Maison indépendante

DEUX HEURES AVEC FRED LE CHEVALIER.

 

Camille Poiret |

 

Je viens de passer deux heures dans une bulle, une bulle de gentillesse et de désintéressement, une bulle de sincérité et d’échange. Je reviens d’une ballade avec Fred le Chevalier.

 

On avait rendez-vous dans le 18e et finalement, c’est autour du Père Lachaise que l’on s’est retrouvés. 200m rue du Chemin-Vert et d’une terrasse l’interpelle un client : « j’aime beaucoup ce que vous faites, Monsieur ». Merci, merci. « Ca t’arrive souvent ? » « La plupart des rencontres sont positives, c’est ça qui est chouette». Rue Saint-Maur, un homme vient lui demander de ne pas coller sur le mur qu’il venait de choisir. Pas d’hostilité, seulement trop d’affiches sur ce mur, il les décolle, il n’en veut plus. « Je ne peux pas me plaindre quand quelqu’un râle, car j’ai tellement de retours sympas. Et on a le droit de ne pas aimer ». Soit.

 

Trois minutes après, un couple à la fenêtre l’observe en train de coller son premier dessin, applaudit quand il a fini, ils apprécient sincèrement. Une femme nous suit ensuite et lui dit merci. Être avec Fred le Chevalier, c’est faire une expérience légèrement déroutante, comme d’être avec une star mais une star à bretelles avec les doigts plein de colle et le cœur qui déborde.

Je lui demande comment il choisit les murs où il va coller. « Au début, je faisais tout ce que je ne fais pas maintenant: je collais près des autres car j’avais l’impression que c’était là où il fallait être ; je recouvrais alors que ce n’est absolument pas respectueux ; si parfois il m’arrive de recouvrir de la pub, mais même les tags, je ne recouvre pas » « Ca te gêne que les gens écrivent sur tes dessins ? » « Non, je trouve ça drôle… quand ce sont des trucs violents, ça m’agresse, mais des fois, c’est drôle, à Angoulême quelqu’un avait écrit « y en a marre de tes bonnes femmes » sans arracher, juste écrit sur un angle bien proprement ».

 

Ca ne fait que sept ou huit ans qu’il s’est (re)mis à dessiner et quatre ans qu’il colle ses dessins sur les murs. Avant, pas vraiment, les marges, des petites choses, mais rien, ou presque. Depuis il ne s’arrête plus, il dessine, il colle, il dessine, il colle. Chez lui, environ mille reproductions agrandies de ses dessins prêtes à être collées, qu’il faut « seulement » découper. Mille ?! « J’étais dans un truc un peu gourmand où je faisais tout en plein d’exemplaires, en me disant quand j’irai dans telle ville j’en aurai, dans telle ville aussi… ». Fred le Chevalier est connu et aimé car il colle beaucoup, un peu partout dans Paris et ailleurs aussi, avec cette générosité qui le définit.

Où qu’il aille, il part avec un stock de dessins à coller, de petits morceaux de poésie lâchés au coin des murs à la merci de ceux qui voudront bien les regarder, « ça fait partie du plaisir ».

 

Fred le Chevalier ne se définit et se revendique encore moins comme un street artiste. Il dessine et partage ses dessins en les collant sur les murs. C’est tout.

Son art est un paradoxe, car l’émotion se dégage de personnages au visage neutre, aux traits semblables ; paradoxe également car bien que d’une apparente simplicité, ses dessins sont en réalité complexes, avec de multiples sens de lecture possible.

J’aimerais bien savoir où il puise toute cette inspiration, cette énergie qui le pousse à dessiner toujours plus et à coller encore davantage. La réponse est toujours la même : pour les autres. « J’ai fait une série parce que c’était l’anniversaire de trois personnes en même temps ; mon cadeau d’anniversaire surprise, c’était d’en avoir collé 130 en trois jours. J’ai fait des personnages couronnés parce qu’ils fêtaient leur anniversaire la veille de l’épiphanie, d’où les rois et les reines. C’était une série par rapport à quelqu’un, c’est motivant de faire ça pour un cadeau plutôt que pour soi. C’est pour ça que j’ai fait une grosse quantité. J’ai trouvé ça marrant de faire une série, mais j’ai essayé d’en refaire une juste comme ça, sans être dirigé vers quelqu’un et c’était moins excitant, d’ailleurs je ne l’ai pas faite. »

 

On marche, il s’arrête à quatre reprises en tout pour coller, une petite fournée, quatre dessins que j’aime particulièrement, je suis comblée. Je remarque qu’il va particulièrement vite, un peu de colle sur le mur, il pose le dessin, l’encolle complètement, met une signature ou juste la phrase qui accompagne le dessin, ou parfois rien du tout et hop, c’est fini. « Des fois je signe, des fois non. Je ne signe pas très souvent en fait. Je ne signe plus tout le temps. Je trouve marrant de mettre du texte par contre, ici je trouve chouette de mettre du texte, et finalement, je préfère écrire une phrase que découper mon nom ».

A lire ces phrases justement, ou ce qu’il écrit sur son blog, c’est tout un autre pan de son talent qui se dévoile. « Oui, j’aime les mots, c’est quelque chose que j’ai envie de développer. J’ai envie de faire des histoires, des textes. Mais l’écrit, c’est plus intimidant que le dessin, j’aurais l’impression de livrer plus, de me raconter. Après, j’essaye d’avoir une écriture qui ne soit pas comme ça, de ne pas faire comme les gens qui écrivent « consomme, obéis » sur un mur, ça, ça m’agace, j’y vois un côté méprisant. J’ai plutôt envie d’écrire des choses que les gens peuvent s’approprier, y mettre une part d’imaginaire, que de raconter ma vie ou de déverser des vérités. C’est ce que j’aime dans mes dessins, le fait qu’on puisse se les approprier et raconter des choses avec. Même si je peux parfois dire des choses qui ne sont pas légères, c’est fait d’une façon douce. Je n’écris pas tout le temps, c’est plutôt un jeu. J’ai une page facebook où je ne mets pas mes humeurs, je n’y mets que des vraies-fausses citations. C’est un peu de la poésie avec un nez rouge, il y a l’alibi de l’humour pour faire passer des choses pour légères et pas trop sérieuses ou mégalo. C’est une façon de se moquer de certaines choses, les vérités de Monsieur Machin ou Truc. »

 

Il y a quelques mois, un réalisateur l’a contacté, il avait fini par ouvrir les yeux sur ce collage devant lequel il se garait tous les jours et qui correspondait exactement à ce qu’il voulait voir dans son film. Il lui a parlé de ce qu’il ressentait devant son art et c’est ça qui touche Fred le Chevalier, l’émotion suscitée par ses dessins, ça revient dans notre conversation. Il se fiche des honneurs, de vendre, a peur de devenir un produit. Il veut de l’émotion, sans doute parce que lui-même en offre beaucoup à travers ses œuvres. Il a aussi travaillé avec une classe, sur un projet de plusieurs mois. « Je suis très content que ça touche des gens différents, qui ne se ressemblent pas, c’est ce qui me plaît le plus ».

 

Récemment, Fred a eu des ennuis avec la police. Affichage « sauvage », ça ne passe pas toujours ou toujours pas. Peu importe que ce soit de l’art, que les gens aiment ce qu’il fait, qu’il colle des choses qui peuvent se décoller, non, pas permis, pas possible. Ce qui lui a fait mal, « c’était le temps passé, le geste d’arracher ce qu’on a fait qui ne fait pas follement plaisir ».

 

En regardant Fred choisir les murs où il va coller, je m’aperçois qu’il les choisit volontairement un peu moches, un peu décrépis, et qu’en collant sur ces murs-là, il leur instille la beauté de son art, la délicatesse de ses dessins, la poésie de son geste, au moins pour quelques jours.