Maison indépendante

DANS LES BARS DE PARIS : LES OURS. [3]

 

 

 | François Michel |

 

 

Est-ce que par le plus grand des hasards, est-ce qu’elle ne serait pas en train de faire exactement la même chose que toi ?

C’est la question que je me pose ce matin, assis devant ma page blanche au café « Les Ours », rue des Pyrénées, méfiant et rêveur que je suis face à la fille assise dans le coin du bar, à côté des cuisines, avec un air rêveur et méfiant et devant elle, la page blanche d’un carnet à spirales. « La même chose que moi, bordel de bordel », je pense en jetant des regards furtifs et paranoïaques par-dessus mon épaule. Elle a les yeux dans le vague et le stylo dans la main. Putain, je pense, elle va me remarquer elle aussi, elle va se demander si des fois je ne ferais pas la même chose qu’elle, on va tous les deux trouver la situation gênante, et pour couper court à la torture je vais devoir décamper alors qu’il s’est mis à flotter sévère dehors. Elle se met à griffonner quelque chose – peut-être quelque chose comme « Est-ce que, par le plus grand des hasards, est-ce qu’il ne serait pas en train de faire la même chose que moi ? » Et puis non. Je me dis garçon, ça suffit un peu, reprends-toi l’espace d’une seconde. Je veux dire, rien ne dit qu’elle est en train d’écrire sur toi, c’est quoi ce délire mégalomaniaque, peut-être qu’elle n’écrit même pas sur cet endroit, « Les Ours », avec ses néons rouges au plafond, sa serveuse un peu insistante qui en est à son troisième passage devant moi à me demander si « ça va, vous avez besoin d’autre chose » – non merci, je lui réponds, je n’ai passé qu’une heure dans le bar, c’est honnête une heure pour un café –, et puis son barman dont je me demande soudain combien de cafés allongés il doit servir, en moyenne, sur une matinée comme celle-ci, une matinée parisienne typique où le ciel blanc retire la joie des regards.

Les possibilités sont multiples, garçon.

Prenons les dans l’ordre, quelques-unes au moins. Elle peut être en train d’écrire un pamphlet politique vengeur, une chanson, une lettre d’amour, de séparation, une liste au Père Noël, une liste de courses… Cette dernière possibilité je la retire aussitôt, simplement parce que je préfère imaginer quelque chose de joli, de plus joli en tout cas que « œufs, liquide vaisselle, papier cul », j’ai droit tout de même à une certaine liberté.
Fondamentalement, elle a l’air beaucoup plus tranquille que moi – enfin je suppose vu que je ne m’observe qu’indirectement –, disons que j’ai le très net sentiment de dégager de l’intranquilité. C’est peut-être pour ça que la serveuse me demande sans cesse si j’ai besoin de quelque chose. Au reste je pourrais bien lui dire « Ah oui tiens, vous auriez du Lexomil ? » pour voir sa réaction. C’est peut-être le café qui me met dans cet état, ou plus certainement le fait de voir mon image dans cette fille qui observe le monde, et qui me fait soudain prendre conscience de tout ce que la démarche a de pompeux et d’indécent. Comme si j’étais quelqu’un, comme si j’étais légitime pour portraitiser l’époque.

Tu t’es bien vu, garçon, avec ton calepin et tes regards par-dessus l’épaule ? Espèce de tronche de con. Tu devrais plutôt aller au comptoir pour parler du match d’hier avec le barman, à supposer qu’il aime le foot, à l’inverse sûrement de tous ces foutus hipsters qui peuplent « Les Ours » quand la nuit tombe.

Bon. Je ne sais pas, je n’ai pas vraiment envie de parler de foot ce matin. Et puis après tout j’ai été très poli et très souriant en entrant dans le bar, pas la peine d’en faire des caisses sous prétexte qu’il faut sociabiliser, non plus. Elle, là-bas, dans son coin, je suis sûr qu’elle n’a pas souri en demandant son café. Elle a l’air tranquille mais pas franchement agréable. Nuance. En face de moi, dans l’angle opposé à la fille au stylo, il y a une vieille qui regarde dans le vide. Elle se comporte comme une habituée des lieux.

Le temps, garçon. C’est le vrai luxe de la vieillesse. Le temps d’observer le monde. Le temps pour le comprendre et le temps pour se comprendre soi-même. On présente la vieillesse comme un naufrage, mais c’est tout ce que l’on cherche, le temps. Et cette vieille, cette vieille qui regarde dans le vide, est-ce que tu trouves vraiment qu’elle a l’air triste ?

A mesure que passent les heures, « Les Ours » vont se remplir et la bière va donner de la frénésie à la nuit. Il n’y aura alors plus le temps de regarder dans le vide, ni d’écrire des pamphlets politiques, des lettres d’amour ou des listes de courses. En attendant l’heure, je ferais bien de libérer la place et de retrouver la mienne. Un temps pour observer le monde, un temps pour s’y fondre. Je me retourne : elle est partie, elle aussi.

 

 

 

 

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