Maison indépendante

ARGENTINA – LA PEUR AUX YEUX. [7]

 

 | Claire Allouche |

 

 

Fragments d’un entretien avec Benjamin Naishtat,

réalisateur de Historia del miedo (2014).

 

Réalisé à Toulouse, le 28 mars 2014.

Propos recueillis en français.

 

Certains ont la trouille. D’autres la pétoche. Benjamin Naishtat serait plutôt du type sans peur et sans reproche. Avec son premier long-métrage, Historia del miedo, sélectionné en compétition officielle à la 64ème Édition de la Berlinale, le jeune cinéaste construit un espace d’exploration narrative et sensorielle de la « peur panique » de classes « dominantes » urbaines contemporaines, en élisant le contraste entre le centre de Buenos Aires et sa périphérie comme « cité de la peur », en travaillant le hiatus entre espace public et propriété privée, quelques mois cinéphiles après qu’une rue de Recife ait connu un sort similaire dans O Som ao redor (2012) du brésilien Kleber Mendoça Filho.

« Historia » avant « miedo » (peur), le film de Benjamin Naishtat sonne comme une ode heureuse aux plaisirs de la narration dont Historias Extraordinarias (2008) de Mariano Llinas et History of violence (2005) de David Cronenberg pourraient être des ascendants contemporains ; le premier pour son inventivité, et son goût de la distanciation et de l’absurde, le deuxième pour sa capacité à glacer le sang à chaque plan et à disséminer les éléments de compréhension au fil du récit. Historia del miedo. Personnages éparpillés, à travers lesquels la peur circule jusqu’à faire imploser ce qui pouvait apparaître comme système de narration (plans frontaux, hachés, à la temporalité ciselée) en une ultime séquence vacillante qui n’apparaît néanmoins pas comme une pleine résolution et à laquelle succéderont des instantanés de « visages de la peur » d’une ribambelle d’inconnus. Le hors-champ, à travers un travail sonore d’une précision éclatante, devient le lieu de tous les dangers et menace à chaque instant de contaminer le plan savamment composé, bousculant également les repères topographiques égrenés avec précaution.

Grégory Coutaut a résumé en quelques lignes, que je me permets de lui emprunter, l’accomplissement de Historia del miedo : « A la fois radical et minimaliste, ambitieux et d’une simplicité limpide, ce premier film argentin possède surtout la meilleure des qualités: il n’obéit qu’à sa propre recette. Difficile de résumer le film, de le réduire à un pitch évident. Historia Del Miedo est un film d’ensemble à la structure éclatée, qui parvient à faire vivre un groupe de personnages en évitant entièrement les clichés du film choral. Avec un mélange d’hyperréalisme et de quasi-fantastique, le film enchaine des instantanés dans la journée de personnages en proie à une tension venue d’on ne sait où. »

Produit par Rei Cine, Historia del miedo, sera dans les salles françaises dès le 15 octobre 2014 grâce à Shellac. Alors, pour le moment, plus de mal que de peur… En attendant ladite date, et la « tête des gens » accordée à la projection, il est possible de découvrir trois courts-métrages de Benjamin Naishtat sur Vimeo : Estamos bien (2008), El Juego (2010) Historia del mal (2011).

 

Claire Allouche (C.A.) : Dans un entretien que tu as donné à l’occasion de la Berlinale, tu disais que ton idée de départ était de travailler sur la fracture sociale. Est-ce une idée qui t’est immédiatement venue sous un angle fictionnel ? As-tu eu à un moment la tentation de l’explorer sous un jour documentaire ?

Benjamin Naishtat (B.N.) : J’ai toujours voulu faire des fictions, même si je ne vois pas d’antithèse avec le documentaire. D’ailleurs j’en regarde beaucoup. En tout cas, pour Historia del miedo, il était question de travailler avec l’inspiration d’éléments de genres. Il y avait d’emblée des choses que je voulais faire qui avaient trait à la fiction, des idées de personnages… Je ne crois pas qu’un documentaire soit plus « vrai » lorsque l’on parle de sujets sociaux.

C.A. : Y a-t-il eu une phase « documentaire » dans l’écriture de Historia del miedo,  je pense notamment à d’éventuels repérages qui t’auraient inspiré des situations ? 

B.N. : J’ai passé quatre ans avant de tourner ce film, de fait, je connaissais bien le terrain. Je parle de milieux que je connais. En France, j’ai travaillé pour un artiste français, Alexandre Maubert, dans un quartier privé, pendant un mois, ce qui m’a permis d’observer beaucoup de choses. Cette installation s’appelle Monade et se déroule dans le quartier Nord de Buenos Aires. Je passe aussi beaucoup de temps avec les gens que je vais filmer, je suis attentif à la manière dont ils parlent, à ce à quoi ils apparaissent. Et je passe beaucoup de temps également à chercher les lieux de tournage, à vélo ou en train.

C.A. : Ces repérages sont intervenus dès l’écriture ?

B.N. : Oui, à partir d’un certain moment, je prenais des photos, je sortais, en parallèle de l’écriture, même si j’ai commencé à écrire Historia del miedo lorsque j’étudiais au Fresnoy, en France donc. L’espace m’inspire beaucoup, je trouvais des excuses pour écrire des scènes à partir de lieux qui me plaisaient. Même si on finit par choisir un lieu similaire pour des questions d’autorisation de tournage…

C.A. : Par son sujet et la vigueur de la mise en scène, Historia del miedo m’a fait penser aux Bruits de Recife (2012) (O Som ao redor) de Kleber Mendoça Filho, qui est un film « frontalier », réalisé au Brésil. Lors de la présentation de ton film, tu t’es défendu d’une localisation « sud-américaine ». Les histoires qui composent ton film auraient pu être tournées n’importe où dans le monde ?

B.N. : Je ne souhaite pas que ce film soit une vue de la situation de Buenos Aires, sinon, ce serait comme le faire pour un club ! Mais il y a des spectateurs qui disent ne rien comprendre, parce qu’ils ne « connaissent pas le contexte ». Chacun a sa vision… Je n’ai que des intentions.

C.A. : Tu aurais pu tourner ce film dans les environs de Lille où tu as commencé à l’écrire ?

B.N. : Non, évidemment… ou une variation, un film qui aurait parlé du même sujet. Il y a des gens qui s’inspirent déjà de ces lieux. J’ai vu un film super, Mouton (2014) de Gilles Deroo et Marianne Pistonne, qui traite aussi d’une idée de caste sociale. Ce n’est donc vraiment pas une question de film local… Seul ce qu’on fait compte.

C.A. : La semaine où j’ai découvert Historia del miedo, j’ai aussi vu Una semana solos (2009) de Celina Murga qui se déroule dans des lieux similaires. Mais, a contrario de ton film, tout se passe en vase-clos. Est-ce un film que tu connais ?

B.N. : Oui, je l’ai vu… Et d’ailleurs, le hasard veut que j’aie casté les mêmes acteurs pour mon film. C’est un film qui parle surtout de l’enfance dans ces quartiers privés, c’est plus ponctuel. C’est un film plus rond d’un point de vue narratif, il réussit très bien à maintenir une tension vis-à-vis de ce cadre plus petit.

C.A. : Dans les deux films, il y a néanmoins l’idée de l’implosion de la bulle, d’une « sursécurité » qui finit par faire violence.

B.N. : Oui, on est proches de la situation limite qui n’est socialement ni durable ni soutenable. C’est ça le lien entre les deux films. Il y aussi La Zona (2009) de Rodrigo Pla. Ces zones résidentielles sécurisées commencent à être davantage représentées.

C.A. : Tes deux courts-métrages précédents étaient tournés hors de Buenos Aires, hors de l’idée même de la ville. Est-ce une topographie de tournage délibérée, comment s’est-elle imposée ?

B.N. : En général, c’est difficile de tourner dans une grande ville pour plusieurs raisons. C’est difficile de cadrer. Par rapport aux transports, aux gens, il y a beaucoup de difficultés pratiques. C’est plus dur de créer une énergie de tournage. Tout le monde apprécie d’aller tourner ailleurs. C’est possible qu’en sortant de la ville, on crée instinctivement des conditions pour jouer davantage avec la forme du film. Mais ensuite, chaque projet est un projet singulier. Le film que j’ai tourné dans la jungle [El Juego] est tourné à une heure de Buenos Aires seulement… Il me fallait être dans un non-lieu pour qu’il n’y ait pas de marqueur d’époque. Mon deuxième film [Historia del mal] parle d’un sujet historique précis, donc il fallait le tourner en Patagonie, là où le film se passait. Dans Historia del miedo, il y a des scènes de villes, mais pour que la fracture sociale soit visible, il faut partir en banlieue. Le prochain film que je compte réaliser se tournera dans une petite ville, pas du tout à Buenos Aires.

C.A. : Historia del miedo est donc un film résolument ancré dans l’espace, mais il donne aussi cette impression en raison de la minutie du découpage, il n’y a pas un plan de trop, ni un plan manquant, il donne la sensation d’un équilibre très pensé. Comment as-tu travaillé en collaboration avec ta chef-opératrice Soledad Rodriguez ?

B.N. : Nous avons commencé à travailler assez tardivement sur le projet, elle a apporté plein d’idées surtout pendant le tournage parce que j’avais déjà réalisé un découpage moi-même. Ensuite, pas de mystères, le découpage est assez classique, à l’exception de certaines scènes où il y a un pic de tension et où j’ai travaillé en plan-séquence, ce qui marche plus ou moins bien, selon moi, en fonction des séquences. Le réel parti pris de Historia del miedo se joue dans le fait que tous les plans sont frontaux, parce que je voulais travailler dans un esprit froid et distant.

C.A. : Pendant la grande majorité du film, tu joues sur des micro-situations qui s’entrelacent, jusqu’à la séquence finale du repas qui cristallise tous les éléments narratifs jusque là déployés, autant dans les enjeux de ce qui s’y déroule que dans la rupture opérée, parce qu’elle met fin, à un moment où on ne s’y attend pas, à la dimension « mosaïque », on a enfin prise avec la durée. Comment avez-vous abordé cette séquence, dans la mise en scène et le découpage ?

B.N. : Oui, il y a une vraie différence de rythme dès ce moment. J’ai privilégié les gros plans frontaux à ce moment-là pour capter quelque chose de vif, de frais dans la scène. On a mis la caméra sur quelque chose pour qu’on puisse s’adapter selon ce qui se déroulait. Je savais que c’était un parti pris de rupture. C’est quelque chose que j’aime explorer, les ruptures, casser et réadapter tout le contexte, je l’avais déjà essayé dans mes deux courts-métrages. Certains spectateurs se sentent frustrés… Il y a aussi eu un gros travail de montage pour donner l’énergie de la scène, trouver sa cohérence interne, indépendamment de la question de la rupture. Mais cette scène a été créée au tournage, pas au montage. Il s’agissait surtout d’apprendre aux acteurs à être confortables dans leurs silences. Ne rien dire et ne rien faire sont des motifs d’angoisse pour les acteurs.

C.A. : Comment avez-vous construit la fin de cette séquence à l’image, étant donné qu’elle se déroule dans l’obscurité ?

B.N. : Il a fallu créer un petit système avec des portables et leurs LED que nous avons incrustés, et ensuite, on s’amusait.

C.A. : Cette avant-dernière question est réflexive… Elle se réfère à l’interrogatoire, sous forme de jeu, dans cette fameuse séquence. Benjamin Naishtat, « qu’est-ce que tu aimerais être ? Qu’est-ce que tu aimerais avoir ? »

B.N. : Ah… Non, je ne peux pas ! C’est justement la question qui n’a pas de réponse. Je pense d’ailleurs qu’on me l’a déjà posée ! Alors, être quoi… ? Heureux, comme tout le monde. Ou plutôt… Comment on dit ça… Une « bonne personne ». C’est un vrai travail de faire du bien activement et ça ne se limite pas aux films.

C.A. : Cette dernière est également réflexive : quelle est la « tête des gens » lorsqu’ils sortent de ton film ?

B.N. : Ça change beaucoup… En général, il n’est pas si bien accueilli. Il y a toujours une poignée qui adore, une autre qui déteste. Mais je ne suis pas dans leur tête ! Ce film est un apprentissage pour moi, je suis content qu’il existe et qu’il voyage en festivals, malgré des choses qui ne me convainquent pas par rapport aux risques que j’ai pris. Je vais en faire un autre, pour voir ce qui se passe.