Maison indépendante

LIEUX DE VIE : BERNAY, HAUTE-NORMANDIE. [1]

 
 

Sébastien Thibault |

 
 

Le 1er mars 2015, je suis devenu résident de la ville de Bernay, en Normandie.

Cette ville n’évoque rien à personne. Quand je tente d’expliquer qu’elle est plus ou moins située entre Évreux et Caen, le monde devient alors ce monstre à mille têtes qui me jette ses grands yeux mécréants, globuleux et blancs. Dans mes jours les plus combatifs, j’explique que c’est une ville qui a reçu le label « Art et Histoire » et qu’à mon humble avis, c’est une décoration amplement méritée. J’ajoute souvent que son emplacement permet de visiter la ville d’Orbec, pour ses antiquaires et ses mille feuilles artisanaux, et celle du Bec Helluin, pour son abbaye millénaire et sa ferme expérimentale. Mais le plus souvent, c’est bien en unité de temps que je me hâte de répondre à la gêne bienveillante de mes semblables : « Ouais enfin, c’est seulement à 1h20 de la gare Saint-Lazare. C’est cool, y’a qu’à prendre le train. »

En principe, cette annonce suffit à rassurer les gens. Elle informe immédiatement à mes interlocuteurs que la discussion que nous avons n’est sans doute pas la dernière. Et qu’à leurs yeux, qui n’ont d’ailleurs pas tardé à retrouver une forme humaine, Bernay échappe à la comparaison de recoins paumés comme Mulhouse, Dunkerque et Toulon – villes qu’ils imaginent absolument affreuses, tant par leur nom et leur population que pour le peu de festivités artistiques et culturelles chroniquées à l’international. Après tout, pourquoi quiconque se mettrait-il en tête, un jour de janvier 2015, la grippe dans les boyaux, de fuir la ville la plus romantique et la plus parfumée au monde ?

Eh bien déjà, parce que je ne suis pas japonais et encore moins américain. Et qu’au romantisme promotionnel « rouge à lèvres et perles de lait » des magasins Chanel et des Champs-Élysées, j’ai toujours préféré celui des romans noirs du XIXe qui ne manquent pas d’intégrer à la condition humaine la nature saoule et robuste des éléments. Quant à la valse nauséabonde des effluves de parfums dans le métro irascible, étonnamment, je m’en passe très bien. La dernière fois que j’ai vaporisé un insecticide de la sorte sur ma nuque immaculée, je devais avoir 15 ans, des boutons noirs-violets et une fausse boucle d’oreille suspendue à mon lobe. Désormais le vrai bijou a remplacé le faux, et une barbe mal taillée occupe le territoire.

Tout n’est cependant pas une affaire d’agressions olfactives, de grands boulevards désuets et de métros désaffectés. La vérité est que Paris m’est devenue en quelques années un mirage existentiel. Celui de la réussite bien-portante et du conformisme friqué. Le sociologue avorté que je suis n’y voit plus autre chose que le territoire convoité de la domination installée, tant pour les élites bien nées que pour les kids soucieux d’en découdre avec l’héritage buté de leur classe moyenne. Pour les autres, qu’on se rassure, la banlieue pavillonnaire remplit assez bien sa mission de terre d’accueil.

Le plus regrettable dans tout ça est que j’ai moi-même envié pendant un temps les affres de Lutèce, malgré la dureté de ses conditions matérielles de vie, la grisaille de ses artères et l’essoufflement des passants. Je l’aime d’ailleurs encore un peu, le temps d’un week-end par mois, ce qui m’autorise à réinvestir son espace et ses lieux avec d’autres yeux, d’autres poumons, plus d’énergie et plus de temps. J’y serais même certainement resté encore longtemps si je ne m’étais pas marié avec celle qui porte en elle l’idée sublime et le courage de ne s’accommoder de rien, et encore moins du pire – j’ai nommé la floridienne la moins américaine du monde.

Si le mariage constitue pour certains – à vrai dire, pour beaucoup – le moment où la question des sentiments cesse d’appartenir au genre majeur de la réflexion amoureuse, ce qui en fait alors une aberration complète, le nôtre nous a éveillé à la qualité de nos désirs, qu’ils soient personnels ou communs. Dès lors, l’épreuve du mieux-vivre s’est imposée comme un uppercut capricieux. Choisir notre géographie, plutôt que laisser une carrière anxiogène l’envisager pour nous, est apparu comme le prolongement d’une promesse faite à nos deux existences : vivre pour être vivants, vivre pleins, vivre longtemps. Bernay figurant sur la carte entre la mer et l’Île-de-France, et étant aussi la ville que mon père a choisi il y a de ça plusieurs années, la tentation d’exister comme on l’entendait a vite débouché sur une reprise motrice et salutaire de notre quotidien.

Pour le dire avec des mots compliqués : Bernay peut ainsi être considéré comme l’élément affirmatif originaire à partir duquel nous avons pris conscience de toute une série de principes auxquels nous avons décidé de dire NO FUCKING WAY ! Car il ne suffit pas de se plaindre d’un environnement social abreuvé en permanence de doutes et de négativité, encore faut-il dès à présent poser les bases éco-systémiques d’une configuration subjective et pragmatique d’une émancipation radicale de notre mode de vie. Eh ouais, mon frère.

Au circuit incestueux et recroquevillé sur lui-même que représente finalement le modèle parisien, malgré la propagande officielle qui fait de la capitale française une ville-monde hyper-attractive, en constante réinvention et ouverte aux initiatives qui se positionnent à la marge des systèmes de production dominants, je préfère aujourd’hui la réalité du circuit court et solidaire offert par une ville de province un tant soit peu dynamique, reliée par les transports en commun et avec de vraies propositions alternatives. Puis Bernay, je suis désolé de vous l’apprendre en ces termes, c’est aussi un patrimoine historique, un centre économique (celui du département l’Eure) et une scène musicale et littéraire.

Demandez donc à Hervé, celui qui tient une taverne rock tout de bois vêtue que même le 19e arrondissement, s’il le savait, nous envierait. Et qui, festival après festival, s’en va écouter, dénicher et inviter des groupes de musicos mille fois plus bandants que la énième couverture de Rock & Folk sur Les Stones ou que celle des Inrocks sur Lana Del Rey, la pop woman la plus chèrement « marketée » de l’industrie musicale. Demandez aussi à Pascal s’il n’est pas peu fier d’animer avec une trentaine de bénévoles la librairie associative la plus gentiment anarchiste et la plus populaire de toute la Normandie. Puis pendant qu’on y est, demandez à Michel, Sébastien, Bruno, Pierre, Didier, Stéphane, Jacky, Rosine, Morgane, Alexandra et Vanessa si le café, le calva et la bouffe qu’ils vous servent, c’est de la merde. Demandez-leur d’où viennent leurs légumes, leurs fromages, leur savoir-faire, leurs idées.

Point de constat criard et caricatural ici, simplement l’envie de défendre un parti pris en dehors d’un système surévalué et vampirisateur. Car Bernay, c’est surtout le café à 1,20 euros en terrasse, le boulot à 15 minutes en vélo, le loyer à 450 euros par mois (pour un 66m2 avec parquet, hauts plafonds, cave, grenier et cour intérieure), des maraîchers qui deviennent des potes, des potes qui deviennent des maraîchers, un voisin cordonnier avec qui tu déjeunes chaque semaine et des commerçants à qui tu serres la pince. Bernay, c’est aussi voir ton père quand tu veux, regarder les vaches et les moutons dans les yeux, observer les gamins jouer dans les rues piétonnes, boire des coups sans les planifier et réussir à faire dix choses différentes dans la même journée sans même te fatiguer.

Mais Bernay, c’est tellement plus que chercher à prouver aux autres et à toi-même qu’il est possible de quitter Paris sans jamais désespérer. C’est dans le fond la mise en application d’un geste beaucoup plus modeste qu’il n’y paraît. Car choisir de vivre ici, ce n’est finalement rien d’autre que prendre conscience du temps qui nous est alloué et vouloir, ne serait-ce que pour un peu, en faire un usage serein et dévoué.

Amis supporters du PSG, je vous le dis : Bernay est magique.