minière.

La réalité s’échoue dans des zones commerciales gigantesques.

Des ilots de prospérité factices ancrés en eaux troubles.

Eaux troubles propices au désœuvrement et aux dérives extrêmes.

Il y a une lumière que j’aime. Celle du soleil en hiver à l’aurore ou au crépuscule.

Il y a des ciels que j’aime. Des ciels tourmentés par le vent d’ouest et la pluie. Des

ciels sculptés de nuages monstrueux, des dragons fumants.

Des ciels composés par Turner himself.

Il y a des gens que j’aime. Des gens aux regards profonds, qui ont souffert

et qui se taisent. Des gens généreux à te donner leurs chemises pour que dalle. Et il y a ces

foutues racines que j’ai, un jour, tenté d’arracher et qui ont repoussé.

Mauvaises herbes entre les pavés. Que voulez-vous ? je suis né en Artois, l’Artois minier.