Maison indépendante

DANS LES BARS DE PARIS : LES PETITS OIGNONS. [1]

 

François Michel |

 

Il se trouve d’abord que « Les petits oignons », c’est juste en bas de chez moi, vraiment juste en bas, peut-être vingt mètres entre la première table de la terrasse et le digicode de l’immeuble. D’emblée, ça te pose un lieu. Quoiqu’il arrive, pouvoir compter, à vingt mètres de chez toi, sur un lieu où tu sais pouvoir trouver de la bière et de la chaleur, c’est un peu comme te dire que tu peux continuer à ramener ton linge sale chez ta mère – une certaine idée du bonheur.

Il se trouve ensuite que c’est très joli, que la terrasse ressemble à l’Idée platonicienne de la terrasse parisienne : quelques tables en bois posées à la va-vite sur un bout de trottoir que le bar dispute aux poussettes et que la municipalité dispute aux proprios. De temps en temps, une amende tombe, mais le bar s’en fout, il n’aura qu’à rajouter une table supplémentaire pour effacer le manque à gagner. À l’intérieur, le comptoir est en zinc, avec des tabourets hauts et des crochets pour suspendre les manteaux. Je m’y pose en début de soirée, ou plutôt une fin d’après-midi de novembre où ce flemmard de soleil termine sa journée à 17h30, comme un vulgaire fonctionnaire. Journée morne et sans grand intérêt. Le bar, dans ces cas-là, c’est la promesse d’attraper une tranche de vie à la volée, en espérant qu’elle soit sympathique. Je demande un café – le serveur commence à me connaître, première victoire. Je pose l’Equipe sur la table : il m’arrive encore d’acheter ce journal, pour à chaque fois me dire que je le trouve décidément de plus en plus inintéressant. Hier, le PSG a battu l’OM au Parc, 2 à 0, net et sans bavure, d’après ce que j’en ai lu. Ce détail aura toute son importance.

Le serveur va et vient avec des caisses de bouteilles vides qu’il jette à un mètre de moi. Il le vit très mal : « Excuse moi, hein, faut bien que quelqu’un le fasse, j’suis désolé pour le bruit », et moi « Non non t’inquiète », et lui se remet à râler parce qu’une caisse de bouteilles pleines s’est immiscée parmi les vides. « Non mais quelle bande de cons de me mettre les pleines avec les vides, putain tu m’étonnes qu’elle était lourde, mais quelle bande de cons ». Les cons, il doit s’agir des serveurs d’hier, moi je les trouve sympathiques dans l’ensemble. Et puis les cons, tant qu’on travaille pas avec…

Je sors une cigarette. En terrasse, c’est un peu comme un appât. Tu lances la mouche – ou un ver, tiens, un gros ver bien dodu – au-dessus de la mare, et tu attends. Là, il me faut à peine cinq minutes pour que ça morde. À côté, sur le trottoir, il y a un type qui poirote depuis un petit quart d’heure, je ne sais pas s’il attend quelqu’un ou s’il attend par plaisir. Il se fait aborder par un jeune type, un black tout maigrichon, capuche et survêt, l’air un peu teigneux. « T’as pas une cigarette sivouplaît ? Nan parce que j’sais pas, je demande », et l’autre « Nan, je fume pas ». Je sens que ça va être pour moi. Il s’approche, « Scusez-moi, vous avez une cigarette ? J’sais pas si vous fumez hein, j’demande. » Je lui en file une, grand prince que je suis. Il se la pose sur l’oreille, ses yeux glissent sur le journal posé sur la table. Là, d’un coup, il change de ton et de tronche. « Hey M’sieur vous êtes pour qui, PSG ou OM » ? Je bredouille intérieurement que fondamentalement ni l’un ni l’autre, que mon cœur ne bat que pour le Nîmes Olympique, mais ma haine tenace de l’OM me fait lui répondre « Heu… PSG ». Il se marre : « Hey nan parce que franchement hier on vous a trop niqué wala », et il s’éloigne en se foutant ouvertement de ma gueule.

Je reste muet, la cigarette aux lèvres, un sourire d’incompréhension sur le visage. Qu’est-ce qu’il voulait dire, ce grand con ? Le PSG a gagné, que je sache. Et surtout, je lui ai filé, sa foutue clope. Terrorisé par ce manque élémentaire de savoir-vivre, je me retrouve confronté à mon manque de répondant. Je cherche la punchline idéale que j’aurais pu lui sortir. « Ouais, ben moi hier j’ai niqué ta mère » ? Efficace, mais trop convenu. « Et t’es qui, toi, jeune sac à merde » ? Trop snob. « Rend-moi ma cigarette, grand con » ? Trop matérialiste… Misère de l’impréparation psychologique.

Je le regarde s’éloigner en roulant ses épaules de grand con, avec sa gueule de grand con, sa capuche de grand con, et, triomphalement posée derrière son oreille de grand con, ma cigarette. Je finis par me dire que je vais aller à l’intérieur pour boire une bière avant de rentrer. Au moins, pas de risque d’appâter d’autres grands cons. Et puis c’est qu’il commence à faire froid, en terrasse, un 10 novembre à 18h30.