Maison indépendante

LE VRAI VISAGE DES HÉROS : ASTÉRIX. [2]

 

 

 

 | François Michel |

 

 

 

            Ce matin, je pense aux révolutions manquées, dont une en particulier. Celle à laquelle je fais référence est plongée dans l’anachronisme. Anachronisme, le mot en soi n’est pas terrible, mais l’idée qu’il véhicule, en revanche, pourquoi pas. Le Larousse dit « Erreur qui consiste à ne pas remettre un événement à sa date ou dans son époque ; confusion entre des époques différentes. » L’anachronisme a accouché d’Astérix, même si les historiens même mieux intentionnés passent eux aussi leur temps à s’y vautrer. Aucune objection dès lors que l’on décide de le faire sur des sujets relativement bénins. Je veux dire, des Corses qui connaissent déjà Tino Rossi et le fromage qui pue avant la naissance de Jésus, ça ne mange pas de pain. Passons donc à l’essentiel si vous le voulez bien.

            Je n’ai aucune forme de sympathie pour Astérix, autant vous le dire de suite. Déjà, vous noterez qu’il a une sale gueule. Un nabot teigneux avec des caractéristiques pileuses qu’on jurerait provenir d’un accouplement secret entre Tom Selleck et Patrick Juvet. Les différentes adaptations cinématographiques, toutes plus calamiteuses les unes que les autres, que firent subir à la BD originale les pontes du cinéma français, repoussèrent d’ailleurs les limites de l’horreur en affublant de perruques blondes grotesques les déjà peu reluisants Christian Clavier et Clovis Cornillac. Mes yeux en saignent encore. Mais ce n’est qu’un détail.

            Plus sérieusement, ça ne vous paraît pas bizarre, un type qui passe son temps à siroter de la « potion magique », toujours flanqué d’un ami aussi imposant qu’abruti ? Je précis au passage que je n’ai aucune sympathie pour Obélix non plus, mais enfin ce gros garçon a au moins le mérite de se suffire à lui-même. Puisqu’il est tombé dedans quand il était môme – ce qui dans l’absolu n’est pas un mérite, je vous l’accorde, mais un hasard de l’histoire – il fait montre d’une vision du monde bien plus apaisé que celle de son remuant collègue de baston. Pas de haine ni de noir dessein chez lui, plutôt l’attitude tranquille du jouisseur – à l’exception notable de toute forme de jouissance sexuelle – désireux simplement de trouver de temps à autre un Romain, un sanglier ou une bonne bagarre, et uniquement dans la saine optique de garder la forme. Il n’a pas l’approche biaisée et calculatrice de l’existence qu’occasionne cette foutue potion, cette soupe à la limite entre le Redbull et le Viagra concoctée par un soixante-huitard déguisé en prêtre. En ménageant une forme d’équilibre de la terreur, la potion magique enferme du même coup les Gaulois dans une position regrettable : repliés sur eux-mêmes et appliquant toutes leurs forces à la défense d’un mode de vie en danger, ils en oublient la puissance subversive et révolutionnaire du breuvage.

            Qu’on se figure le paradoxe ! Le village a un accès à la mer, que je sache, et pas un seul esprit un peu ouvert dans ce ramassis de consanguins – oui, hein, parce qu’il faut m’expliquer comment ils se reproduisent là-dedans – pour se dire qu’il y a peut-être d’autres bleds en résistance en Gaule. Alors oui, on va bien donner un coup de main de temps en temps aux cousins Germains, Rosbifs ou Ibériques, mais on n’apporte jamais plus que la gourde du petit teigneux. Il y a bien l’exception d’Astérix chez les Bretons, mais ces triples andouilles perdent leur tonneau avant d’arriver sur place… Certains mettront ça sur le compte du je-m’en-foutisme, moi j’appelle ça de la collaboration passive, monsieur.

            Sans blague. Quand on trouve l’arme ultime contre l’envahisseur, on peut au moins faire semblant d’essayer d’avoir autre chose en tête que sa propre préservation. Loin de moi l’idée d’en faire un Che Guevara en culottes à rayures, mais il y a quand même un juste milieu. Car il est bien question de préservation, dans Astérix : utiliser un subterfuge pour garder le monde à distance. Le monde, en l’occurrence, ce sont ces satanés Ritals, qui n’avaient rien de mieux à faire que de venir emmerder des Bretons bravasses et rigolards. On peut prendre le problème comme celui du verre à moitié plein ou à moitié vide. D’un côté, s’il est question de résistance à une uniformisation forcée, alors les Gaulois sont éminemment sympatoches, dernière enclave de vie «  décente » dans un Empire inhumain et abstrait. Je lis à ce propos dans le Hors-série de Philosophie magazine consacré à Astérix que l’idée est celle du rebus sic stantibus, un monde où les « choses demeurent en l’état ». « Le petit village Gaulois défend l’idéal de la stase historique, qui essaye de se maintenir, rien de moins, rien de plus. » Tout à fait d’accord. En ce sens, il y a comme du Frodon Sacquet chez Astérix, et de la Comté dans le village d’Armorique, oasis paisible dans un monde menaçant. Plus loin, Alain Caillé imagine un monde où fleuriraient les villages Gaulois fédérés, une sorte de communisme de conseils, de fédération de communes libres, une collection de cités-Etats à visage humain. Là encore, je plussoie. Mais pareille situation ne saurait advenir sans qu’existe a minima une volonté de renverses l’ordre des choses. On ne fait pas la révolution en se touchant la nouille autour de quelques carcasses de sangliers, par Toutatis. Et c’est là qu’Astérix n’arrive pas à la cheville de Frodon. Là où le second dépasse sa condition de péquenot aux pieds velus en s’arrachant au quotidien pour aller jeter l’affreuse breloque dorée dans la marmite du grand méchant Sauron, Astérix se contente de scénarii identiques à l’infini, où la répétition des branlées infligées aux Romains ne fait que conforter une situation immuable. L’avantage, c’est que ça fait plus d’albums, me direz-vous, misérables matérialistes que vous êtes.

            Il n’en reste pas moins qu’aveuglé par une survie à la petite semaine, en perpétuelle dépendance vis-à-vis de sa béquille énergétique, Astérix en oublie la nécessité d’un dessein universel. Accroché à la potion magique qui le maintien dans son statut de mâle alpha, il est par conséquent incapable de voir plus loin que le bout de son sexe, et donc plus loin que les murs de son village. Et c’est donc cela, notre ancêtre ? Un nain moustachu, impuissant et réactionnaire ? N’est-ce pas justement dans la perte de l’universel que se situe l’inexorable déclin d’une « certaine idée de la France » ? J’espère que vous comprenez à présent qu’il est facile de voir en quoi les Zemmour et déclinologues de tous bords ne sont qu’en fin de compte les rejetons honteux d’Astérix. En d’autres termes, si ces Gaulois sont bien nos ancêtres, rien d’étonnant à ce que la France aille mal !

 

 

 

 

 

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