Maison indépendante

DEMAIN LA RUE.

© C.L.S. ELLE

 

Comme ils sont durs, les jours qui suivent. Nos cœurs brisés, nos volontés qui vacillent, nos cerveaux en panne, les questions et la peur qui demeurent. Aujourd’hui encore, nos cœurs pleurent nos amis, nos frères, nos sœurs, tous ceux qui auront trente ans pour l’éternité. Nos volontés vacillent à l’heure d’endosser le deuil et la responsabilité de ce monde pourri, anxiogène, meurtrier. Des questions et des peurs qui nous avaient longtemps épargnés, mais qu’un petit groupe d’enculés vient de nous jeter au visage.

Abasourdis par la violence du choc, nous en sommes d’ores et déjà réduits à formuler des tentatives de compréhension. Si nous devons nous efforcer de penser malgré la peine, c’est parce que cela nous différencie précisément des lâches et des fils de pute qui choisissent, de temps à autre, de se faire sauter – et nous avec. Les massacres du 13 novembre nous ont de ce point de vue envoyé des signes clairs. En janvier, à travers l’athéisme militant de Charlie Hebdo et la confession juive des citoyens de l’Hyper Cacher, nous avions découvert avec effroi le clivage idéologique et identitaire d’une société française que nous savions déjà fragile et divisée, mais certainement pas aussi malade. Depuis vendredi dernier, ce sont désormais les fractures sociologiques de notre mixité sociale qui apparaissent, et nous tourmentent.

A été visée et froidement abattue une jeune élite urbaine, gentrifiée, cosmopolite, à la fois aisée et précaire, partisane d’une société où le temps passé dans les lieux de socialisation branchés, alcoolisés et festifs constitue un moment de vie privilégiée. Avec le peu de recul que nous avons, on se doute aujourd’hui que celles et ceux qui ont été tués vendredi soir l’ont été pour ce que leur existence sociale et leur mode de vie représentent : des « privilégiés » de la mondialisation culturelle et économique, plongés dans le paradoxe même de leur condition d’individus aussi bien disposés à reproduire la structure inégalitaire de la société qu’à la dénoncer au profit d’une commune humanité. Ce second point les conduisant même très souvent – et là réside toute l’affreuse ironie de ces évènements – à la condamnation des atrocités que le monde occidental fait subir aux populations du Proche et Moyen-Orient.

Nous voilà donc, nous Français, à l’heure où chacune de nos identités continue de se fragmenter, moins empathiques et « convivialistes » que jamais. Et nous voilà, une fois encore, un peu plus invités à nous méfier les uns des autres. Il y aurait donc « eux » d’un côté, doctrinaires malfamés coupés de la seule société qu’ils connaissent, et « nous » de l’autre, individualistes aisés ne faisant preuve de solidarité et de rassemblement qu’en cas de force majeure. Or la jeunesse « bobo », celle-là même qui, du haut de ses diplômes et de ses responsabilités fragiles, continue d’exclure socialement et culturellement (le plus souvent malgré elle), a-t-elle vraiment été la seule visée ? Bien sûr que non, puisque le 11ème arrondissement, l’Est parisien, même gentrifié, même de plus en plus inabordable, restait le cœur du Paris qui donne le plus envie de vivre, celui où l’on pouvait encore se mélanger dans un melting-pot bordélique, entre troquets kabyles et restaurants chinois. Comme les choses peuvent être complexes, parfois.

Mais alors que nos représentants tentent si férocement de les simplifier en redoublant un effort militaire que l’ont sait risqué et biaisé s’il n’appelle pas, dans le même temps, à une refonte protectionniste de notre diplomatie commerciale avec certains pays musulmans, il nous faut dès à présent chercher à se réapproprier les luttes que nous estimons justes et nécessaires. Bien que nous soyons tiraillés entre des foules de sentiments contraires, le deuil n’empêche pas de critiquer la politique étrangère de nos gouvernements successifs, lesquels, en tuant de manière souvent indiscriminée des civils au nom de la raison d’État en Syrie, en Irak, en Lybie et au Mali, ne cessent d’alimenter les rancœurs meurtrières de quelques enragés davantage soucieux de détruire l’hégémonie occidentale que d’honorer les préceptes d’une religion à laquelle nous pouvons faire dire ce que l’on veut. Il est bon, à ce titre, de convoquer l’Histoire et de nous rappeler ce double enseignement : non seulement l’État islamique a été enfanté par l’occupation américaine de 2003, mais nul n’a jamais gagné une opération extérieure contre des mains invisibles. Puisque mal il y a, commençons donc par le panser en nous-mêmes, au sein de nos frontières.

Ainsi, nous voulons clamer haut et fort que nous faisons partie d’un pays, d’un peuple et d’une histoire institutionnelle et populaire digne de ce nom. Et que critiquer notre classe dirigeante et ses supplétifs ne doit pas nous empêcher pour autant de dénoncer toutes les abominations politiques à l’international et de rester viscéralement attachés à ce qui fait la France dans ses jours de souffrance : nos hôpitaux publics, nos écoles laïques, nos flics qu’on aime tant détester, nos démonstrations de rues et nos statues de Marianne, qui certes tirent toutes un peu la tronche depuis que des connards ont décidé de nous flinguer. Dire par-là que nous contestons le non-sens général vers lequel se dirige notre société néo-libérale de plus en plus réduite à un espace marchant vide de sens, contre lequel des nihilistes trouvent des croisades de pacotille et un romantisme révolutionnaire au rabais, mais dire aussi que nous en faisons partie, et que nous voulons aujourd’hui plus que jamais tenter de vivre et de vivre mieux, tous ensemble. Dire que notre génération vit dans le sentiment de ne plus appartenir à un héritage commun, se sent ébranlée comme jamais, mais que ce sentiment si légitime de la blessure intime et politique n’interdit évidemment pas, et même encourage, la sollicitude pour tous les blessés et les rompus du monde entier. Dire que notre génération nous emmerde, parfois, souvent, avec ses contradictions, ses privilèges, son absence au monde, son je-m’en-foutisme idéologique, son cynisme et ses inconséquences, mais qu’on l’aime profondément. Parce que c’est la nôtre.

Alors, envoyez s’il vous plaît toute la chaleur possible à ceux qui ont perdu un proche. Nous allons d’ici là continuer à écrire, à publier des livres, à dire l’immense absurdité du monde. Nous allons continuer à parler des bars de Paris, de la nuit, des territoires, des sentiments, des gens. Nous allons continuer à faire des soirées, à bouffer en terrasse, à boire des bières et du bon pinard. Nous allons continuer à écouter du rock, à danser, à baiser. Nous allons continuer à réfléchir. Nous allons enfin accepter d’avoir peur, parce que c’est de la peur, seule, que naît le courage.

Nous sommes aujourd’hui assommés et rageurs, désabusés et révoltés. Mais commençons dès maintenant à nous faire entendre, et à crier plus fort. Car dès demain, nous reprendrons la rue, et nous nous réapproprierons ce qu’on a voulu nous enlever : notre capacité à fédérer.

 

On vous embrasse et on vous aime.
L’équipe Denise