Maison indépendante

LE VRAI VISAGE DES HÉROS : THORGAL. [3]

 

 

 

 | François Michel |

 

 

 

            Il faudrait peut-être que l’on songe, un de ces jours, à sérieusement s’interroger sur l’héroïsme à l’ancienne. Je sais que l’immédiate actualité n’encourage guère à l’enthousiasme, et qu’il y a même quelque chose d’illusoire, voire de carrément déraisonnable à croire encore à ce genre de choses. Il n’empêche qu’en pensant à la fois post-modernité, terreurs contemporaines, Charlie Hebdo et Michel Houellebecq, et en essayant de trouver des antidotes à nos jours de déprime, je songe avec émotion, et chose remarquable, quasi immédiatement, après quelques circonvolutions mentales paranoïaques assez prévisibles du côté des fous furieux de tous bords, des fascistes barbus jusqu’à Alain Soral en passant par Thierry Meyssan ; je songe disais-je aux pectoraux poilus de Thorgal. A moins que cela ne soit que le résultat, prévisible lui aussi, d’une sorte de stratégie mise en place par mon cerveau pour réussir, l’espace de quelques instants, à penser à autre chose.

            C’est en quelque sorte l’héroïsme à l’ancienne fait chair, 80 kilos d’héroïsme 100% élevé en plein air, le tout mâtiné d’une solide dose de classe et de philosophie. A ceux qui estiment un peu rapidement que leur vie est injuste et que les temps sont à l’affolement, on ne saurait trop recommander la lecture de Thorgal. Ils apprendraient comment les vrais mecs dealent avec l’injustice. Côté injustice, le viking tombé du ciel en connaît un rayon – orphelin, bâtard, enfance suffisamment turbulente pour justifier une bonne quinzaine de psychanalyses, et puis enlèvements, séquestrations, brimades en tous genres, acharnement méthodique de toutes les forces des cieux et de la terre pour, sans relâche, lui casser les couilles.

            D’une certaine façon, si l’on oublie l’aspect « aimez vos ennemis » que rabâchait le barbu de Nazareth, Thorgal c’est Jésus, et Jésus c’est Thorgal. Tous deux envoyés sur Terre par une force mystérieuse pour affronter la bêtise et la méchanceté des hommes. Les deux, à leur manière, honorent leur mission avec zèle, et semblent même y trouver leur compte. Un esprit un tant soit peu sérieux ne peut de toute façon pas concevoir, à la fois pour Jésus et Thorgal, que quelqu’un qui se trouve si souvent dans la merde n’y trouve pas un certain plaisir masochiste.

           Ouais les mecs, crucifiez-moi. Je m’en fous, j’aurai des millions de groupies pour les siècles des siècles.

         Ouais les mecs, fouettez-moi, torturez mes gosses, emprisonnez-moi dans le pire des trous du cul du monde, je finirai toujours par retourner baiser ma blonde. En retrouvant ladite blonde – une sorte d’idéal féminin ultime, qui parvient à concilier le fardeau de la reproduction avec celui de la plastique de rêve – il ne se privera d’ailleurs pas de lui glisser à l’oreille des sentences définitives du style « C’est toi ma patrie, mon aimée, nul Dieu et nul homme ne pourra plus nous séparer ». A l’arrivée, c’est jackpot. Il faut dire que c’est facile, de sortir des phrases pareilles dans un monde aussi hostile. C’est sans doute pour cette raison que l’héroïsme à l’ancienne a besoin de castagne pour s’épanouir.

            Au sujet de la castagne, justement, on notera au passage que Thorgal Christ accepte sa destinée de manière un peu moins pacifique que Jésus Aegirsson. Il découpe, il empale, il transperce, tout prétexte est bon pour montrer que c’est lui qui a la plus grosse paire. Ses ennemis en sont réduits à des subterfuges grotesques et lâches – l’emprisonnement, la ruse, la trahison. Pleutres. L’erreur du barbu du Northland, c’est justement de n’avoir pas su anticiper les évolutions des mœurs. Un Thorgal dépressif, calculateur et cynique serait bien plus tranquille dans ce bas monde. Il lui aurait suffi de devancer les dérives modernes, égoïsme, intérêt, défiance. Imaginons un instant ce que serait un Thorgal Houellebecq, clope et sourire édenté en moins, qui n’aurait pas eu à faire de son existence une extension continue du domaine de la lutte – la lutte au sens pas du tout métaphorique du terme, s’entend. Il y aurait certainement gagné en sérénité ce qu’il y aurait perdu en sex-appeal – puisqu’il est évident que c’est moins classe de dire à sa blonde des choses comme « T’inquiète, on va rester peinards sur notre île en attendant que ça passe ». La vie est affaire de choix, ma belle Aaricia.

            Quant à moi, même sans me dire que c’était mieux avant, je reste persuadé que la France serait mieux si elle comptait moins de Houellebecq que de Thorgal, à supposer qu’il en existe encore.