Maison indépendante

« LE CINÉMA A LUI AUSSI SES PRÉLIMINAIRES… »

 

 

Retour sur le « Festival du film de fesses »

 

Entretien réalisé avec Antoine Héraly

par Sébastien Thibault

 
 

Du 25 au 29 juin 2014, le Festival du film de fesses organisait sa première édition au Nouveau Latina, à Paris. Alors que l’automne nous embrume et que les corps retrouvent leur petite laine, nous avons décidé de remonter en température. Au sommaire : la proposition de cinéma érotique faite par la jeune équipe du FFF. Et pour en discuter, Antoine Héraly, responsable de la programmation.

 

Le FFF est le premier festival français de cinéma à se consacrer à l’érotisme. J’aimerais pour cette raison que nous parlions du champ de ruines sur lequel vous avez décidé de poser votre regard. Quel sens donner au désintérêt apparent de la cinéphilie française et des métiers du cinéma pour l’image et le scénario érotiques ?

 Pour moi c’est un principe de chaîne alimentaire qui relève de l’autocensure, comme le soulignait à juste titre notre hôte et cinéaste à l’honneur, Jean-François Davy, à l’issue de plusieurs de ses projections. L’auteur trouve des parades à l’image érotique pour ne pas passer à côté de la chance d’être produit. Le producteur met sous une pile le scénario érotique pour ne pas passer à côté de la chance d’être distribué. Quant aux exploitants, la plupart sont très frileux quant à l’image érotique. Pour peu que celle-ci se nomme « sexe » et que le sexe soit nu à l’écran, il ne faudrait pas salir les sièges. Pour parler plus concrètement, un bail spécifique est nécessaire pour diffuser du porno en salle ; or la plupart des salles ne l’ont pas. Et la frontière entre érotisme et pornographie tient parfois à l’épaisseur du papier de cigarettes.

Le système de financement des films ne doit pas pousser non plus à la créativité et l’expérimentation dans ce sens-là. Ou alors il faut un scénario béton, ou posséder un nom et une filmographie qui rassurent les aides publiques.

J’aime l’idée du champ de ruines, car il y a beaucoup à (re)construire, mais je ne crois pas que la cinéphilie française se désintéresse de l’érotisme. Pour preuve, la fascination qu’a suscité l’idée du projet. On vit simplement un passage à vide en partie dû à des questions économiques et de législation.

J’aimerais croire qu’il est possible d’intégrer l’érotisme et le sexe au cinéma selon la même proportion qu’ils occupent notre vie et nos pensées. Sans nécessairement de traitement de faveur.

L’organisation d’un tel festival a pu vous paraître risquée, surtout quand on sait que les financeurs ne se laissent pas embrasser facilement. Avec cet impératif en tête, comment s’est construite votre sélection ? 

Ce projet a pu me traverser l’esprit, de faire découvrir un film plus « coquin » que les autres dans le cadre d’une séance spéciale, pas forcément en pensant à un festival thématique. Non pas pour offusquer le chaland, mais pour dégoter la perle qui développe une nouvelle manière de « filmer le sexe ». Avec le FFF, j’ai réalisé qu’il en existait non pas une, mais une certaine quantité – des films d’ailleurs plus ou moins accessibles.

Sur des questions de programmation, les choix relèvent aussi de l’originalité d’interprétation, et non pas d’étiquettes « film érotique ». On a pu choisir certains films car le traitement de ce sujet (imbriqué dans une histoire) retenait notre attention et nos souffles. Prehistoric Cabaret de Bertrand Mandico (2013), n’est pas à proprement parler un film érotique. Mais si « plonger un œil magique dans un rectum » y est suffisamment délirant et poétique, c’est un film pour le FFF.

 

« Le sexe est aussi élégant que du patinage artistique »

 

À ce propos, les deux festivals de cinéma érotique déjà présents à Bruxelles et à Barcelone font le choix d’abolir la frontière entre le sexe implicite et explicite. Or la programmation de votre première édition ne prend pas du tout cette direction. Elle est au contraire la manifestation d’un « érotisme de films d’auteurs » sans pénétration, qui préfère la poésie des corps à la mièvrerie du scénario. Pourquoi n’avez-vous pas souhaité mêler à votre goût pour l’érotisme noble une pornographie qui se veut elle aussi différente – l’érotisme et la pornographie partageant une finalité pourtant commune que seuls le paternalisme bourgeois et l’élitisme de classe ont cru bon de séparer[1] ?

Peut-être pour la raison simple que le FFF ne se fait pas le porte-voix d’une finalité déterminée, mais davantage d’un projet audacieux et de qualité sur la question sexuelle. En d’autres termes, une « pornographie alternative » pourrait tout à fait avoir sa place dans la programmation de l’année prochaine, à la condition que le film soit un objet suffisamment beau et brillant pour y apparaître. Ça n’est pas exclu. Encore une fois, ce qui me dérange dans le mot « pornographie » c’est qu’il est connoté comme un moyen expéditif d’atteindre l’orgasme – et dans la quasi totalité des cas au détriment du cinéma. Pour que le porno trouve sa noblesse, il faudrait qu’il cesse d’oublier que le cinéma a lui aussi ses préliminaires, ses caresses, ses moments de jouissance et sa terminaison, sous forme de chute brutale ou de points de suspension… La caméra du pornographe ne doit pas en perdre sa grammaire !

Puisque vous évoquez la « grammaire », parlons un peu de « conjugaison ». Vous avez fait le choix d’habiller le festival de sa robe légère et humoristique, avec des films ludiques et heureux, comme le montre votre rétrospective consacrée à Jean-François Davy. Pourtant, vous affirmez vouloir remystifier le désir et le sexe, conformément à ce que suggère l’érotisme. Mais l’humour justement, en particulier celui de Jean-François Davy qui est à la fois gras et burlesque, n’est-il pas un formidable démystificateur ? 

Un mythe doit pouvoir se construire autour du comique, et à l’inverse, c’est bien parce que Jean-François Davy a abordé le sexe comme un mythe que l’idée lui est venue de le démystifier. Pari réussi, puisque le rire provoqué par ses films provient de ce que détourner un mythe a de jubilatoire. Par ailleurs ses histoires ne se passent jamais du désir, et l’humain est au cœur de l’action (parfois même dans son hystérie ou sa bêtise ; le sexe est alors aussi élégant que du patinage artistique). Les iconoclastes sont souvent les plus fascinés par les icones, et Davy ne détruit jamais l’essence esthétique du sexe. Au pire, il la questionne (dans Exhibition et Exhibition 79), et tant mieux.

De toute façon, qu’il s’agisse de démystifier ou de remystifier, les deux démarches inscrivent le sexe dans un prolongement. Comme une pâte à modeler ; le transformer, le fantasmer, le distancier, le montrer intime…

 

« Un film érotique réussi parle à tout le monde »

 

Toujours concernant Jean-François Davy, le cinéaste fétiche de cette édition, diriez-vous que ses films érotico-comiques, tournés au début des années 1970, sont aussi modernes politiquement que progressistes sur la question sociale et sexuelle ? Pour prendre l’exemple de Bananes Mécaniques, si le film m’apparaît avant tout comme un pamphlet contre le conservatisme et la censure politique, sa vision de l’érotisme me semble en revanche plutôt rétrograde. Jusqu’à quel point est-il compliqué de montrer l’érotisme en dehors des schémas structurels et intériorisés de la domination masculine ?

Jean-François Davy n’est certes pas le cinéaste qui pourrait porter l’étendard du MLF[2], et même s’il le voulait, ça n’est pas sûr qu’on le laisserait faire. Sa caméra déshabille la femme sans circonvolutions, et d’ailleurs ces dernières ont une libido insatiable, elles se jettent sur les hommes, qui finissent presque par en mourir de fatigue. En même temps, il y a aujourd’hui un féminisme qu’on appelle « féminisme pro-sexe », de femmes qui revendiquent leur droit à aimer faire l’amour, à aimer leur corps, et aimer en parler, sans pour autant être traitées de salopes. Il me semble que les films de Jean-François Davy portent aussi ça en eux. Dans Q – au plaisir des dames, des hommes et des femmes montent le projet d’une maison close destinée aux femmes. Les hommes doivent alors apprendre à se prostituer, à suivre des leçons de sexe où ils découvrent (avec force labeur) les zones érogènes de la femme. L’affaire marche du feu de Dieu et des adresses similaires doivent ouvrir partout dans le monde tant le concept plaît aux clientes. Au beau milieu des années 70, n’est-on pas là dans le renversement des codes, dans l’idée que la femme pourrait à son tour payer un homme pour son plaisir ?

Exhibition et Exhibition 79 sont deux documentaires sur Claudine Beccarie, star aujourd’hui oubliée du porno de l’époque. Malgré un ton impertinent, voire carrément condescendant ou provoc des questions de Jean-François Davy, son interlocutrice Claudine Beccarie le remet à sa place et semble mentalement plus forte qu’une légion entière. Davy, dans une grande honnêteté, choisit de laisser au montage ces moments où elle l’humilie.

Vous allez rajouter que bien souvent dans les films, les femmes arrivent au stade de l’hystérie, mais les hommes sont aussi dépeints comme des pauvres idiots infantiles. Davy crée pour chaque film une mécaniques stéréotypée de personnages, ce qui rend la notion de misogynie toute relative.

À l’heure des crispations sur les études de genre, le « mariage pour tous » et d’un semblant de démocratisation de la sexualité homosexuelle dans les salles de cinéma (avec La vie d’Adèle et L’inconnu du lac), mieux vaut se rendre à l’évidence : le sexe est une affaire politique. Compte tenu de la sélection du film gay El Tercero de Rodrigo Guerrero, vous sentez-vous nourris d’un sentiment de « conquête » en faveur d’un cinéma érotique des sexualités ?

Toutes les confessions sont effectivement les bienvenues au sein du FFF, à l’heure où l’on essaie d’expliquer aux derniers imbéciles qu’être homo, bi ou trans n’est pas un phénomène surnaturel. Il me semble que si beaucoup de films sur les sexualités LGBT sont si intéressants, c’est aussi parce que leurs auteurs ont eu le temps de porter à maturation leurs réflexions sur le sexe : le poids du doute, du secret, le regard d’une société parfois « hétéro-normée », le tabou et parfois la souffrance, leur permet de savoir s’exprimer avec beaucoup de maturité sur la question à travers les films. Mais espérons que le bonheur n’est pas sans histoires, et que l’inspiration artistique se vit aussi dans une égalité parfaite.

Par ailleurs, nous n’avons pas spécialement pensé la sélection en terme de quotas. Un film érotique réussi doit savoir parler à tout le monde. En l’occurrence, c’est une spectatrice que j’ai vue courir vers moi à la fin de la projection et me dire, des larmes dans les yeux, que El Tercero était « au-dessus de tout ».

 

[1] OGIEN Ruwen, Penser la pornographie, PUF, 2008, 183 pages.

[2] Mouvement de libération des femmes.