Maison indépendante

SOLILOQUE

 

 

| David Ajchenbaum |

 

 

« Soliloque ? Soliloque, viens goûter, c’est l’heure. Ne me force pas à venir te chercher ».Elle n’écoute pas, Soliloque. Elle ne voulait plus entendre, alors elle a retiré ses oreilles, les a enterrées, profondément, loin, près des racines de l’arbre sur lequel elle est perchée elle regarde sa mère, qui lui paraît un peu plus intelligente maintenant qu’elle n’entend plus ses paroles. Elle descend de branches en branches, saute à terre, les pieds reposant à l’endroit précis où gisent ses oreilles.

« Tu as perdu tes choux fleurs ? Tu es moins laide comme ça, tu as eu raison. Allez, rentre ma chérie, tu vas prendre froid ».

Soliloque aime sa mère, elle ne la quittera jamais, sauf peut-être si elle veut voir les autres mères. Voir toujours la même a un petit côté monotone qui la gêne. Il faut ici préciser que c’était déjà la deuxième mère que Soliloque expérimentait. La première avait fondu, Soliloque, qui n’aimait pas vivre avec une flaque, avait pris son père par le bras, elle était partie, et puis elle s’était assise par terre la main de son père dans la sienne, jusqu’à ce que la nouvelle candidate à la maternité les trouve et décide les adopter. Ce n’était pas une mère très maligne, mais elle suffisait. Soliloque avait alors deux ans.

Son père ne réagit pas aussi bien à la disparition des oreilles de sa fille. Elle ne lui avait jamais vraiment plu, alors vous pensez bien, maintenant qu’en plus elle était sourde? Il aurait fui depuis bien longtemps si Soliloque avait daigné lui rendre sa main. Il ne pouvait pas partir sans, il y était trop attaché, à cette main, il était né avec, c’est avec elle qu’il se caressa la première fois, qu’il caressa sa première femme, qu’il écrasa sa première mouche.

Pas question pour Soliloque de perdre son père. Il lui faut une cellule familiale complète pour devenir une femme accomplie, elle l’a lu, et celui-là lui convient parfaitement, pas besoin de se donner la peine d’en trouver un nouveau.

« Tu n’entends plus, tu n’entends plus, pas la peine de le répéter, je l’ai bien compris, je les ai bien vu, ces deux trous de chaque côté de ton crâne. C’est ton affaire. Tu l’as voulu, et bien vit avec, pour moi ça ne change rien, tu dois te débrouiller pour me comprendre. Je ne compte pas me répéter, encore moins apprendre à écrire pour te faire plaisir ».

Soliloque est fatiguée, elle va se coucher sur ce qui fut ses deux oreilles. L’absence troublante de sons la gêne d’abord, mais elle s’y habitue comme on s’habitue aux ténèbres. Elle fait sûrement pleins de rêves, elle sourit, elle est sourde, femme et épanouie, elle rêve sûrement qu’elle dort, la tête enfoncée dans l’oreiller. Sans crainte d’être entendu, son père rentre dans la chambre, approche doucement la main qui lui appartient encore de la tête de sa fille, la touche avec tendresse pour la mettre en confiance, desserre un à un les doigts qui retenaient sa main, reprend son bien.

Au matin, Soliloque sent l’absence. Elle court dans la cuisine, voit sa mère en flaque. Il est temps de partir.

Elle boit sa mère et sort.

 

 

 

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