Maison indépendante

GUY GILLES, LE PARTANT REVENANT.

 

 

 

 | Claire Allouche |

 

 

« Mais je le faisais quand même,

parce que j’étais libre,

j’avais choisi de le faire

et puis il y avait Paris. »

Monologue de Guy (Gilles), L’Amour à la mer (1965)

 

Un seul cinéaste vous manque (ou du moins, son substitut en DVD) et tout est bon à observer. Il fut un temps où il était difficile d’en parler, alors, n’envisageons même pas de publier à son sujet. Il fut un temps où je me devais d’écouter les conseils d’un homonyme (partiel), Guy Mardel.

 

« N’avoue jamais

Jamais, jamais, jamais, jamais

N’avoue jamais que tu aimes

N’avoue jamais, jamais

Jamais, oh non jamais

N’avoue jamais que tu l’aimes ».

 

Mais maintenant qu’ « il » devient officiel, qu’il jouit d’une rétrospective complète à la Cinémathèque Française, qu’il est l’objet d’un premier ouvrage, coordonné par Gaël Lépingle et Marcos Uzal, mêlant, dans un montage délectable, entretiens avec des collaborateurs du cinéaste, revues de presse, écrits du réalisateur, textes monographiques portant sur son œuvre, cascade iconographique, j’ai de quoi me demander ce que je fais à Buenos Aires pour écrire son nom, puisque s’est désormais dissipée la crainte du « qu’en dira-t-on ».

 

GUY GILLES

 

Alors, puisque j’en arrive à violemment déplorer ma non-possession du don d’ubiquité, je me console comme je peux en paraphrasant Guy Gilles*, reprenant lui-même Chris Marker : Quoi de plus beau que Guy Gilles, sinon le souvenir de Guy Gilles ?

1. G.G.

L’Amour à la mer  (1965)

 

En effet, il y aurait d’abord la tentation, dangereuse mise à distance, de considérer Guy Gilles comme le cinéaste du « temps perdu », lui qui, de son vivant, joue la carte du souvenir*, n’hésitant pas à citer en images son court Ciné-bijou (1965) dans Nuit Docile (1987), son ultime long-métrage. Résonne alors avec une véracité glaçante la voix-off écrite vingt ans plus tôt :

« Si les héros vieillissent, ce n’est pas parce que les photos se recouvrent de poussière mais parce que la jeunesse n’a pas toujours le même visage. Lui, à quoi rêve-t-il ? Être l’une de ces images mortes et pourtant si fortes, qui vivent le temps d’une séance puis s’éteignent pour revivre ça et là au hasard d’une programmation. »

Et se superposent d’autres voix passées…

 

« Déjà tout n’était plus que souvenirs, instants gardés »

[Carton de L’Amour à la mer]

 

« Le temps perdu, le temps gagné

Les angoisses, les fleurs séchées

Rêveries et plaisirs cachés. » 

(Jeanne Moreau, chanson d’Absences Répétées (1973))

 
2. G.G.3.G.G4. G.G.5. G.G.

L’Amour à la mer, Au Pan Coupé, Le Clair de Terre  et Absences répétées.

 

La pléiade de plans de vues urbaines, et de natures mortes, objets esseulés, antiquités exposées, pourrait aller dans ce sens. Elle confère effectivement la sensation d’une collection du réel instantanément embaumée, « sauvant l’être par l’apparence » pour reprendre la formule bazinienne. Chaque film, court ou long, pour le cinéma ou la télévision, apparaît alors comme une victoire, parfois anticipée, parfois testamentaire, sur le temps « manquant », celui qui à peine éclos a déserté le présent.

« Si notre coeur était assez large pour aimer la vie dans son détail, nous verrions que tous les instants sont à la fois des donateurs et des spoliateurs et qu’une nouveauté jeune ou tragique, toujours soudaine, ne cesse d’illustrer la discontinuité essentielle du Temps. » écrit Gaston Bachelard dans L’Intuition de l’instant. On peut aussi envisager le montage « battement de cils » de Guy Gilles comme un présent sans cesse réinventé, à travers la simple conjonction regard-déambulation. La corrélation entre découpage et montage apparaît aussi comme une stratégie de coexistence cinématographique avec « la conscience lacunaire du réel » dont Philippe Arnaud parle au sujet du cinéma de Robert Bresson, proche sur plus d’un plan –coupé- de celui de Guy Gilles ; ce qui est filmé, c’est aussi tout ce qui ne le sera jamais, il n’y a pas de plan sans deuil de son hors-champ. Dès lors, se dessine une temporalité en pointillés qui n’inscrit pas nécessairement « l’instant » dans le présent ; il ne s’agit toujours que d’une portion de réel à un moment donné, qui peut prendre valeur postérieurement, ou chimériquement.

Guy Gilles apparaît ainsi comme un cinéaste anachronique par définition –la sienne-, donnée dans Absences répétées (1973), sous les traits de son âmeter ego, Patrick Jouané : « C’est difficile à dire… C’est quelque chose qui existe dans le passé et qui continue dans le présent. ».

 

***

 

No time’s land : retranscription d’un fragment du septième long-métrage de Guy Gilles, Nuit Docile (1987) où Jean (Patrick Jouané), personnage fantomatique, dialogue avec Jeannot, double juvénile, dont la trajectoire raccorde avec le Jean de Au pan coupé abandonné dans un terrain vague vingt ans plus tôt.

 

JEANNOT – Moi, j’aimerais personne.

JEAN – Tu crois ça… Tu aimeras comme tout le monde. Et si tu n’aimes pas, tu deviendras un vilain petit fruit sec. Toute cette force d’amour que tu as, sans même le savoir, il faudra bien que tu trouves un corps pour la déverser.

JEANNOT – Moi j’veux pas souffrir.

JEAN – La belle histoire. Moi j’veux, moi j’veux pas. Tu choisiras pas. Et tu souffriras. Tu connaitras tout. Le bonheur de la vie et les désespoirs. Tu aimeras et on te quittera. Et toi aussi tu aimeras, et tu t’en iras. Et ça recommencera… C’est comme ça. Tu y passeras. Ça fera des souvenirs.

JEANNOT – Qu’est-ce qu’on en a à foutre, des souvenirs ?

JEAN – Ça tient chaud. Un jour, tu prendras l’avion avec quelqu’un que tu aimes. L’avion volera au-dessus de la mer. (…) Et après il y aura cette image entre vous qui restera.

 

***

 

Difficile de trouver « cette image qui restera » (et pas seulement entre lui et moi !), dans l’œuvre de Guy Gilles ; son œuvre, plan par plan, semble construite comme une mosaïque, où un morceau manquant crée l’inconfort de la perception, un malaise en termes d’émotion. Si les images se raccordent sur la ligne de temps de leur défilement, c’est bien parce qu’elles se valent, parce qu’il n’y a de toute manière pas à choisir.

Où est-il donc ? Reste à savoir ce qui continue dans le présent… Car, quoi qu’il en soit, me voilà à Buenos Aires, à des kilomètres de lumière du cinéaste et de ses avatars, Guy, Michel, Geneviève, Jeanne, Jean, Pierre, François et les autres (visages manquants, merci de faire signe). Pourtant, cela ne m’apparaît pas tant comme un éloignement qu’un délectable cheminement dans son temps, et pas seulement parce que je n’ai d’autre choix que de revivre son œuvre sous le jour du manque et de la réminiscence, projetée mentalement sur les hauts murs bariolés de la capitale argentine ; lesquels me d’ailleurs font penser que l’injonction de Jeanne-Macha Méril « Il faudrait repeindre tout Paris avec ces couleurs » (Au pan coupé) a trouvé sa résolution outre-Atlantique.

 

6. G.G.

Au pan coupé  (1967)

 

Dix semaines à Buenos Aires ; potentiel équivalent retardé (décalage horaire oblige) de l’expérience mexicaine de Guy Gilles qui a donné lieu à un film sublime, La Loterie de la vie (1975).

 

« Six semaines au Mexique. Et que les mots suivent les images, les précèdent ou les accompagnent ; marchent avec elles, collure contre collure. »

[Guy Gilles, Script original de La Loterie de la vie]

 

Dix semaines, donc, pour que je formule enfin ce qui m’a frappée depuis mes premiers pas. Chaque fois, c’est comme si Guy Gilles marchait derrière moi. Lui qui disait de Mexico que « le vrai musée, c’est la ville, c’est la rue », il aurait eu assez de Buenos Aires** pour « callejear », verbe admirable qui réunit les ébauches de sens de errer, flâner, se promener, se balader, vagabonder, passer, déambuler, arpenter, –et dérivés- (et « dérives tambien », suis-je tentée d’ajouter), la teinte proprement urbaine en plus.

Alors, cette image entre nous, ce pourrait être un « cruce » (croisement) dans l’espace, moins dans le temps ; les coordonnées d’un acte manqué, d’une alchimie condamnée à l’anachronisme le plus pur. Qu’on se le dise : je ne suis de toute manière pas beaucoup plus qu’un point d’intersection, comme tous ces personnages de Guy Gilles qui font office de « corporéité à raccord ».

La tête à l’envers, les pieds bien ancrés dans ma nouvelle hémisphère, j’ai maintenant pour mission de faire valoir Paris, un jour d’hiver pour Buenos Aires, una tarde printanière ; Les cafés de Paris contre l’un des soixante***, officiellement recensés comme « notables » toujours à Buenos Aires (j’ai beau y chercher, aucune trace de Au pan coupé). Celui du jour, Tucuman 1700, se nomme Mar Azul. Le nom et l’éloquence du café, carrelage vert émeraude, murs blanc cassé, hélices de ventilation suspendues, mutiques, au plafond, me rappellent les mers bleus de guygilliennes : motif mural d’un café de L’Amour à la mer, partance accomplie, filmée en plongée dans Le Clair de Terre.

 

 « Ça a été aussi la période des cafés, des tas de cafés. On peut y passer des heures au chaud pour un minimum d’argent. Je changeais de quartier et de café le plus que je pouvais. Je fuyais tout ce qui ressemblait aux habitudes, les petits bourgeois bien tranquilles, le coin du feu, les pantoufles. Et là-dessus, je n’ai pas changé. »

 

7. G.G.

Monologue de Guy (Gilles), L’Amour à la mer (1965)

 

Commencer à l’infinitif. Se dire que ce café a un jour été moderne. Se demander ce qui, tangiblement, sépare la vie filmée de la vie retrouvée. Faute de portefeuille suffisamment garni, commander un yaourt. Se dire que telle sera la « pinta » de ma Madeleine portègne budget étudiant. Revenir au présent.

Longue baie vitrée qui donne sur le cruce (ici, on garde le « corner » pour les grands jours de Boca Junior), chose qui, je croyais, ne pouvait exister que dans la plus fameuse des toiles d’Edward Hopper. Je me délecte ainsi d’être assise à une « table avec vue ». Ne reste plus qu’à voir…

 

« Prends le temps, prends le temps, le temps de t’arrêter

Prends le temps seulement, le temps de respirer

Prends le temps simplement de regarder les fleurs

Simplement une fleur, et d’aimer sa couleur

Et d’écouter le vent, et d’écouter la vie

La vie qui bat le temps, bat le temps dans tes veines ! » 

(Hervé Vilard, chanson du Clair de Terre (1970))

 

8. G.G. L’Amour à la mer (1965)

 

« C’est fou ce qu’il peut se passer comme choses étranges à Paris. Mais bien sûr, il faut être amené à les voir. Le petit bourgeois qui regarde la télé en rentrant du boulot, s’il pouvait imaginer ce qui se passe entre Blanche et Pigalle, il ferait une drôle de tête. Tu ne peux pas imaginer. L’amour de Paris, ça ne s’explique pas. C’est comme l’amour tout court. Tu ne peux pas imaginer combien j’ai aimé Paris, combien j’ai aimé être seul dans cette grande ville. »

Monologue de Guy (Gilles), L’Amour à la mer (1965)

 

Soleil éteint. Jour de pluie, ciel pesant (je me mords les joues pour ne pas plagier Baudelaire et son couvercle, telle Chiara Mastroianni dans Un chat un chat avec les hommes d’équipage ce qui m’amène donc à copier quasi trait pour trait Sophie Fillières-). Les promesses printanières de Buenos Aires, malgré les branches vertes qui grimpent jusqu’au quatrième étage d’un immeuble en briques, se sont évanouies cet après-midi. Demeure ce semblant de symphonie urbaine, fidèle à la ville portègne ; la mélodie aléatoire des clignotants, le ballet éléphantesque des colectivos, la nonchalance radieuse d’une poignée de passants. Difficile de ne pas penser à Pierre Brumeu sous la pluie, début du Clair de Terre, dégoulinant déjà d’un semblant de nostalgie.

 9. G.G.10. G.G.

Au Pan Coupé / Le Clair de Terre

 

Un bus de « escolares » cabossé et tapageur, passe, vide ; triste petit fantôme orange, invitation aux heures libres.

Une ribambelle de jeunes filles souriantes prend le relai, arborant leur collection de parapluies bariolés ; une femme seule, trempée de la tête aux pieds, traverse, commissure des lèvres haute. À deux bras, un jeune homme pousse sa charrette jusqu’à la poubelle, à la recherche de cartons qui lui assureront peut-être un repas ce soir. Deux banderoles, une rouge, une bleue, annoncent la fonction de l’édifice gris quelques mètres plus loin : Periodismo deportivo. Léger panoramique cervical, profondeur de champ (côté court) : l’animation de l’Avenida Callao semble à peine altérée par les soubresauts de la météo.

Un commerce en borde la perspective : Verduleria ALICIA : palette de couleurs chaudes, contrastée de part et d’autre par des salves de vert. Devant la porte, ce qui me semble être une boîte aux lettres ; Michel, à la fin de L’Amour à la mer, aurait pu y déposer ses derniers mots, de ceux qui semblaient passer en mains sans jamais avoir à connaître de fentes postales : « Ce qui est beau dans la vie, c’est que tout change sans cesse et qu’il nous est donné demain de pouvoir changer. » Le semaforo-monte-au-ciel s’accorde tantôt aux frutillas de la saison nouvelle, tantôt aux pepinos faussement concurrentiels. Colectivo verdâtre accordé à cette digression, Terminal 27 de Julio, le 150 je crois –il va décidément trop vite pour que je puisse vérifier-.

 

« Je suis arrivé d’une vie entière libre, sans attache, j’aimais tout ce qui faisait penser à l’aventure, au départ. Je me baladais partout où je regardais. J’étais fou de Paris et de ma liberté toute neuve. J’oubliais le froid et la pauvreté me laissait indifférent. »

Monologue de Guy (Gilles), L’Amour à la mer (1965)

 

« Ce ne sont pas les dialogues qui mènent l’action mais le vent dans les rues de Brest, les gens entrevus dans des baraquements, des bars sans figurants payés. »

Entretien avec Noun Serra, par Gaël Lépingle.

 

Yaourt terminé, je me laisse submerger sans crier gare par une émotion confuse. Je ne pensais pas devenir un jour un personnage de Guy Gilles, une Clair à taire, à quelques onze mille kilomètres de Paris -toujours cette jouissance de savoir que je n’ai pas assez de mes deux mains pour les énumérer au mille près-. Se rendre compte de pourquoi on partait. J’étais partante pour partir, je suis maintenant un « partant » tout court, un nom (de) générique. Dix semaines, et je ne compte pas arriver, pour être sûre de ne pas avoir à « revenir », puisque j’en viens à ignorer quel était le réel « point de départ ».

 11. G.G.12. G.G.

L’Amour à la mer / Au Pan Coupé

 

Je fais désormais partie du clan de ceux qui prennent le temps d’en observer d’autres se dépêcher (pour aller où ? pour quoi ? pour qui ? et à quoi bon ?), d’accorder un instant d’éternité à une poignée de visages anonymes, pour le simple plaisir de (re)poser mon regard.

Il ne me manque qu’une silhouette juvénile, visage rond, lèvres légèrement pincées, pour me supporter: Guy, le marin de circonstance de L’Amour à la mer, dont le récit de vie, sur ton de confession, suspend la narration. J’aimerais voir cette scène d’exception****, les quelques phrases et la centaine de plans de « la drôle d’aventure qui donne envie de profiter de la liberté par tous les bouts » ravivés ici, maintenant, au Mar Azul, où l’heure n’apparaît nulle part.

 13. G.G.

Absences répétées  (1973)

 

« Venga del aire o del sol

Del vivo o de la cerveza

Cualquier dolor de la cabeza

Se corta con un Geniol »

 

Une céphalée de réminiscence s’annonce tout juste ; le mode d’emploi de ma convalescence tapisse les murs du café, où vieilles photographies et publicités périmées cohabitent vaille que vaille, camouflant des fissures au moins aussi authentiques.

Revenir à l’infinitif. Rembobiner. Au commencement, le frisson de surprendre des images sur petit écran, par le hasard le plus grand, Macha Méril, madone à bicyclette et Patrick Jouané arpenteur de l’irréel, auréolés par la musique de Jean-Pierre Stora. Puis, revoir ces mêmes images, sur un écran encore plus petit, deux ans plus tard, dans mon lit, un jour de pluie à Nantes. Ne pas en revenir qu’une telle œuvre existe, en vouloir au monde entier de ne pas m’en avoir parlé. Quitter Nantes, toutes les Lola du monde, revoir Paris. Une chambre dans le dix-huitième. Éprouver les limites du quartier, y courir jusqu’à en être essoufflée, un personnage à habiller, Mister Jones, alias Jean-Christophe Bouvet. Apprendre qu’il a croisé le chemin de Guy Gilles en « diagonale », au moment où une lentille opacifiante sépare mon doigt de sa pupille. Se remémorer devient dès lors raviver. Retrouver le quartier en marchant, paisible. Sentir les pas d’une ombre, même les jours sans soleil. Ne pas s’en départir. Recommencer à courir. Espérer aller plus loin. Défier l’horizon, envisager le bout du monde.

 

« Je regrette beaucoup cette époque, je crois qu’il faut être très jeune pour avoir ce genre de sensations. »

Monologue de Guy (Gilles), L’Amour à la mer (1965)

 

L’averse s’intensifie. Deux sexagénaires s’arrêtent pour s’abriter. Le garçon de café n’en finit plus de se plaindre du temps. Il vient parfois me voir pour se dédouaner de toute responsabilité à ce sujet. À nouveau un colectivo Terminus 27 de Julio ; je ne parviens résolument pas à en déterminer le numéro.

Voir un taxi s’arrêter, une femme élégante en sortir, brandir un grand parapluie noir, se fondre dans la partie ascendante de Tucuman. Penser que les taxis de Buenos Aires rappellent davantage ceux de L’Amour à la mer, Le Clair de Terre et de Nuit Docile*****, bulles roulantes traversant les nuits aux sons feutrés, aux miroitements outrés, que ceux de Los Guantes magicos (2004) de Martin Rejtman. Se remémorer une scène en particulier dans Nuit Docile, entendre le chauffeur dire : « La neige à Paris, ça ne tient pas », puis Jean, en voix intérieure : « Je me suis demandé qu’est-ce qui tient. J’ai senti des larmes venir, une tendresse m’envahir. Quels fantômes dans les avenues de Paris me font pleurer ? » . Poursuivre sur les ondes de Nostalgie. Il a neigé sur Yesterday. Il a plu sur aujourd’hui.

Maintenant, la lumière. Le ciel ne pèse plus sur San Nicolas. Les parapluies sont retournés au vestiaire, les jeunes filles continuent à défiler, imper’ grand ouverts. On a rabattu le auvent du café, les sexagénaires reprennent leur paseo sans encombre. C’est l’heure de remercier le garçon de café pour le changement de temps, et d’en profiter pour filer. Le 99 manquera de m’écraser. Terminus 27 de Julio avions-nous dit. Cela laisse la perspective d’un printemps complet. En finir avec l’infinitif. Se dire qu’il ne faudra pas revenir de nuit. Qu’il faudra laisser cette image potentielle à une géographie mal accordée, à la ville qui anime les ombres de Guy Gilles alors qu’il n’y aura jamais mis les pieds.

 

« Voilà, tu sais tout de moi, maintenant ! Quand j’aurai fini mon temps, je crois que je ferai du journalisme. J’ai beaucoup lu, j’ai toujours aimé écrire. Je veux encore voir des pays, faire des grands reportages avec des photos. »

Monologue de Guy (Gilles), L’Amour à la mer (1965)

 

À l’interrogation de Jeanne-Macha Méril, regard caméra comme ultime photogramme de Au Pan coupé : « Jean tout est fragile. Peut-on vivre d’un souvenir ? », je dérobe à René Char ses vers pour Marthe afin de (ne pas) en finir avec Guy Gilles :

 

«Comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous :

vous êtes le présent qui s’accumule. »

  14. G.G.

Poèmes électriques (1977-1996)

 
 
 

Remerciements : Gaël Lépingle, Mathias Lavin, Jean-Christophe Bouvet, Mathieu Macheret, Romain Ozanne, Sébastien Thibault, Maxime Martinot, Martin Barnay, Leslie Cassagne, Anatole de Barbancourt, le garçon de café de Mar Azul qui aura été l’auteur de répliques mémorables mais n’en aura signé aucune de son nom, ainsi qu’au Vampire qui inspire bien des trajets.

 
 

* et qui déploie aussi des cartes-souvenirs dans plusieurs de ses films, le générique du Clair de Terre demeurant sans doute le plus marquant.

** à qui les Aguafuertes porteñas (1933) de Roberto Arlt ne suffisent résolument pas pour en faire la capitale de l’ « Argentine insolite ».

*** Au fil de son œuvre, Guy Gilles n’échappe effectivement pas à la « Sainte Trinité de l’explorateur de la Nouvelle Vague », à savoir : chambre (Absences répétées, le linceul) – rue (Paris un jour d’hiver, Le Clair de Terre) – café (Les Cafés de Paris, Au Pan Coupé).

**** Cette séquence mêle instant et durée, quotidien et événement, quête de liberté et difficulté de la saisir, l’envie de disposer de son temps comme bon nous semble en le restituant de la même manière. Le noir et blanc (présent) et la couleurs (réminiscences) s’entrelacent ; les bandes sonores (plusieurs thèmes musicaux et voix-off) se relaient et s’enchevêtrent parfois. Le ton est enlevé mais ne nous y trompons pas : Guy Gilles bannit l’idée même d’une jeunesse dorée pour celui qui « travaillait dans tout ce qu’il trouvait ». Cette séquence est particulièrement intéressante dans ce qu’elle révèle de la perception du réel de Guy Gilles et sa manière d’en rendre compte cinématographiquement : il oscille sans cesse entre monologue et images muettes (bien que les deux finissent par fusionner), conscience aigüe de la réalité dans ses moindres nuances matérielles et la nécessité de la transcender par des rêves et des visions qui frôlent parfois la candeur, entre un thème à la guitare mélancolique et une heureuse fanfare. Cette évocation personnelle d’un Paris à deux têtes sonne comme le revers de la Nouvelle Vague, un retour aux angoisses abordées de front dans Le Signe du Lion (1959).

***** Deux longues séquences nocturnes de L’Amour à la mer et du Clair de Terre paraissent comme un prétexte narratif pour jouer avec les flaques de lumière, les miroitements urbains ; le taxi qui conduit respectivement Daniel et Pierre apparaît comme un travelling privilégié pour l’expérience du regard : chaque plan donne à voir une autre source de lumière, un nouveau néon clignotant, un lampadaire rutilant, des feux de signalisation tirant vers l’abstraction. Une fascination de Guy Gilles vis-à-vis de Paris la nuit le rapproche plutôt des Chroniques de France de Maurice Pialat, avec, en première ligne Pigalle (1961) et Quartier latin (1966).

 
 
 

Vous pouvez retrouver ce papier 

dans la très belle Revue Zinzolin.