Maison indépendante

IL FUT UN TEMPS.

 

 

 | Marion Maudet |

 

 

Il fut un temps – temps imprécis, incertain, temps qui s’échappe – où je buvais mon thé trop chaud. Le thé brûlant qui me brûlait la langue et ces petites écorchures juste au bord de mes lèvres. Le liquide brûlant dans ma trachée fébrile – respiration en arrêt, une seconde, deux. Et puis ça passait, toujours. Il fut un temps où je souriais, après, la tasse dans la main droite, les yeux sur la cuillère – inutile cuillère pour qui ne sucre pas. Il fut un temps où le thé était un rituel précieux auquel je ne dérogeais jamais.

Va, je ne sais pas mais je ne te hais point,

Ce temps n’est plus.

Il fut un temps où le thé était un rituel précieux, un temps où les cuillères trônaient inutilement, un temps où les volets étaient toujours ouverts.

Il fut un temps où les arbres se coloraient parfois, des couleurs flamboyantes où miroitaient les âmes – des morts et des vivants – et je t’y voyais danser, en silence, maladroit. Je t’y voyais danser, sur les feuilles rouges des arbres. Il fut un temps où je les comptais, ces feuilles rouges des arbres, sur lesquelles tu dansais,

Maladroitement

Je les comptais – avide !

Je les comptais.

Ces feuilles annonciatrices d’automne.

Doux automnes, qui rythmaient mes prières. Doux automnes annonciateurs d’hiver.

 

L’avenir a un goût de souffre ce soir, mon amour. L’avenir a un goût de déjà vu qui m’écœure – déjà. L’avenir n’existe que dans tes rêves, ce soir, mon amour. Et de ces rêves, ce soir, je ne m’invite pas. L’amour a un goût étrange, ce soir, mon amour. Un goût de déjà vu auquel je ne me fais pas. Un goût de m’as-tu vu qui m’écœure, mon amour. Il fut un temps où je ne vivais que par toi.

 

Je me sens seule ce soir, dans tes bras, mon amour. Du thé dans mon cœur et ça ne brûle que toi. Ma langue porte le sceau de ces fleurs mon amour, ces fleurs que l’on pose sur les tombes des rois. Ne dis rien ce soir, pitié, mon amour. Tais ces prières aphones que je ne sais entendre, elles tombent dans les limbes de mon cœur, mon amour. Ce cœur tellement froid qu’il me brûle et me noie.

 

 

 

 

 crédits image : gallica.bnf.fr