Maison indépendante

LE CHEMIN DES ÉCOLIERS.

 
 

  | Alix Rampazzo |

 

Je n’ai pas encore l’appétit d’écrire aujourd’hui. La motivation est pourtant devenue obligatoire depuis quelques temps, c’est le désavantage avec le fait d’être à peu près écrivain.

Je regrette cette époque bénie où, les jambes écartées sur un pot en plastique on me disait en souriant. « Ne t’inquiète pas ma chérie, ça viendra ».

Denise m’a dit qu’elle voulait de moi un texte. J’écoute de l’électropop et je fais défiler mon profil facebook, tumblr et wordpress en attendant de pouvoir lui répondre.

Je fais le rêve de publier un roman sans efforts, aucun. Duchamp tenait un journal dans lequel il inscrivait chaque jour des banalités ou quelques aphorismes un peu pompeux. Il aurait sans doute eu un profil Facebook s’il était né en 1987.

Sur Wanted#, un type vient de publier une photo qui doit dater de la seconde guerre mondiale. Il s’agit d’un homme en uniforme, celui de la Luftwaffe, l’armée de l’air allemande. Je sais cela grâce aux commentaires. Je l’avais un peu deviné parce qu’il y a chez mes parents quelques photos de ce genre. Des visages familiers y figurent.

Fenêtre ouverte, je vois un rouge-gorge et une mésange charbonnière patauger dans la mare. Je vois un autre de ces petits oiseaux gris jouer à spiderman sur le mur de la maison d’en face. Dans une page wikipédia, j’apprends que les mésanges sont des corps-vidés. La mare désertée, quelques ondes y demeurent.

Le soldat cache sa figure avec sa main. Son corps est de face mais son visage est de profil, comme s’il venait de recevoir une gifle.

Il nous montre sa main tout en se dérobant aux regards, comme ces enfants qui s’excusent d’avoir fait une bêtise.

« Regardez-moi ce que j’ai fait, et laissez-moi repartir. »

Qu’est-ce que l’inspiration quand on pense à tout ce qui peut avoir lieu en l’espace d’une minute à peine.

Il n’y a aucun effort à faire pour avoir de l’imagination. Pour les rêves, une bonne sieste et pour le reste, des après-midi perdus à regarder par la fenêtre de son bureau. Le lexique informatique s’inspire bien de l’activité du sédentaire passif que je suis.

Je trouve au contraire les paysages de la nature profondément angoissants. J’ai grandi ici, à la campagne.

La promenade, ma seule sortie quotidienne, me plonge à chaque fois dans une espèce de mélancolie un peu dangereuse. Il faut beaucoup de monotonie et de vide pour en arriver là.

Je me décide à sortir, avant la tombée du jour. Je marche le long des maisons individuelles. Des squelettes de balançoire au fond des jardins. On attend plus aucun môme ici.

En CM1, j’ai obtenu un D à ma rédaction d’histoire. Il fallait associer le nom avec son image correspondante. En pensant que « nazi » était un mot africain, je l’avais relié à une photographie de tirailleurs sénégalais.

Mon village est perché en haut d’une colline. On peut y voir la plaine, ses lignes noires jaunes et blanches. Ce sont des vignes ou des champs laissés à l’abandon. Le terrain est suffisamment irrégulier pour pouvoir s’y cacher en été, quand les herbes sont assez hautes. C’est là que je venais écouter le bruit que fait le soleil en se levant.

Ce n’était que le ronronnement de l’autoroute et les sirènes du train qui s’intensifient au lever du jour, aux heures de pointe.

J’habite au bord de la ville, un peu au bord du monde. Le soleil de l’est de la France et les néons post-industriels créent une laideur sensiblement similaire.

Duchamp l’avait bien compris, et c’est ainsi qu’il a eu l’idée d’utiliser une lampe spéciale pour peindre des trucs affreux. Le nu descendant l’escalier est une image assez juste pour se représenter une file de clients dans un hypermarché ou certains paysages de campagne.

J’arrive à la fin d’un chemin de feuilles mortes et de goudron.

C’est un lieu niché dans ma mémoire, et qui a ressurgi un jour devant moi, entre l’arrêt de métro Glaciaire et la place d’It’. De hauts arbres maigres, leurs branches forment une voûte blonde qui s’étend aussi loin que possible.

C’est peut-être ça le chemin des écoliers, un trou noir à échelle humaine, une distance

flottante qui nuit à toute velléité de contrôle temporel.

C’est l’aubaine absolue pour quelqu’un qui veut fuir une tâche astreignante.

Un support suffisamment neutre, une sorte de toile assez laide pour y déposer des pensées éparses.

Je pense à la main tendue du soldat gris. On pourrait croire qu’il s’adresse à quelqu’un en-dehors de l’image. J’ai envie d’aller voir les photos de famille en rentrant. Le vent siffle froid dans les oreilles.

Un vieux christ en croix inaugure l’entrée d’un tout autre paysage. En-dessous de son bras droit, les rangs de vigne flétris à l’approche de l’hiver et le début d’une départementale. En-dessous de son bras gauche, un sentier de terre qui avance sous une allée de marronniers. Je ne me souviens pas l’avoir déjà pris.