Maison indépendante

LE VRAI VISAGE DES HÉROS : TINTIN. [1]

 

François Michel |

 

Ce matin, j’ai une pensée émue pour l’héroïsme tranquille.

C’est au début du Crabe aux pinces d’or, je crois. Je crois, parce que je n’ai pas l’album sous les yeux. En fait, c’est peut-être plutôt dans un dialogue tiré du dessin animé du même nom, mais peu importe. C’est l’incipit du Crabe aux pinces d’or, donc – titre tout à fait sublime, soit dit en passant – qui résume le mieux l’héroïsme tout particulier du reporter à houppette du plat pays. Il ne s’agit bien sûr pas d’héroïsme façon Jason Statham, encore moins façon Stallone dans Cliffhanger. Ceux qui préfèrent cet héroïsme-là regarderont plutôt Tintin comme celui qui course le yéti vêtu d’un pantalon de tweed dans Tintin au Tibet. Moi, vous m’excuserez, je suis un romantique. Et il se trouve que le véritable héroïsme de Tintin est celui d’un authentique dude des Temps modernes – si tu n’es pas d’accord, ThTh, on règle ça autour d’une pinte dans le XIXe. Si Tintin est un héros, c’est d’abord parce qu’il a le temps.

Le Crabe aux pinces d’or, donc. « Mon vieux Milou, rien de tel qu’un bon bain pour bien commencer la journée », c’est ce qu’il dit, à peu de choses près. Tintin se lève et dit bonjour au clebs. C’est un fox-terrier, Milou. Un bâtard. Une race anglaise tout ce qu’il y a de plus moche, ni assez grand ni suffisamment petit. Enfin, chacun ses goûts. Ensuite, Tintin sort de la baignoire – dont on notera que le robinet est en fonte, assez massif, pour tout dire très bourgeois – et, peinard, il fait sa gym en pyjama tout en écoutant la radio. C’est un gros poste façon TSF, qu’on imagine craquer pour trouver la bonne fréquence – exemple parmi d’autres de ces innombrables engins que la technologie encore naissante fabriquait à l’époque suffisamment monstrueux ou inhabituels pour qu’on ne les laisse pas coloniser nos intimités comme le premier smartphone venu.

C’est déjà délicieux, un lever pareil. Il n’y manque que l’affection d’un baiser matinal. La rareté des fréquentations féminines de Tintin – à sa décharge, on concède volontiers que la Castafiore n’est pas vraiment ce qu’il y a de plus bandant – a déjà fait l’objet de beaucoup d’analyses poussées. Cependant, à défaut d’une étude définitive sur le sujet, je renvoie aux innombrables conneries dont regorge le web. Il faut simplement dire que l’hypothèse la plus probante, l’homosexualité de Tintin, ne règle rien à l’affaire, il manque quand même un bisou pour rendre le tableau parfait. L’idée d’un bisou matinal et poilu d’Archibald Haddock, d’ailleurs, est charmante : la virilité extrême du capitaine n’est plus à prouver, sa remarquable capacité d’absorption d’alcool en témoigne. Le couple a du reste fière allure : le jeune éphèbe et le marin bourru, il y a là de quoi nourrir une foule de fantasmes dans toutes les boîtes gay du Marais ou de Castro.

Passée l’introduction, le bain et la gymnastique, Tintin beurre ses biscottes. Mens sana in corpore sano, mon vieux Milou. L’attention du héros se porte progressivement vers la radio, où il est question d’un cargo au nom étrange, le Karaboudjan. Ca sonne comme le nom d’un avant-centre arménien des années 70, on imagine un type passé par l’Etoile rouge de Belgrade avant d’atterrir à Saint-Etienne ou à l’Ajax d’Amsterdam. Sublime époque où les joueurs ressemblaient davantage à des esthètes qu’à des bodybuilders. « Un cargo, le Karaboudjan… »  Tintin lève la tête et fronce les sourcils. Le clebs comprend immédiatement que ça y est, il en est quitte pour de nouvelles emmerdes. « … s’est fait voler sa cargaison… » Les nouvelles ne sont pas si terribles dans le monde merveilleux de Tintin. Pas de virus tueur dans les pays qu’ils traversent, pas de risques d’enlèvement par d’affreux barbus enturbannés et fanatiques, pas de décapitation au canif postée sur Youtube. Les indigènes sont au pire un peu récalcitrants – mais il suffit alors d’un peu de psychologie belge, et le tour est joué – et au mieux carrément obséquieux, puisque l’Occident représente encore pour eux un but de développement enviable. Alors on peut bien lui en donner, du « Monsieur Tintin ». Sûr de sa force et de la légitimité de sa présence, le gentil Tintin néocolonial peut sereinement s’en aller résoudre la quasi totalité des problèmes du Tiers Monde.

Ni une ni deux, Tintin laisse là les tartines, la gym et le bain matinal, ça suffit les conneries. Après l’évènement initial, il y a l’action, systématiquement basée sur une volonté empirique d’aller voir ce qui ce passe. « Mon vieux Milou, on va faire un tour sur le port ». La trame est immuable. Le lever, le quotidien, une ballade inaugurale, et puis l’arrivée impromptue d’un trouble dans l’ordre des choses. C’est le moment où Tintin arrive à la rescousse, sorte de Gérard Klein belge, toujours prompt à redresser les torts. Le plus beau dans l’histoire, c’est qu’il n’a aucune obligation envers qui que ce soit, aucun compte à rendre. La seule fois où on le voit taper à la machine, c’est dans Tintin en Amérique. Là aussi, c’est peut-être dans le dessin animé. On n’est jamais vraiment au courant des exigences du canard pour lequel il travaille, mais question autonomie journalistique, c’est royal. Epoque bénie du règne sans partage de la presse écrite. Qu’elle devait sembler improbable alors, notre modernité faite de tweets, de piges vides de sens, de stagiaires pressurés jusqu’à l’os et de salaires miséreux. Lorsqu’il apprend une nouvelle, Tintin se rend sur place par ses propres moyens, à son rythme et selon son bon plaisir, avec la bénédiction silencieuse du rédac-chef, probablement un type formidable, un genre de notable honnête et débonnaire, avec une moustache et un gros ventre. Un type qui, à l’évocation du petit reporter à la houppette, doit sourire avec bienveillance en se disant que même si le papier n’arrive pas à l’heure prévue, ce n’est pas si grave, puisqu’il se trouvera toujours assez de citoyens dans la bonne ville de Bruxelles pour acheter le journal avec le café du matin.

Tintin part donc à la pêche aux infos, tout en étant prêt à y laisser des plumes, en bon journaliste gonzo qu’il est. Il a la banane, ce matin – il faut dire qu’il a fait sa gym, qu’il a pris un bain et qu’il a mangé des biscottes, rien à voir avec le pigiste dépressif qui avale son jus de chaussette à la cafète de BFMTV en sortant du RER. Une fois sur place, Hunter S. Tintin se fond si bien dans le décor qu’il lui faut à peine deux pages avant de se mettre à distribuer ses premières beignes. On notera au passage qu’il est quand même plutôt solide pour un gars aussi petit. Dans Le crabe aux pinces d’or, il est question de trafic d’opium. Les trafiquants en question sont de braves pirates à la papa, qui se servent d’un flingue de temps en temps, pour faire peur, mais on sent qu’ils ne font ça que parce qu’il faut bien trouver de quoi bouffer. Leur truc, à Allan et ses gars, c’est plutôt les casquettes de marins et les tatouages. Dans les années 2010, au Mexique, les narcotrafiquants découpent les journalistes et les étudiants en petits morceaux et tweetent pour annoncer leurs meurtres. Le progrès sans doute. Et moi, alors que j’entends ce matin à la radio qu’il y a eu un braquage sur le Périph’, je me dis que je n’ai pas le temps d’aller me promener avec mon chien entre la Chapelle et Clignancourt, pour tout dire je n’en ai pas envie. Sans doute parce que je n’ai pas pris de bain ni fait de gym. Et de toute façon, les Tintin d’aujourd’hui sont devenus community managers.

C’est pour ça que ce matin, plutôt que de partir sur les routes redresser les torts, je me contente d’avoir une pensée émue pour l’héroïsme.

 

 

 Crédits image : aix-pression.com