Maison indépendante

LIEUX DE VIE : LIVRON-SUR-DRÔME, RHÔNE-ALPES. [2]

 

| Phoenix Hellcat |

 

J’ai longtemps habité Livron-sur-Drôme.

C’est l’ultime commune posée le long de l’une des dernières rivières sauvages d’Europe, avant qu’elle ne se jette dans le Rhône.

La ville historique a été bâtie sur une colline appelée « Mont Rôti » (nom dont la signification exacte s’est perdue à travers les siècles), laquelle bordait la Via Agrippa.

La Via Agrippa est entre-temps devenue la Nationale 7, et le Mont Rôti s’est fait rebaptiser le « Haut-Livron », comme pour le distinguer du reste de la ville qui, après la Seconde Guerre mondiale, a franchement débordé dans la plaine, de l’autre côté de la « Route des vacances ».

Coincée entre Valence et Montélimar, Livron-sur-Drôme est une ville que l’on traverse. Cela semble d’ailleurs être sa seule fonction. Car à moins d’en être natif, ou d’y avoir été muté pas loin, rien ne vous encourage à venir vous y installer. Cet énième trou-du-cul-du-monde ne propose pas de cadre de vie propice aux velléités créatives, ni même touristiques… Je la compare en cela à une ville américaine. Quand on la traverse par la Nationale, on a ce sentiment que les maisons, toutes collées les unes aux autres, ne sont en fait qu’un décor de carton-pâte prêt à être renversé par le Mistral, ce Dieu des vents de la vallée du Rhône. Ses histoires locales sont pour certaines des scènes surréalistes dans lesquelles l’absurde se dispute au pathétique. Par exemple, ce soir de saoulerie au cours duquel Basile a dégondé ses volets du premier étage pour les jeter sur les gendarmes venus lui demander de se calmer.

Tout le monde ici se connaît, et les drames de ce genre ne se répandent jamais bien loin. Ni jamais bien longtemps. C’est un endroit des plus communs.

On y trouve pourtant, au hasard de quelques pérégrinations dans le Haut-Livron, une porte de style Renaissance, une vieille bâtisse en pierres ou encore une ruelle qu’on ne manque jamais de prendre en photo si la lumière est bonne. Une paire de maisons fortes, aussi, quelques restes d’une vieille Tour de guet (localement appelée la « Tour du Diable », bien qu’elle n’ait de diabolique que les tessons de bouteilles de bière laissés par des jeunes un soir de juillet 1996) et une muraille imposante, dès lors qu’on arrive par le sud, depuis laquelle il nous est permis de contempler les six kilomètres de plaine qui séparent la ville du Rhône… Autant de vestiges du Moyen-âge qui témoignent du caractère martial de la cité d’origine. C’était en effet une place forte et réputée imprenable. L’autre versant de la colline donne, quant à lui, sur une paisible forêt garnie de petits chênes verts et sur quelques vignobles installés en terrasses.

Passée la Nationale 7, c’est alors une toute autre cité qui se dévoile. Une juxtaposition de lotissements ne peut s’empêcher de grignoter la terre. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore travailler l’été pour « faire les ails » dans un champs en plein cœur de la ville. Désormais, même si l’on dénombre pas moins de trois parcs municipaux très bien entretenus, lesquels proposent une quantité d’essences variées, certaines sont même centenaires, on ne peut que constater la disparition du caractère rural de la ville et les dommages occasionnés par l’urbanisation massive et sans génie du politique. Les champs sont devenus des terrains acquis à la construction. Le petit cinéma fait depuis longtemps office de parking. Des tags sont apparus. Des Kebabs aussi. Le seul projet d’ampleur de ces dernières années ? L’agrandissement du gymnase. Sans parler de la dégradation continue du mobilier urbain, des poubelles renversées qu’on ne prend plus soin de ramasser ou encore des gendarmes appelés systématiquement à 3h du matin.

L’inéluctable routine du monde moderne, en somme. Personne ne peut se targuer de rester hors du temps.

Livron n’a pourtant pas toujours été esclave de son époque. La ville a même été le théâtre d’un haut fait d’armes durant la Seconde Guerre mondiale, au cours de la bataille de Montélimar. Les forces allemandes avaient été repoussées vers le nord grâce au débarquement en Provence. Tous les autres ponts ayant été détruits, elles ont été contraintes d’enjamber la Drôme depuis Livron. Mais le 16 Août 1944, un commando de 20 Résistants, menés par Henri Faure, fit sauter avec 200 kilos d’explosifs le pont de la ville, jusque-là intact, dans une énorme explosion ressentie à plus de 8 km, ce qui coupa toute retraite à l’envahisseur en déroute. Les témoignages des anciens décrivent une quantité incalculable de véhicules militaires, de la simple moto dépareillée au tank impérieux, abandonnés sur le bord sud de la rivière. Cet épisode nous fût raconté dans les écoles de la ville par les survivants du Commando quand nous étions enfants. L’explosion résonne encore dans bien des têtes, mais aujourd’hui, seul subsiste une plaque commémorative que les touristes contemplent comme des bovins, sans même la lire, tandis que les locaux se contentent d’en ignorer la présence. Il existe toutefois une version autrement plus amusante, selon laquelle le pont aurait été détruit afin de couper tout contact avec la commune d’à côté, Loriol-sur-Drôme, considérée comme l’ennemi héréditaire dans une querelle de clocher dont nul n’est en mesure d’en expliquer la cause.

Livron a également une autre particularité, saisonnière cette fois. Sitôt les vacances d’été annoncées, les habitants doivent se préparer à l’orgie de caravanes, de camping-cars et de semi-remorques, tous prêts à débouler d’une minute à l’autre pour rejoindre la Méditerranée, se ruant avec la volonté Atillesque d’arriver avant d’être partis, pour finalement se casser les dents sur ce véritable goulot d’étranglement. C’est qu’il faut le franchir, ce foutu pont ! À moins d’opter pour un détour de plusieurs kilomètres, mais c’est une chose impensable.

Tous les étés, on assiste donc au sempiternel défilé de touristes déjà excédés par un nombre terrifiant d’heures de route qui, décimètre après décimètre, décident d’avancer tout de même sous une chape de soleil et dans une procession ridicule de diesel et de vélos accrochés à l’arrière, de gosses fatigués braillant à n’en plus finir, d’accrochages divers et d’engueulades en tout genre – qui plus est en plusieurs langues. Quelques vieux habitants, les plus philosophes d’entre eux, s’assoient alors à l’ombre d’un platane et plaisantent du spectacle annuel. Les plus confiants des vacanciers suivent les conseils éclairés de leur GPS, persuadés que s’ils passent par le Haut-Livron, il pourront éviter de se taper le centre-ville. Mais le Haut-Livron n’est pas un endroit conçu pour les touristes motorisés. Certaines rues tortueuses tolèrent à peine une seule voiture. On peut alors lire le désespoir dans le regard de l’estivant qui s’aventure ici et doit manœuvrer sa caravane avec l’obsession d’éviter la rayure de carrosserie, tandis que son épouse, hors d’elle, éructe dans la voiture, maudissant cette ville de merde, les GPS, les autochtones, l’entêtement de son mari, les vacances, le soleil, Dieu et tout ce qui lui passe par la tête.

Lasse d’attendre depuis près de cinq décennies la construction d’une déviation, la municipalité a décidé voici quelques années que Livron serait une ville étape sur la route qui mène à la Côte d’Azur. Des stands ont aussitôt été aménagés pendant la durée de l’exode massif. La ville encourage la pause, elle distribue des bouteilles d’eau, des pêches et des abricots issus de la production locale. Car pendant que les estivants se ruent vers la mer, ivres d’une liberté durement gagnée tout au long de l’année et galvanisés par la perspective de pouvoir claquer 10 balles dans une glace à l’italienne, nombre de jeunes Livronnais(e)s s’échinent dans les pêchers et abricotiers qui bordent la ville, puis calibrent et empaquettent ces fruits dans la coopérative fruitière. Ce mois de travail était, quand nous étions plus jeunes, l’occasion de lier de nouvelles amitiés en fumant un joint pendant la pause.

Il fut un temps où la ville comptait pas moins de neuf bars et cafés, témoignant franchement du caractère alcoolique de la population. Seulement trois ont survécu, les autres ayant fermé boutique au profit d’agences de construction immobilière. Le week-end, l’alcool coule encore, comme partout. L’été voit fleurir les feux de barbecue que l’on allume en buvant du pastis et/ou du rosé après avoir passé l’après-midi à jouer à la pétanque. Et toute l’année, les vieux vont faire le quinté + au PMU, certains à contrecœur depuis que les Maghrébins de la ville ont pris l’habitude de s’y retrouver. Nous, nous n’y allons même plus. Non par racisme, mais simplement parce que notre temps des apéros dans les bars est révolu. Nos apéros sont désormais exclusivement domestiques, chez l’un ou chez l’autre. Et il faut bien reconnaître que l’arrivée d’Internet n’est pas étrangère à ce défaut de fréquentation.

Avant, à l’orée de ce siècle, quand nous rentrions de boite, tous pétés à la vodka Eristoff, nous nous arrêtions devant ce même PMU pour pisser dans la fontaine, avant d’aller à la boulangerie de l’autre côté de la Nationale 7 acheter des 8.6 et autres viennoiseries que nous mangions sur le trottoir en roulant un dernier joint, tandis que de l’autre côté de la ville passait un train reliant Valence à Montélimar dans un cri de ferraille nocturne que, forts de notre habitude, nous choisissions de ne plus entendre….