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LES DUDES, L’ÉPOQUE, HOUELLEBECQ : ENTRETIEN AVEC THIERRY THÉOLIER

 

 

|  Entretien réalisé avec Thierry Théolier

par Sébastien Thibault et François Michel  |

 

 

Le Dude Manifesto, déjà paru en « autoproduction » en février 2014, est attendu prochainement chez Denise Labouche Editions dans une version « redux ». Cette sortie annoncée était l’occasion parfaite pour une rencontre avec l’auteur, Thierry Théolier, alias ThTh, dans un petit troquet du côté de Ménilmontant.

 

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Pourquoi es-tu venu nous voir nous, il y a un an ?

 

J’ai d’abord fait la connaissance de Tara, qui parlait de littérature américaine sur Gonzaï. J’ai su qu’elle était aussi chez Denise. « Denise Labouche », le nom m’a interpellé pour des raisons libidineuses, et vous avez rajouté une dose de mythe en me parlant de cette actrice porno allemande, gogo-danseuse… Mais la vraie raison, c’est que j’ai senti chez Tara un goût pour la « poésie directe », la poésie de la route, de l’expérience : Kerouac, les grands de la littérature américaine dont le dernier pour moi est Jim Harrison. J’en ai rien à foutre de Brest Easton Ellis, je préfère Hubert Selby Jr.

Et puis il me fallait un éditeur. Et Louis-Stéphane Ulysse aussi m’a parlé de Denise Labouche, c’est un écrivain qui vit en Grèce, j’ai une correspondance avec lui sur la littérature, la poésie, les « dudes », etc.

 

Tu as déjà publié une version « autoproduite » du Dude Manifesto. Pourquoi une « republication » ? Tu penses que le « Do It Yourself » a ses limites ?

 

Ce qui est important, c’est l’échange, l’échange avec une tierce personne. Denise Labouche est une petite communauté, et je vous ai trouvés bienveillants. Vous n’êtes pas des « suckers », vous n’êtes pas imbriqués dans le système parisien ni désireux de côtoyer les momies de l’édition « rive gauche ». Et vous me semblez toujours prêts à en découdre sans passer par la machine à coudre.

Après, je pense qu’on peut faire le travail sur soi-même et rester honnête, mais c’est plus douloureux, ça demande beaucoup plus d’énergie. Moi je n’aime pas être seul. Je considère qu’un éditeur c’est comme une famille, quelqu’un sur qui on peut se reposer, d’où mes pétages de plomb parfois. J’attends beaucoup de mes éditeurs. Si on peut pas se critiquer et péter les plombs, on n’est pas une famille.

Et puis vous venez d’une autre culture que la mienne ; j’ai surtout une culture américaine, qui vient aussi du web. Vous avez un côté plus littéraire, plus classique. Je sais qu’il y a aussi une amitié entre Denise et les éditions « L’échappée », un éditeur que j’apprécie. Derrière Denise, il y a donc plusieurs personnes et plusieurs cultures. On est mieux accompagnés, en amour comme en poésie. Il y a une rigueur quand on est à plusieurs, on peut moins se laisser aller et il y a moins de branlette. Ca se voit tout de suite.

Je suis très fier du premier objet que j’ai réussi à faire, mais je pense qu’il va prendre de l’ampleur, grâce à votre préface, et même au niveau de l’objet. Je pense qu’on aime tous les beaux objets : le livre a une beauté intrinsèque.

 

Quand on dit « dude », la plupart des gens pensent au Big Lebowski. Tu te situes où par rapport à cette influence hollywoodienne ?

 

Tout le monde a vu ce film il y a quinze ans. Il a eu un effet un peu inconscient, avec des éléments surréalistes. J’ai creusé autour de ça en écrivant le Dude Manifesto, j’ai appris que le personnage de Walter a été inspiré par quelqu’un qui a existé, John Milius, et que c’est le producteur Jeff Dowd qui a inspiré Jeffrey Lebowski. Le film est calqué sur la trame du roman de Raymond Chandler, Le Grand sommeil. C’est une œuvre post-moderne, qui a samplé des éléments de vie fictifs et réels. Quinze ans après ce film, alors que l’époque a coulé, on se rend compte que les losers n’avaient peut-être pas tout à fait tort et n’étaient pas si loin du bonheur et de l’expérience de la vie. La cocaïne amène des romans comme American Psycho, mais je me suis dis quand même qu’il faut sortir de ce modèle du héros psychopathe.

Je me suis intéressé à ce film pour des raisons de stratégie, puisque c’est un monument de la pop-culture, et aussi parce que les gens ont besoin de se raccrocher à quelque chose qu’ils connaissent. Et même si c’est de la pop culture, même si je suis critique du spectacle américain et de la marchandisation de la pensée, le Big Lebowski fait du bien, parce qu’il parle des losers. Le dude ce n’est pas le loup de Wall-Street ni un personnage de Madmen, ce n’est qu’un gros loser.

Dans ce film, il y a une espèce de trilogie : le dude est un hippie, Donny est une sorte de bobo mou, et Walter est un cyber-punk. J’ai pensé en faire un « equalizer karmique » : au jour le jour, on peut varier en fonction de ces trois tendances, plus ou moins cool ou plus ou moins violentes, tu peux graduer ! Et puis après il y a Jésus : lui c’est un pur nihiliste, il renvoie au dandysme, à l’ego, aux grosses couilles, mais c’est une impasse. La voie à trouver, c’est l’équilibre dans le triptyque, entre mollesse et violence.

Après, j’ai l’impression d’avoir un peu « hacké » le dude des frères Coen, de l’avoir dépassé. C’est pour ça que je me suis appuyé sur ce qui est pour moi le vrai dude : le personnage de John Wayne, dans Le dernier des géants. Pour moi, c’est lui le héros. On a tous besoin d’un modèle héroïque, en général c’est le père. Pour moi c’est John Wayne dans ce film, un mercenaire en bout de course, mué par l’instinct de survie. Mais c’est quelqu’un de droit, avec une éthique. « Ni insulter, ni tromper, ni humilier, je ne fais pas aux autres ce que je ne veux pas qu’on me fasse ». Chaque jour, il faut se considérer comme le « dernier des géants » de sa propre vie.

 

Mais alors tu t’adresses à qui ? Aux nihilistes, aux losers ? Qui doit acheter ce livre selon toi ?

 

Je m’adresse à la part « dude » de chacun de mes lecteurs. J’ai fait attention à ne pas avoir une écriture trop hermétique, trop « cyber-punk ». L’idée est de réconforter les gens. L’époque nous dit qu’on est malades, mais c’est elle qui est malade. Je veux dire aux gens « vous êtes parfaits ». On vous dit que vous perdez, mais vous gagnez. Au contraire, on perd sa vie à la gagner. Continuez comme ça tout en essayant de vous faire un peu de fraîche parfois.

Et puis je vais vous dire : j’aimerais que les lecteurs de Houellebecq lisent le Dude Manifesto. J’en ai marre de cette énergie noire qu’il dégage, en fin de compte c’est du marketing. Les gens sont rassurés en voyant les stigmates du malheur sur sa gueule. Mais on peut très bien avoir les stigmates du bonheur et rassurer les gens sans leur mentir. C’est ça un dude. Moi je n’aurai pas sa putain de gueule. J’ai envie de lui dire : « Michel, mec, t’es sur ton lit de mort, tu veux des baffes ou des caresses ? » Parce que si tu veux des baffes, je vais t’en foutre, je te fous des gros coups de poing dans ta gueule : ça c’est du Houellebecq. Moi je te fais des caresses, moi je te fais une pipe : ça c’est du TH !