Maison indépendante

FLEUVE.

 

 

| Cornélius Grinchewood |

 

 

Nos genoux rompus se touchent encore souvent

Pareils nos doigts séparés,

Ceux de ma main qui se ride

Qui laisse déjà deviner ce qu’elle deviendra.

Mes pouces joints pris en photo

En gros plan

Avec un appareil merdique

Sont pareils à des fesses,

Je préfère les tiennes,

Il y a longtemps que je ne les ai vues.

Nous avions pris congé

Dans la chaleur d’un hiver pas assez froid

Pour coller à nos sentiments.

J’étais allé à l’est pour trouver plus de fraicheur,

Et même à l’est la neige était absente.

Maintenant nos genoux se touchent,

Je pense aussi à l’autre

La salope

Dont le silence est le plus bel aveu.

J’avais écrit :

Tu peux te foutre de mon amour,

Mon amour, tu peux t’en foutre,

Ma bite bande si dur pour toi

Que ton indifférence

Est d’une belle impuissance

Je n’ai pas besoin de toi pour t’aimer

Et te désirer.

Te posséder m’importe peu,

Le rêve de toi est bien suffisant.

« Merci pour ton gentil message », elle avait répondu.

J’en ris encore.

« Si j’ai le béguin pour toi, ne t’en occupe pas »,

Disait Jeannot à Pierre.

Je n’accepterais pas le même traitement.

Et toi, celle qu’on ne prend plus dans ses bras,

Je pense encore à toi

Quand, en descendant de l’esplanade de la Défense,

Je pisse tout en dévalant l’escalier.

Je ris de voir le liquide jaunâtre rebondir sur les marches,

J’imagine qu’il se transforme en fleuve Léthée,

Et que si je m’agenouillais pour le boire,

Je pourrais enfin t’oublier,

Récupérer ma raison

Qui doit être sur la lune,

Entre les mains des Parques

A côté de celle de l’autre furieux,

celui qui courait nu à Roncevaux.

Ou peut-être cet avilissement

Que je ne subirai jamais

Parce que quoi, non,

La pisse ce n’est pas bon,

Peut-être cet avilissement

serait-il semblable à l’attitude d’un Hafez

Se rendant malade d’alcool pour,

Par sa bassesse,

Se rapprocher d’un Dieu

Qui l’a abandonné.

Je me contente de rentrer chez moi

Avec le silence de l’une

Et la chaleur glacée de l’autre.

 

 

 

Oh toi qui vis sous mon empire,

qui me subis, mon imprudente,

Je te ferai longtemps souffrir

De ma timidité violente.

 

 

 

 

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