Maison indépendante

LE REGARD-CONNARD

 

 

| François Michel |

 

 

   Il se manifesta à moi pour la première fois, pour autant que je puisse m’en souvenir, quelque part entre République et Daumesnil, dans les couloirs du métro.

    Lui, c’est le regard-connard.

    Il est familier de chacun d’entre nous, même s’il n’est pas nécessairement connu sous ce nom.

    Il sait simplement se faire oublier de temps à autre, refoulé parmi nos pulsions les plus inavouables ou caché derrière les restes flétris de ce que l’on appelle la « vie bonne ».

    Il sommeille, prêt à bondir, impitoyable, menaçant et aveugle, comme une sorte de monstre coincé sous terre toujours à l’affût, comme le clown de Stephen King dans les égouts, à la nuance près qu’il ne tue pas les enfants.

    Le regard-connard est l’ordinaire de la vie du citadin métropolitain. Quant à savoir s’il est plus enclin à apparaître à Paris que dans d’autres capitales du monde, c’est une assertion que je me garderais bien de faire. Je pense plutôt qu’il peut surgir n’importe où de la même manière, qu’il nous attend partout, tapis dans l’ombre. L’ombre est partout la même, sauf dans les pays où le soleil passe suffisamment de temps à réchauffer les âmes et les ruelles. Malheureusement, la frontière est toujours ténue quand il s’agit de passer de « réchauffer » à « rendre fou ». Pour ma part, j’ai expérimenté le regard-connard partout où mes pas m’ont mené, c’est-à-dire là où mon portefeuille a permis au citoyen que je suis – mondialisé quoiqu’avec mauvaise conscience – de se rendre, c’est-à-dire plus exactement à Paris, donc, mais aussi à Lille, à Londres, à Montpellier, à Zanzibar Town, à Madrid, à Chicago, à Marseille ou à Amiens. Amiens, putain. Qu’on ne vienne pas m’accuser de sectarisme géographique. Ce qui est indéniable, c’est que le regard-connard a plus de chances de surgir à mesure que la ville grossit. On a trop tendance à oublier à quel point la proximité érigée en règle de vie conduit à des catastrophes anthropologiques. L’humain-sardine des villes perd son humanité dans la superposition et l’entassement. Si quelqu’un a des objections d’ordre culturel ou historique – de type « Ce que tu dis ne rime à rien, les gens de Tokyo sont infiniment plus polis et civils que les Ardéchois » –, je reste ouvert à la critique. Je ferais simplement remarquer qu’en certaines situations, politesse égale résignation, résignation égale désespoir. Et je préfère encore un connard vivant à un suicidaire poli.

    Venons-en aux faits. Je marchais entre République et Daumesnil, peut-être dans un couloir de la station Mongallet. J’ai toujours eu du mal à apprécier le XIIe arrondissement, on n’arrive à en apercevoir l’âme et le parfum que par intermittences. Là, devant moi, un type fit tomber quelque chose – un papier. Le problème de savoir précisément ce qu’était ce papier, c’est finalement assez secondaire. De mon point de vue, il pouvait s’agir d’à peu près n’importe quoi – lettre d’amour, de rupture, ou bien liste de courses, lettre de licenciement, notice d’utilisation d’i-phone. En somme, précieux ou tout à fait inutile, mais c’était là un jugement de valeur qui ne pouvait légitimement que revenir à ce type, là, qui marchait devant moi et venait donc de faire tomber ledit papier.

    Et c’est exactement au moment où, saisi par la froide étreinte du regard-connard, je décidai de quitter le papier des yeux et de me dire « et merde, qu’il le ramasse tout seul son papier, ce connard », que je pris conscience de ce qui se jouait devant moi, cette espèce de théâtre de marionnettes grotesque dont j’étais à la fois metteur en scène et acteur. Car au même instant, je croisai les yeux d’une fille qui arrivait en sens inverse. Elle avait, de toute évidence, vu la même chose que moi. La fraction de seconde où nos regards se croisèrent remua une foule de sentiments négatifs dans mon cerveau. Ses yeux semblèrent me cracher « ben si t’as tout vu comme moi et que tu penses que tu vaux mieux que moi, t’as qu’à lui ramasser son papier, connard ». Dans le même temps, je suppose que mes yeux lui lancèrent quelque chose comme « rien ne m’oblige à ramasser son papier plus que toi, connasse ». En fin de compte, nous continuâmes nos chemins respectifs, tandis qu’une drôle de sensation d’inconfort s’emparait de moi. Quelques secondes plus tard, j’entendis derrière moi une voix s’écrier « monsieur, monsieur », puis la voix devint un homme qui rattrapa le type de devant et lui dit « vous avez fait tomber votre papier » en lui tendant l’objet du scandale. Une fois l’acte accompli,  l’homme ne put retenir un regard par-dessus son épaule, un regard qu’il planta dans le mien et qui disait : « franchement, t’aurais pu lui ramasser son papier, connard ». Et je suis reparti tête basse, enfoncé dans ma détestation spontanée de cet étranger qui, si ça se trouve, était effectivement un connard, mais peut-être bien aussi un type formidable.

    And that was it.

    Quelque chose en moi me dit que nous n’en sortirons jamais. Les deux faces de la situation disent la même chose. Que le réflexe premier soit de ne rien dire, de passer son chemin, de se renfrogner profondément dans ses œillères, en dit déjà beaucoup sur l’état déplorable des relations humaines dans nos villes surpeuplées, où le voisin est au mieux un inconnu, au pire un emmerdeur que l’on maudit à chaque fois qu’il nous réveille le dimanche matin en tirant la chasse d’eau. A l’inverse, la mésaventure du regard-connard nous apprend aussi que le plus puissant de nos moteurs sociaux reste la crainte du jugement de l’autre. Dans le panoptique géant que sont nos métropoles, l’égoïsme n’a comme compensation que la crainte que nous inspire l’idée de perdre la face. Je tente péniblement d’y déceler une part de décence commune orwellienne – et cette merveilleuse pensée qu’il y a simplement des choses « qui ne se font pas » – mais je crains qu’il ne s’agisse en réalité que d’une forme achevée de désagrégation relationnelle où la sollicitude naturelle a disparu. Je me contenterais d’observer l’humanité patauger désespérément dans les « eaux glacées du calcul égoïste », pour reprendre les mots d’Engels. J’espère seulement que nous finirons par avoir froid avant de nous y noyer pour de bon.

 

 

 

 

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