Maison indépendante

UNE NOYÉE.

Crédits photo : Wikipedia Commons

 

 

 

Camille Poiret |

 

 

 

Chicago. 

Sur son visage passaient les ombres du monde. De celles qui nous enveloppent et ne nous laissent pour choix que l’abandon. Je la regardais depuis un moment, une heure peut-être. Elle s’abandonnait aux ombres.

Le monde défilait autour de nous deux, absorbés l’un par l’autre, mutiques, perdus dans la fuite de l’instant. Ce monde qui défilait sur son visage, je m’y immergeais. Je tentais de la convaincre de ne pas se laisser gagner par les ombres mais de se laisser pénétrer par les quelques phosphorescences de lumière qui les défiaient.

Je l’ai rattrapée, vous comprenez, rattrapée alors qu’elle regardait le vide comme quelqu’un qui ne voit pas d’autre issue que de s’y précipiter. Depuis on se regardait, elle à travers ses ombres, moi au gré de la lumière qui ne s’attardait pas sur son front. J’avais sorti un des appareils du sac, celui qui me permet de prendre presque n’importe qui dans n’importe quelle condition. Elle ne regardait pas l’appareil comme pour en nier la réalité ; admettre qu’on puisse la photographier, c’était admettre que les ombres n’avaient pas triomphé. Elle me regardait moi, sans me voir ; incapable d’appréhender une autre réalité que celle de sa nuit, réfractaire même à l’idée qu’une autre vérité puisse exister.

Pourtant elle ne s’était pas débattue quand j’avais attrapé sa main. Je n’avais pas parlé, elle non plus, les ombres transperçant son visage parlaient pour elle. Elle était ordinaire et inouïe à la fois. D’allure ni pauvre ni riche, ni extraordinairement belle ni banale ou même vilaine, elle était plutôt jolie, d’une joliesse discrète et qui demande un petit peu d’entraînement pour être pleinement appréciée. On percevait la maladresse de ses gestes, un léger manque d’une grâce naturelle qui n’était pourtant pas de la lourdeur mais trahissait plutôt les conflits intérieurs avec lesquels elle se débattait. Les ombres n’étaient qu’une posture qui avait finie par triompher. À force de s’imaginer s’abandonner à la noirceur, celle-ci avait rempli tous les interstices qu’elle lui livrait avec complaisance.

Il me fallut peu de temps pour comprendre cela. Au moment où j’attrapai cette main qui hésitait à s’accrocher au parapet pour l’enjamber, je saisis la nuit et les angoisses qui la traversaient, je saisis le sanglot, j’empoignai la grisaille et les fossés qu’on n’arrive plus à combler. Dès lors le contrat était scellé.

On aurait pu continuer à se regarder en silence pendant toute la nuit. Elle luttait, je m’acharnais. Je finis par déclencher, saisissant un des courts instants où elle laissa prise à la lumière. Je la pris deux fois dans la soirée, figeant sur des composants électroniques la fugacité de sa renaissance au monde des vivants. Elle ne demanda jamais à voir le résultat.

Je lisais son histoire sur son visage comme un homme d’Etat lit son discours sur un prompteur. La petite ville, la mesquinerie du quotidien, la culpabilité permanente de n’être pas celle qu’on eut voulu qu’elle soit, parce qu’elle n’arrivait justement pas à savoir ce qu’on attendait d’elle. La bonne élève, celle qui avait toujours juste, qui posait des questions, celle que les autres n’aimaient pas vraiment. J’y lisais les espoirs énormes et les désillusions innombrables qu’elle avait encaissées.

Elle était arrivée à Chicago pour tout effacer, tout recommencer en faisant cette fois les choses bien. C’est pourtant à Chicago que les choses étaient allées de mal en pis, jusqu’au pont, jusqu’aux ombres, jusqu’à ce soir.

Cela me prit trois jours pour la faire parler. Pendant ces trois jours, elle me regarda avec son regard de noyée, son regard de chien abandonné depuis trop longtemps au refuge, son regard d’incompréhension et de défiance. Il me fallut ces trois jours entiers pour qu’elle accepte face à elle-même ce qu’elle ne pouvait cependant nier depuis le premier instant, lorsqu’elle n’avait pas cherché à repousser la main qui serra la sienne. Lorsqu’elle parla, ce fut pour me dire qu’elle voulait prendre le train et suivre l’une des lignes qui permet de faire le tour du Loop avec moi, si j’en étais d’accord. Et se tirer de là, une fois ceci fait.

Elle était arrivée jeune fille à Chicago, avec tout ce que cette expression compte d’enthousiasme surfait, de naïveté et de méconnaissance du monde. Elle n’avait jamais été vraiment saoule, n’avait jamais été vraiment amoureuse, n’avait jamais mangé japonais ou chinois ou turc, n’avait jamais été à l’opéra, ne connaissait de l’art et de la littérature que ce qui avait bien voulu arriver jusqu’à la petite bibliothèque de sa petite ville. Elle ne connaissait rien, personne, n’avait rien vu, rien vécu. Elle aspirait à tout, boulimique de savoir, de rencontres, d’exotisme, de nouveautés, d’esthétique et d’aventures. Elle aspirait à tout et s’était préparée à tout – sauf à la dureté implacable du monde dans lequel elle vivait. Elle voulait le meilleur, elle l’avait eu, gagnant au passage le pire.

On fit le tour du Loop, comme convenu. Elle vit la ville sans la regarder, le théâtre d’ombres se jouant à nouveau sur son visage. Les ombres étaient toujours là, cesseraient-elles jamais totalement de la hanter ? Elle ne m’expliqua pas pourquoi tenait-elle à faire cet ultime tour de manège, tournant littéralement sur la ville, pourquoi se confronter à ce qui l’avait détruite. Quelque part je comprenais, et ce que je ne comprenais pas, je l’acceptais.

Et alors nous montâmes dans un train, puis un autre, et ce fut la fin, et le début, et notre histoire pouvait commencer.

 

 

 

Alberta, plus tard

 

 

 

Quand il m’a pris la main, j’ai cru que je mourais. J’ai cru que c’était ça, que c’était fini, mais pas de la façon dont je l’avais prévue. Je ne pouvais plus vivre à Chicago, mais je ne pouvais plus vivre tout court. Je le croyais. J’avais envisagé toutes les solutions et c’était toujours celle qui s’imposait comme le seul recours possible.

Ce sont ses photos qui m’ont sauvée, en réalité. Il me photographiait comme une personne, une vraie personne dotée d’une existence, alors même que la réification m’avait tout entière gagnée. Pourtant je ne les regardais pas.

Je n’ai pas de souvenirs de ce qui s’est passé entre Chicago et Alberta. Je sais que nous avons voyagé, en train, en bus aussi, je crois. Je sais que je n’étais pas encore vivante. Quand nous sommes arrivés à Alberta, il faisait extrêmement froid, c’était la nuit, la neige luisait comme par une nuit de pleine lune, il y avait toutes ces énormes congères, partout, alors je m’y suis allongée et j’ai hurlé. Parce que c’était froid, parce que c’était douloureux, parce que j’étais en vie et parce que j’étais glacée. Mais vivante. En hurlant, j’ai dit mon existence, et la réalité de celle-ci, et la brutalité réelle de celle-ci.

Il a pris une autre photo, ce soir-là. Je ne regarde pas ses photos. Pas celles qu’il prend de moi. C’est un pas que je n’ai pas encore franchi, comme celui de lui dire ce qu’il représente pour moi, puisque qu’il le sait.

 

 

 

Alberta

 

 

 

Je suis sortie ce matin, marcher dans le calme de la ville avant qu’elle ne s’éveille pleinement. Là, au milieu des gratte-ciels et face au soleil levant, j’ai compris que c’était tout ce qu’il y avait. Soudain je me suis enfin sentie vivante, sentie respirer, sentie ressentir. Je souffrais et je ne souffrais plus, je ressentais seulement, j’ai ressenti cette ouverture, les prémisses de ce que je traquais, ce besoin de tout mettre à plat et de commencer à construire, cette nécessité d’accepter ce que j’ai vécu jusque-là.

J’ai marché et j’avançais et j’étais là, j’étais au milieu de tout ce qu’il y avait. Il n’y avait rien de plus. Je m’étais voulue croyant à d’autres chances, d’autres vies, d’autres possibilités, voyant la fin de celle-ci comme une sortie de secours vers un recommencement. Je m’y étais accrochée, sans vraiment en être convaincue. L’immense simplicité de cette seule vérité que j’avais cru entendre, que j’avais cru comprendre, a fini par me rattraper enfin et s’imposer à moi. C’était tout ce qu’il y avait. J’ai accepté la laideur et la beauté et l’incohérence et l’arrogance et les odeurs d’ail et de tabac et de pot d’échappement, toutes ces odeurs que je n’aime pas, j’ai accepté le tumulte et le fracas des camions et de la trompe des ambulances, j’ai accepté l’anonymat et la chaleur des murs rassurants.

Je suis rentrée chez nous. Thomas travaillait. Pour la première fois, je me suis installée à côté de lui face à l’ordinateur, et j’ai regardé.