Maison indépendante

CUILLÈRE.

 

 

 

| Marion Maudet |

 

 

 

La cuillère sur la table. Horizontale petite cuillère en équilibre sur la table.

Les gens parlent, les gens parlent, leur bouche est pleine et mâche, mâche, mâche. Ils déglutissent. Les gens parlent, de ces histoires qui glissent sur ton corps. Tu fixes les morceaux déchirés, arrachés, écrasés.

Déchirure, arrachement, écrasement.

(…)

Expiration. Un temps, deux temps. Tu expires. Encore.

Les gens parlent. La cuillère est sur la table, et les gens parlent. Les murs autour de toi restent autour de toi. Les murs autour de toi maintiennent le carré dans lequel tu te tiens – autour de toi, ils restent, les murs autour de toi. Enfermement accepté, enfermement désiré, enfermement rejeté qui t’enferme à présent. Les gens mangent, mâchent et mangent alors que tu fuies les regards pour plonger dans la bouillie de la viande, dans la décomposition, aidée par la salive, aidée par la salive qui dissout ce que tu ne sais plus dire.

Dissolution, enfermement, étouffement.

(…)

Expiration. Un temps, deux temps. Tu expires. Encore.

Alors tu le regardes, tu le regardes et il sourit, il sourit en pleurant, il sourit en sachant que.

Le monde s’éteint ce soir, le monde s’étend ce soir. Les lumières des mondes parallèles s’épanchent sur ton cœur absent, sur ce cœur que tu as brûlé, que tu as noyé, ce cœur que tu as détruit. Les lumières des mondes parallèles ne suivent pas le cosmos, ce soir.

Ce soir, ce soir, il n’y a plus de cosmos. Ce sont les gens qui mangent, ce sont les gens qui mâchent, c’est l’Autre qui te regarde et t’aime quand tu n’es qu’une boule de glace, qu’un corps sans vie. C’est l’Autre qui crée des murs que tu as choisi, un jour. Un jour – un jour où l’Autre n’était Autre. Un jour où l’Autre était toi.

Des blocs de béton, des murs blancs — lumière pâle. La cuillère qui repose, absent morceau de fer – est-ce du fer ? Ce n’est pas de l’argent. Petite cuillère, mensonge de plastique, mensonge de fer usé, subtil artifice qui te tue ce soir. Futile cuillère qui se joue de la pesanteur. Création de ton esprit malade,

Malade, encore –

Ce soir.

Ce soir où la vie ne vit plus. Ce soir où ma vie s’endort. Ce soir où je sais que jamais les murs ne se briseront. Ce soir où j’ai perdu la musique de mon cœur. Ce soir où, ce soir quand, ce soir, soir – soir.

Tu bois. Tu bois, quand les gens mâchent. Les gens mâchent et tu es un morceau de viande, tu te broies sous leur dent, tu perds le souffle, souffle qui s’échappe en une brise éteinte.

Expiration. Un temps ? Un temps ?

(…)

— Tu dors ?