Maison indépendante

LETTRE DU NÉANT.

 

 

| Clémence Challes |

 

 

Avec Emmanuelle, nous ne parlions pas de littérature, encore moins de philosophie. Nous ne parlions pas beaucoup, tout simplement. Toute notre vie, c’était nous attendre l’une l’autre, nous écrire souvent, lettres manuscrites et messages virtuels, ultime traçabilité de notre amour singulier. Nous étions chacune la fille d’un port : elle venait d’Anvers, où elle étudiait l’Art -avec un grand A englobant tous les autres, dont moi- ; moi, de Sète, où je finissais ma formation d’ostéopathe, vaille que vaille.

Nous nous connaissions intimement depuis un an déjà. Elle m’était devenue nécessaire en un rien de temps. Il en était de même pour moi vis-à-vis d’elle, selon ses mots. Il n’y avait pas un jour que je passais sans qu’elle ne m’habite, pas un jour qu’elle passait sans moi, Anne. Aime-Anne-nue-elle. L’étymologie de comptoir le disait, j’étais en elle ; elle, elle me portait.

C’était l’été et nous allions nous retrouver pour la première fois depuis un mois. J’étais montée jusqu’à elle ; il était convenu que Sète serait la cité de nos hivers. Nous avons passé le premier jour dans sa chambre, les volets fermés, le téléphone débranché, en veillant bien à annihiler en une journée un mois entier d’électricité. Nous nous sommes aimées jusqu’à l’os.

Le lendemain matin, elle a quitté le lit de bonne heure. Elle est réapparue à la tombée de la nuit. Elle s’est enfouie sous le drap et a exigé que je ne la touche pas. Le pacte a été établi en une nuit, sur l’oreiller, signé avant même d’avoir été approuvé, imposé avant même d’avoir existé. « J’ai couché avec un type. C’est comme ça. Ce n’est pas la première fois, ce n’est peut-être pas la dernière. C’est comme ça. C’est partie intégrante de moi. Je t’aime. Tu peux faire pareil. » J’avais beau être en elle, j’envisageais soudain qu’elle s’appelle Aime-nue-elle. Je lui ai tourné le dos. J’ai ramené mes deux mains vers moi. J’ai dormi vingt heures. C’est comme ça. L’idée d’être nécessaire parmi les contingences ne m’intéressait pas ; la nécessité devait se suffire à elle-même. Si je ne pouvais pas ne pas être, comment se pouvait-il qu’existe alors ce qui pouvait absolument ne pas être, à égalité de corps, à égalité de cris, à égalité de jours qui sombrent en vastes nuits ?

J’ai compris après, bien après, que tout cela n’était qu’une question de culture, un accord tacite né de la littérature. Sur sa table de chevet, adossé à la petite lampe -que j’ai toujours connue éteinte-, il y avait ce livre immuable, ces centaines de pages immobiles, qu’elle avait déjà semées dans ses appartements précédents. De lui à moi, il n’y avait que mes dix doigts.

J’étais venue à Anvers pour dix jours. Je pris mon courage à deux mains et décidai de repartir le lendemain. Fin du huis clos, adieu putain respectueuse ! J’emportais avec moi l’ouvrage comme récompense de ma loyauté, de ma fidélité, toutes ces futiles qualités que je ne verrai donc jamais plus récompensées. La force de l’âge. Vieille édition Folio, plus de six-cent pages, un marque-page encore fraîchement planté dans ce vaste espace de possibles, un visage mi-dur mi-doux en couverture. Je ne l’avais évidemment jamais lu, j’en avais à peine entendu parler. Cela dit, j’aurais aimé qu’on m’avertisse plus tôt de l’existence et de l’impact de ces mots.

Aussitôt ouvert, aussitôt revendu. Il me manquait deux euros pour prendre le train. J’ai dû attendre mon inscription à la bibliothèque municipale de Sète pour comprendre le mauvais coup du sort. En tombant dans les bras du premier myope, Emmanuelle n’avait fait que tourner les pages de Simone Beauvoir, avec un doigté d’une extrême dextérité. Moi, j’avais juste eu le malheur de ne pas connaître ces mots-là. Seul le deuxième sexe résonnait vaguement en moi. Ce deuxième sexe, nous l’avions connu de si près qu’il était devenu premier. Je ne pouvais envisager qu’il en existe d’autre. Amour infini car sans issue, symétrie parfaite de nos deux sexes en miroir, symétrie parfaite bousculée par l’axe même, comme si l’univers n’avait pu accepter la béance une fois dans sa vie immémoriale. La nécessité de l’incomplétude aurait dû devancer la tentation de la plénitude contingente ; là aurait été la force inhérente à notre humanité, notre mortalité transcendée.

En raison du retard du document 23654, votre abonnement est temporairement suspendu. Je n’ai pas tout lu, je le reconnais. J’ai déchiré les pages qui m’intéressaient et j’ai rendu l’ouvrage à la borne automatique avec le sourire orgueilleux d’un retard assumé, lequel avait peut-être semé sur son passage des interférences dans une relation encore neuve.

Je me sens légère de n’avoir plus à porter six cent pages et cinquante-trois années de contingence. Adieu force de l’âge, adieu terreur des pages ; je préfère de loin la fleur de l’âge, l’amour comme idéal, écrit noir sur blanc, heureux et impossible défilement. Adieu, belles images !

Oui, mais, pourtant ; sans vous connaître, vous vous êtes imposés, préceptes déplacés, vous avez surgi d’un obscur infini et vous avez pourri et corrompu mes plages mémorielles. Je n’ai jamais mis mes mains dans la merde, seulement dans le sang de quelques jours mal accordés à la fièvre du désir. Mais d’avoir éprouvé la contingence dans sa violence, plutôt que la nécessité dans son ultime beauté, j’ai aujourd’hui la sensation d’avoir les mains sales pour l’éternité.