Maison indépendante

DU SANG SUR LES MURS : LE BILLET DE GÉRARD VÉNÈRE. [1]

 

 

 

 

 | Gérard Vénère |

 

 

 

De temps en temps, avec la régularité d’un RER B des mauvais jours, l’ami Gérard vous propose sa lecture des évènements, médiatiques ou réels, qui ont émaillé le fil des conversations, électroniques ou réelles, de la semaine écoulée. Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec lui, mais il s’en fout – il n’existe pas vraiment.

 

 

 

 

            Aujourd’hui j’innove, poupée. Je vais m’adresser à toi, petite lectrice, parce que je suis un peu fatigué de ne gueuler qu’intérieurement, et je suis fatigué des hommes, aussi. L’exercice de l’édito, je l’avais abandonné il y a à peu près un an. Trop exigeant, trop prenant, ça partait un peu en cacahouète par moment, et puis ça ne collait pas avec l’esprit de ce qu’on avait essayé de développer dans notre brillant Manifeste – quand je dis brillant, c’est de l’ironie, hein, je le dis à ton attention, poupée, ainsi qu’à l’attention des trolls et des petits pointeurs du web qui font profession de dénonciation tout en s’autoproclamant « antifascistes » ou « démocrates –, où nous avancions des idées de modération, de temps long et de refus du diktat de l’actualité instantanée type BFMTV, reprise à l’envie par tous les réseaux et pétaudières imaginables.

            Mais il faut bien avouer qu’on doit essayer de vivre avec son temps, même lorsque celui-ci nous épuise. Qu’on le veuille ou non, le web veut de la prise de position. Pas de réflexion, pas d’empathie, pas de compréhension mutuelle, surtout pas d’intelligence, de la prise de position. Quand il s’agit de débattre d’une idée, d’un livre ou d’un film, c’est à celui qui aura la punchline la plus précise et à qui provoquera le clash le plus mordant. Ecouter l’autre, comprendre ce qu’il veut dire, c’est ringard, comme tu le dis souvent, poupée. En tant que collaborateur historique et tête pensante de DLE – si vous ne m’avez jamais entendu jusqu’à présent, c’est parce que ces salauds me faisaient taire – et bien je me devais de réagir. Ma réponse sera une chronique mensuelle – enfin, on verra – faite de cris, de colère ou de désespoir, en attendant les cris de jouissance et de volupté que ne manqueront pas de provoquer nos auteurs, que jamais nous ne cesserons de mettre en avant. En attendant, c’est décidé, je prends position. N’y vois surtout rien de sexuel, poupée.

            Les dernières semaines ont été riches en exemples tous plus édifiants les uns que les autres. Tu sais, il y a eu un chroniqueur dont j’ai volontairement oublié le nom, avec une sortie télévisuelle sur les Juifs sauvés par papi Pétain pendant la Deuxième guerre. Et puis les sorties déplorables d’un ancien président sur une ancienne ministre. Il faut bien avouer qu’il y avait là tous les ingrédients nécessaires à une pétarade mémorable, avec d’un côté un concours de trompettes d’indignation vertueuses, sonnant le sempiternel retour de la bête immonde, et de l’autre la mélopée grotesque des partisans braillards de la liberté d’expression flétrie dans un pays qui n’aurait de la République que le nom. Je mesure la contradiction qui se niche dans la critique du débat ambiant par le biais d’un coup de gueule, mais quoi, il n’y a qu’à dire qu’il faut se mettre au niveau de l’époque. Et puis si tu n’es pas contente, je t’emmerde, poupée.

            Tu te rends compte, d’abord, de l’insondable débilité dans laquelle est en train de sombrer le débat public, poupée ? Je te dis « poupée » mais je devrais dire « pétasse », ça t’irait mieux. Le débat public, donc, celui que je m’emploie à rendre encore plus minable qu’il n’est déjà, où les grandes gueules et les militants ont pignon sur toile, où l’énormité fait office de victoire ; le débat tout court, parfois il m’arrive d’avoir envie d’aller lui brûler un cierge – ah non j’oubliais, pas un cierge, ce serait une insulte à tous ceux qui ne sont pas catholiques, c’est sans doute du racisme larvé – et de maudire la terre entière. Mais tu sais, pétasse, tous les acteurs et actrices d’obédience diverse, tous ces gens spécialisés dans la prise de position la plus hénaurme possible, finalement, je crois que tout bien réfléchi, je ne leur en veux pas. Ils se contentent de servir une soupe médiocre et désespérante de « déjà vu » – j’aime beaucoup cette expression, ça me rappelle les anglo-saxons qui essayent lamentablement de parler français –, mais ils ne me forcent aucunement à réagir à leurs bêtises. Et je ne comprends pas quelle nécessité impérieuse devrait me pousser à parler de propos de personnes dont je n’ai rien, mais alors rien, si tu savais poupée, rien à foutre. Ceux qui me rendent folle, ce sont les milliers de petits commentateurs qui se nichent dans les méandres de leur ennui, tapis derrière leur clavier comme la mouche sur la merde, et qui se ruent sur la moindre sortie médiatique pour immédiatement lui donner l’importance qu’elle n’aurait jamais eu sans eux.

            Je le dis de manière d’autant plus assurée que je n’ai rien à y perdre, rien du tout. Si je n’étais pas sur Facebook, me diras-tu, poupée, on ne pourrait plus faire la modeste promotion pour cette chère Denise, ni parler des papiers mis en ligne chaque semaine. Certes. Mais tu vois, d’abord, et contrairement à toi – je pense que tu ne l’as d’ailleurs jamais remarqué, pétasse – je m’efforce de la rendre digeste, cette promotion, de ne pas noyer l’internaute déjà bien mal loti sous le déluge de conneries qu’il reçoit sur la tête à chaque minute, parce que je me suis posé la question suivante, que tu devrais te poser de temps en temps : ce que je fais vaut-il la peine que j’emmerde le monde avec ? Et bien je te jure que je n’en suis pas sûr.

            Et puis ensuite, je te répondrais que je fais ce que je peux dans ce monde que je n’ai pas choisi. En l’état actuel des choses, j’essaye de parler de Denise là où sont les gens. Mais, très sincèrement, poupée, si je devais renoncer à la fois à ces publications et dans le même temps au déluge informationnel que les réseaux sociaux me forcent à avaler chaque semaine, je signerai immédiatement. Je rêve d’un monde où je ferai mes articles sur du vrai papier, que je distribuerai moi-même à de vrais gens, dans de vrais bars, avec du vrai vin, et où je finirai avec une vraie cuite et une vraie pâteuse le lendemain. Et je rêve d’un monde où tout le monde foutrait immédiatement par terre ces grandes firmes numériques ultracapitalistes qu’on s’obstine à nous présenter comme des vecteurs de développement personnel et de liberté. En attendant, lisez des livres, déconnectez-vous, touchez-vous le sexe à une ou à deux mains, sortez dans la rue pour parler avec des gens, dites bonjour au vendeur de journaux.

            Aux journalistes, aux blogueurs, aux réagistes, aux prisedepositionnistes, aux polémistes, aux indignés du clavier, je n’ai qu’une chose à dire : par pitié, fermez-tous vos gueules. Vous avez oublié que la sagesse populaire vous enseigne que « le silence est d’or » ? La sagesse populaire, si tant est qu’elle existe encore, je vais t’en apprendre une belle, pétasse : figures-toi qu’elle n’a pas Facebook. Et tu sais quoi ? Je crois qu’elle est très heureuse comme ça. En tout cas, elle est très certainement moins conne que toi.

 

 

Je t’emmerde.

Gérard.

 

 

 

 

 

 crédits image : Jacques-René Hébert, gallica.bnf.fr