Maison indépendante

INTÉRIEUR / EXTÉRIEUR. [3]

 

 

 

 

| Arthur Scott|

 

Ta pisse avait une odeur de pharmacie. Du paracétamol. Dissout et ingurgité à intervalles réguliers ces dernières 24 heures. Tu as mal. Une douleur indescriptible. Tu as peur que ta vue se dissipe, que ta tête éclate. Tu as peur qu’on te retrouve sur le carrelage de ta salle de bains, sans ordre ni beauté. C’est le genre d’éventualité qui te force à mettre le nez dehors. Comme ce dimanche pourri, malgré le soleil. Des jours comme ça, Léa garde ses distances. Te voir soupirer toutes les dix secondes, t’entendre agoniser comme si tu frôlais la mort, elle n’est plus dupe. Les lendemains de veille, il n’y a que Byron.

Dans la rue, les passants semblent avoir augmenté le volume d’un cran. Dans le métro, tu réprimes l’envie d’hurler sur ces bandes de mères avec leurs poussettes. Elles sortent avant toi, avancent côte-à-côte, comme sur les posters de Sex & The City. Pour éviter le drame, tu enfonces tes écouteurs dans les oreilles. Tu te dis qu’il y a des jours où tu n’as pas les épaules pour le monde réel. Tu appuies sur PLAY>. Le son, AU MAXIMUM, te traverse les tympans, électrocute ton système nerveux. Tu pousses un cri en arrachant les écouteurs. Les mères à poussettes se mettent en file indienne. Elles te laissent passer. Dans leurs outfits Desigual, elles te dévisagent comme elles dévisageraient une veuve italienne dans un cortège funéraire.

Tu avais rendez-vous avec Byron dans le parc en face de chez lui. Il n’y est pas. Tu fais le tour du parc. Le peu de gens avachis à l’ombre des arbres ne lui ressemblent pas. Tu te diriges chez lui. En longeant le parc, tu passes devant un groupe d’ados. Hormis les smartphones qui situent l’époque, tu jurerais traverser une scène de Clueless. Comment une génération peut-elle à ce point refuser l’avenir ? Tu croises le regard de l’un d’entre eux. Il donne l’impression de ne pas être là. Détaché. Comme s’il se sentait con d’imiter les autres. En détournant ton regard, tu l’imagines se lever et lâcher ses potes en leur disant :

« Faisons nous à l’idée que les 90’s ne reviendront pas et arrêtons de nous saper comme George Michael. C’est pas lui qui résoudra nos crises identitaires. »

Byron n’est pas chez lui. Tu te sens abandonné. Tu ne cherches pas à le joindre. Il avait sans doute mieux à faire. Tu penses à rebrousser chemin. L’image de ton agonie ressemble à un précipice qui s’ouvrirait pour t’engloutir. Te laisser chuter indéfiniment. A quoi bon rentrer ?

Dans le parc, tu t’allonges au soleil. Sans couverture, ni rien. Tu sens des bestioles te chatouiller les bras mais tu résistes. Ce soleil d’octobre tape, mine de rien. Ton estomac est vide. Tu ne bougerais pour rien au monde, bien que les fou-rires des Clueless t’agacent un peu. Tu tournes la tête. Une femme voilée passe. Le long tissu bleu électrique est un enchantement. Tu veux de la musique. Tu cherches :

 

Enrico Macias – La Folle Esperance (Concorde Music Club Remix)

PLAY>

Elle a disparu, mais le ciel dégagé maintient son souvenir. Tu penses à Byron. Tu te demandes où ce salopard est passé. Tu te sens seul. Toujours. A la merci des insectes. Tu penses à ces gamins qui partent en guerre. Ces gamins ramassés par l’urgence de la destruction. Tu revois toutes ces images. Ces bombes. Ces mères en larmes. Ces immeubles qui s’effondrent. Tu ravales ta salive. Tu te dis que serrer quelqu’un dans ses bras, lui dire qu’on croit en lui, c’est plus que tout. Que même si…

Une ombre se forme au dessus de ta tête.

Une petite fille t’observe. Tu te demandes d’où viennent ces gouttes d’eau qui te tombent sur le front. Tu restes immobile. Tu remarques son pistolet rose qui coule sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle part en courant, chasser un ennemi invisible. Ou un papillon.

Tu ne parviens plus à te souvenir pourquoi tu pensais aux gamins terroristes. Tu te sentais seul. Comme eux. Fasciné par la moindre distraction. Le SHUFFLE de ta sélection musicale était passé à :

>Broken Bells – Holding On For Life

Tu te redresses. Les George Michael imberbes de tantôt fument des pétards à ne plus en pouvoir. Pourvu qu’ils soient aimés. Pourvu que l’un d’eux connaisse Freedom et le fasse découvrir aux autres.

Tu ne te rappelles plus de l’ordre de ce qui a suivi. A peine levé, tu as vu des mains surgir de ton dos. Tes écouteurs sont tombés. Tu as poussé un cri lorsque le poids t’a roulé par terre. Tu as reconnu ces bras et tu as explosé de rire. Les bras de Byron écorchés par les griffes de son chat. Son t-shirt « DEL REY » ne te disait rien tandis que lui : « J’étais sorti acheter des chips ! »