Maison indépendante

PARADIS ARTIFICIELS ET VOISINAGE

 


 

| Simon Petignat |

 

 

 

 Peut-on rêver mieux que d’être stone sur un chameau ? Que de se laisser porter par les déambulations molles de la bête ? Je crois que j’étais à peu près sur la même longueur d’onde qu’un chameau.

À cette époque, je voyageais dans l’espace-temps sur mon ordinateur, fumais du haschich et croyais avoir compris ce qui constituait les clefs de l’humanité depuis son commencement. Je me morfondais devant ma télé et regardais à demi des séries à deux balles, sortes de tragédies grecques bon marché. Je rêvais d’écrire le bouquin qui mettrait tout le monde d’accord. L’œuvre qui traverserait les temps, celle qui me payerait un ticket pour l’éternité, celle qui expliquerait absolument tout, partout, tout le temps : Le livre, Da book… Quelle connerie d’avoir des projets pareils ! Puisque les livres ne s’écrivent pas en une nuit et que je n’avais pas de volonté, j’étais pété dans mes ratures. Je cherchais humainement un moyen de tromper la mort et j’étais modestement parti dans cette quête qui me faisait passer à côté de la vie. Ah, l’absolu ! Je le touchais toutes les nuits et savourais ses langoureuses voluptés. Le matin, les collines poussaient ailleurs ; quelle illusion ! Quelle connerie de prétendre aux vérités qui traversent les temps. Le temps est le seul paysage, c’est tout.

Mon esprit était volatile comme la fumée qui caressait mes lampes. Il voguait, visitait des cités perdues, suspendues dans l’inconscient collectif. On dit que tout le monde a son jardin secret, moi, j’avais un continent introverti. N’acceptant pas l’oubli, je ne pouvais m’extraire de cette situation. J’étais sur une île déserte, pour en sortir, il fallait prendre la porte. Étranger à moi-même, j’étais le plus martien de tous les poètes.

Ah ! tout ce que je visitais, tout ce que je découvrais, personne ne le comprenait et je ne comprenais personne. Ma concierge ne voyait en moi qu’un jeune, mal rasé, aux cheveux gras, qui ne foutait rien. Dans la cage d’escalier, elle ne perdait pas une occasion de parler du jeune du deuxième, disait à qui voulait l’entendre, et à qui ne voulait pas, qu’on se demandait bien qui m’avait éduqué et que de son temps ce n’était évidemment pas pareil. Sur ce, tous les habitants de mon immeuble étaient d’accord, que ce soit par conviction, ou pour ne pas perdre de temps. Ils répondaient d’un «ma foi» désolé et elle continuait à épousseter la rampe d’escalier en soupirant.

Bien sûr, l’ignorante ne se doutait pas que moi, pendant que ses radotages volaient de moins en moins haut au fur et à mesure qu’elle grimpait les étages, je survolais l’Orient sur des tapis soigneusement brodés. Elle ne se doutait pas que j’en savais des choses, que je comprenais mon semblable comme si je l’avais fait moi-même. Mon semblable pourtant si loin de ma porte en ces moments d’illuminations. Elle ne se doutait pas que malgré ses quarante-sept ans et ses quatre enfants, elle n’avait rien compris à la vie et que j’étais au moins dix fois plus expérimenté qu’elle, douze fois plus intelligent et peut-être même trente fois plus talentueux ! Bien sûr ! Même que je n’avais jamais passé une serpillière, lavé une assiette ou un carreau de ma vie. Elle qui me traitait d’incapable ne savait pas que j’étais le génie qui pouvait jaillir à tout moment de toutes les lampes qu’elle frottait. Son métier aussi, j’aurais pu l’exercer mieux qu’elle-même, pensai-je. Elle me disait souvent d’un ton défiant : « J’attends toujours ! »

En réalité, parlons-en de la réalité, elle me comprenait, je ne la comprenais pas, je la comprenais, elle ne me comprenait pas ; capharnaüm sensible de nos chakras respectivement multicolores. Pardonnez-moi, vieux travailleurs, j’étais d’un autre endroit, d’une autre époque. Une époque où l’on faisait des voyages de dix milles kilomètres en neuf heures, sur un siège en cuir en absorbant des films, en bouffant des barquettes à usage unique sans passer par les cloques, les adieux, les cacas dans les buissons. Vous qui vous entraîniez à être rapide, vous nous avez laissé l’instantané. Fallait-t-il que vous vous ennuyiez. Et moi, fruit de mon époque, j’étais instantané.

J’ai naturellement été amené à connaître tous les livreurs de pizza de ma ville. L’un d’entre eux est même devenu un ami : Roberto. On partageait la même passion pour les films des années nonante. Il venait après le boulot et jusqu’à des heures avancées, on matait ce cinoche qui avait bercé les jeunesses de nos grands frères. Nous remontions le temps et reconstituions l’époque.

Un jour, contre toute attente, pendant que j’envoyais les premières fumées cannabiques en direction de mon plafond, qu’il était dix-heures trente du mat’ et que je survolais la Perse par un temps ensoleillé, j’entendis des cris d’agacement provenir du rez de chaussé. Ma concierge, qui habituellement m’apparaissait comme une mesquine ménagère, me fouetta de toute sa candeur et ramena illico l’hélico à quai. Je prêtai l’oreille à ce qui se passait derrière mes murs, et compris très vite que j’étais pour une fois concerné par ce qui arrivait dehors. Deux flics me cherchaient pour une amende non payée. Ils avaient bien de la peine à passer la Grande, la Vrai, l’Unique maîtresse de maison. Elle hurlait en répétant sans cesse ces phrases : « Foutez la paix aux jeunes, allez ploutôt vous occoupez des vrais criminel qui sont la cause dé la crise et dou chômage », que fallait pas s’étonner, qu’elle cassait des œufs certes, mais qu’elles ne faisaient pas ses omelettes avec ceux qui étaient pourris !

Après avoir été bien cuisinés à l’entrée, les flics s’enfuirent vite avant de se prendre le menu, à savoir un gros poisson encore fumant de méditerranée, dans la gueule. J’étais sauvé. Je me voyais mal accueillir les schmits dans ce nuage vert. Je fis alors ce que je n’avais plus fait depuis belle lurette : ouvrir ma porte. « Ah tiens, dit la concierge, tou t’é enfin décidé dé m’aider ? »

Des fois on s’énerve, on pense ce que l’on ne pense pas. Au fond, je l’ai toujours adorée. Cette fière travailleuse inspirant dignité et respect. So much Love.

 

 

 

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