Maison indépendante

DANS LES BARS DE PARIS : LE BALTO. [2]

 

 

 

 | François Michel |

 

 

 

            Tu ne t’es jamais demandé, toi, pourquoi il y avait autant de bars de merde qui s’appellent « Le Balto » ? Je sais pas, ça ne t’as jamais choqué ? Mais tu ne te poses jamais les bonnes questions, c’est dingue. Quand je vois autant de connards qui s’écharpent quotidiennement sur la ligne économique suivie par le gouvernement, je me dis franchement les mecs, vous pensez encore que c’est ça qui mérite qu’on s’engueule ? Il y a des choses un peu plus importantes dans la vie. Le nom des bars, par exemple. Et surtout pourquoi il y en a tellement qui s’appellent « Le Balto », je veux dire c’est même pas joli « Le Balto », c’est commun, c’est fadasse, c’est comme si tu choisissais d’appeler ton bar « Le bar » ou ton restaurant « Le restaurant », ou comme si tu te baladais dans la rue en disant à tout le monde que ton nom à toi c’est « le mec ». Il faut un peu s’élever au-dessus de nos conditions, sans déconner.

            Ce matin, il se trouve que j’y suis assis, au Balto. Celui-là, il est rue Saint-Maur. Mais comme ça m’intrigue, ce nom, j’ai fait une recherche Google. Je sais, je sais, je suis vachement en avance sur mon temps. Et figure-toi que d’après Google aussi, il y en a plein des Baltos. Une recherche toute bête et tu te retrouves avec des Baltos à plus avoir qu’en foutre, tiens : Balto Levallois, Balto Remiremont, Balto Maisons-Alfort, Balto Poissy, Balto Palaiseau, n’en jetez plus, il y a des Baltos partout. Le mien ne fait pas exception à la règle, il est quelconque, la bière est quelconque, les mecs ont des gueules quelconques, et en voyant ma tronche dans la vitre, je me dis que moi aussi je suis quelconque. L’enseigne PMU, les pubs criardes placardées aux murs sur la devanture, et même un cyber-café à côté, pour parfaire le tableau. Les cyber-cafés, putain. Il a donc fallu que ces saloperies survivent à la massification d’Internet, et que ce soit les librairies qui en crèvent. Il n’y a pas de justice. D’autant moins que le patron m’amène mon café avec du jus noir plein la sous-tasse. Mais quel enfoiré. Je déteste ça, le café dans la sous-tasse. C’est comme s’il me crachait à la gueule. Où va le monde si tout le monde commence à foutre du café dans les sous-tasses ?

            En cherchant un peu, j’ai trouvé un site qui en parlait, des Baltos. Ça s’appelle « Pariscool.com ». Faudrait songer à se prendre en main, les mecs, c’est ridicule comme nom. Je dis ça pour vous hein, vous faîtes ce que vous voulez. Moi au moins je cite mes sources. « Certains prétendent qu’il s’agit d’une allusion au chien de traîneau Balto, qui participa en 1925 au transport d’un sérum entre Anchorage et Nome en Alaska. » Ouais bon, il faut préciser que c’était un sérum antidiphtérique – pourquoi les médecins s’acharnent-ils à créer des mots si laids, je vous le demande –, et que le clébard est devenu un héros. Il a même eu un dessin animé à son nom, c’est pas rien un dessin animé. Mais, poursuit Gérard Lavalette – c’est son nom, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse – « je penche plutôt pour une allusion directe aux fameuses cigarettes Balto mises sur le marché en 1931, qui virent l’introduction du tabac blond en France… ». J’ai tendance à pencher avec toi, Gérard, mais finalement je crois que je préférais ne pas savoir. « Quant à la marque Balto elle-même, elle serait le diminutif de Baltimore, dans le Maryland, d’où venait ce tabac au goût d’ailleurs ». Ah ça c’est chouette, « tabac au goût d’ailleurs », si j’étais malhonnête je te piquerais l’expression, Gérard.

            Juste en face, de l’autre côté de la rue, il y a un tabac-presse, « Le Saint-Maur » ça s’appelle. Il y a une grosse mégère qui s’active, et une file qui s’allonge derrière elle. Elle veut des cigarettes, je suppose. Du Balto ? Va savoir. Derrière elle, il y a un type avec un bonnet sur la tête qui a l’air de commencer à s’impatienter. Je les vois sortir tous les deux du tabac. Ils commencent à se pourrir au milieu de la rue. « Non mais qu’est-ce que vous avez à m’emmerder madame ? C’est moi qui vous emmerde madame ». La madame, justement, parle avec un accent que je n’arrive pas à identifier, et balance des joyeusetés de type « Rentre chez toi », « Ici c’est chez moi ». L’autre s’éloigne finalement en levant le poing en l’air : «  Je vous emmerde madame, moi je suis Français ! Retourne en Egypte, va, je suis né à Rueil madame ! Vive la France ! Va retrouver ton mari d’Egyptien ! »

            Que le Balto vienne d’Egypte, d’Alaska ou du Maryland, je suis désormais sûr qu’on est bien à Paris. Je laisse deux euros sur la table et je file. Au moins, ça fait un joli bruit, les pièces dans la sous-tasse.

 

 

 

 

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