Maison indépendante

NIGHTWORKS

 

 | Thierry Théolier |

 

Jivarro [membre de la Confrérie des Veilleurs]

le 11 août 2000@hôtel Best Western, Trocadéro, Paris XVIème

 

 

je compte la caisse (1000 frs)

une fillette espagnole me demande les chaînes câblées espagnoles (c’est la 22)

deux américaines me demandent si je peux repasser leurs chemisiers : je dis « no » (je ne sais pas

repasser, pas encore, je veux apprendre)

un américain me demande où se trouve le Hard Rock Café (je lui conseille plutôt le cinéma en plein air de la Villette en lui disant que c’est notre Woodstock sans fleurs mais avec de la pelouse bien taillée)

une femme me demande de la réveiller à 6hl5 (je programme l’heure du réveil sur le standard Matra Nortel Communications)

idem : autres programmations-réveil mais là, c’est un homme qui veut se lever à 5hl5, d’autres personnes m’appellent aussi pour leur réveil. je programme tout sur le M.N.C je monte les escaliers je descends les escaliers

je cale la plante verte (elle tangue du côté gauche)

je range les plans de métro

une américaine me demande un taxi : j’appelle Taxi Art (code 1061)

une hongroise demande un grand miroir dans sa chambre (je démonte celui de la 03)

un couple d’asiatique (amoureux) me demande le prix d’une chambre pour la nuit : 620 HT

un américain aussi me demande le prix d’une chambre (lui est seul)

une femme me demande au téléphone la 41(je transfère l’appel toujours sur le M.N.C)

un couple espagnol (les parents de la fillette qui m’apprend au passage à dire onze en espagnol) me demande comment aller à Notre Dame de Paris (je leur explique l’itinéraire)

je reçois en mains propres une enveloppe d’une femme de l’agence Turavia pour des clients (ils arrivent demain)

je reçois le livreur de la boulangerie

je sors la poubelle

je rentre la poubelle

je prépare le café

je chauffe l’eau pour le thé

je chauffe le lait

je lis les consignes (rien)

je donne les clefs aux clients

je range les clefs dans les petits casiers

je remonte le panier à viennoiseries (la salle des petits déjeuners est au sous-sol) je range le Figaro et 1′Herald Tribune, je lis à contrecoeur le journal français, je râle

j’allume l’enseigne de l’hôtel, le SAS, les appliques et les projecteurs de la façade

je vide le cendrier du salon

je ferme un oeil

je programme mon radioréveil à 5h00 (pour être réveillé le premier)

je ferme la porte d’entrée

je prépare la planche à découper les baguettes

je mets la radio (FIP) dans le hall (volume niveau 2, des fois 3, et 1 vers minuit)

je regarde l’horloge

j’éteins les lumières de la réception

j’envoie des télé-messages sur mon portable

je lis les souches de réservations du Crazy Horse et du Moulin Rouge et des excursions je somnole je dors

j’ouvre les yeux

je sursaute

je rêve

je veille

je me réveille

je me rendors

j’écoute la radio (je mets le radioréveil sur ma poitrine et j’ai l’impression d’être à l’opéra)

je ferme les yeux

je vais boire

je vais aux toilettes

je m’asperge le visage d’eau froide, me repeigne, me rhabille

je balance le troisième coussin sur le fauteuil et garde les deux autres : un sous ma tête en guise d’oreiller et l’autre sur ma poitrine en guise de couverture

j’encaisse la note

j’imprime la facture

je vide la poubelle de la réception

j’écris des e-mails

j’écoute la sonnerie du fax

j’allume la télé

je zappe

j’attends

je ne fais rien (j’en suis sûr)

je baille

j’enlève mes lunettes et me frotte les yeux

je suis là

j’attends encore un peu

je ferme à double tour la porte d’entrée

j’ouvre la porte d’entrée

j’éteins le SAS et les projecteurs de la façade

je dis « bonsoir, good night, buenas noches »

je réponds au téléphone

j’appelle mon frère et mes parents

je mange un sandwich au jambon

je mange un sandwich au fromage

je mange une compote de pomme-fraise

je bois du jus d’orange

je mets dans le congélateur de la cuisine des  » sucettes-liquide  » de toutes les couleurs pour en faire des glaces à tous les goûts

je bois de l’eau

un commando de chinois débarque à l’hôtel, ils me demandent le prix d’une chambre et s’en vont

je parle avec le réceptionniste de jour

je bois un café

je mange une sucette (devenue glace rouge fluo au coca)

j’écoute le silence

je lis le planning du mois de novembre en pensant à l’hiver

je remplis la fiche petits déjeuners

j’oublie un truc à faire mais je ne sais pas quoi

je sors dehors et prend l’air

je regarde le ciel

je regarde la rue

j’attends la famille Tamura qui ne vient pas (ça va s’appeler un no show)

je ne fais rien (mais j’en suis pas sûr)

je respire (j’inspire et j’expire)

je retiens ma respiration 50 secondes

je range les journaux sur les trois tables

je vide le cendrier à l’aide de deux kleenex et du produit bleu pour les vitres

je prends l’empreinte de la carte de crédit d’un client américain

je regarde l’horloge (entre 10 et 20 fois mais je ne compte pas)

je baisse le store

je tends l’oreille

la famille Tamura arrive

je porte leurs bagages

j’ouvre la porte de la 2

je fatigue

je « suis »un veilleur de nuit.

 

 

 

 

 

 crédits image : gallica.bnf.fr