Maison indépendante

ARGENTINA – QUE NE SUIS-JE UNE PIERRE. [6]

 

| Claire Allouche |

 

 

Fragments d’un entretien avec Georgina Barreiro et Mathias Roth, réalisatrice et producteur de Icaros (2013).

Réalisé à Toulouse, le 26 mars 2014 en espagnol.

 

           

D’aucuns détestent les voyages et les explorateurs. On sait depuis peu que ce n’est pas le cas de Denise. Ce qui autorise quelques franchissements de frontières intérieures, de l’Argentine jusqu’au Pérou, ou, à moindre échelle, de l’ABC Cinéma, où j’eus le bonheur de découvrir Icaros, au boulevard de Strasbourg (toulousain)[1] où j’eus le plaisir de discuter avec Georgina Barreiro et Mathias Roth, respectivement réalisatrice et producteur du film.

L’année dernière, au Festival des Trois Continents  et au Panorama du Cinéma Argentin Aujourd’hui  du Centre Georges Pompidou, deux films argentins à « tendance anthropologique » donnaient à voir la communauté wichi, principalement localisée dans la région de Salta, Nord de l’Argentine, à travers La Belleza-Nosilatiaj, premier long-métrage de fiction de Daniela Seggiaro, et El Etnografo, documentaire de Ulises Rosell.

Le projet d’Icaros  a mené l’équipe de Georgina Bareiro et Mathias Roth encore plus au « Nord », en Amazonie péruvienne, dans une communauté de Shipibos, à l’heure où le jeune Mokan Rono va être initié à la plante ayahuasca, synonyme de passage à l’âge supérieur, au fil des chants « Icaros ».

Informations anthropologiques posées, nous pouvons nous en délester. En effet, si le film de Georgina Barreiro nous invite à partager le présent des Shipibos, c’est sous un jour immersif, dont l’image et le son construisent la pleine sensorialité. La récurrence de plans arborescents peut, à la longue, lasser, mais il en est une majorité stupéfiants de justesse, de captures d’instants à l’angle le plus probant, comme ce moment où des enfants jouent au ballon de part et d’autre d’une rivière. Sans crier gare, la balle s’échappe, de la rivière et du plan. Le regard des enfants une fois la balle hors champ semble suspendre le cours d’eau, et la ligne qu’il dessine partage autant l’espace que l’état d’âme du groupe. La matière aquatique assure plus généralement la circulation des éléments dans la structure du film ; Icaros s’ouvre et s’achève sur un homme dans sa barque, au fil du fleuve ; la dernière image se porte sur son regard, comme une ultime connexion avec la subjectivité de l’environnement qui nous a précédemment donné à habiter sans raccord regard, sans médiation, en brisant l’unique mur qui puisse être dans ce trop plein de nature : un écran.

« Imagine que tu es une pierre » instigue sa grand-mère à Mokan, en milieu de parcours. Pas certaine d’être suffisamment préparée pour goûter aux vertus de l’ayahuasca, c’est dans un état mi-animale mi-minérale, que j’ai rencontré Georgina Barreiro et Mathias Roth.

 

 

Claire Allouche (C.A.) : Georgina, comment en es-tu venue à t’intéresser au peuple Shipibo pour le premier long-métrage que tu réalises ?

Georgina Barreiro (G.B.) : Mon premier intérêt portait sur les pigments que les Shipibos extraient des plantes. Beaucoup d’artistes Shipibos utilisent ces teintes pour peindre les visions. J’ai fait un premier voyage d’investigation sur le sujet, je me suis intéressée à leur univers spirituel. Je connaissais cette culture depuis deux ans déjà. Ensuite, il a fallu mettre en place le financement du film, pour le premier voyage, j’étais avec Matias (Roth, le producteur). Lors du deuxième voyage se sont ajoutés un ingénieur du son, Emiliano Biaiñ, et un chef opérateur, Leonardo Val.

C.A. : De manière générale, la démarche anthropologique t’intéresse-t-elle pour envisager la réalisation de documentaires ?

G.B. : J’avais déjà travaillé avec une communauté indigène du Nord de l’Argentine, les pilagás. Je m’occupais de la production et du montage du film (Octubre Pilaga, relatos sobre el silencio de Valeria Mapelman, 2010), qui relatait d’un massacre important en 1947. J’étais donc déjà intéressée et sensible à l’idée d’un échange avec une communauté, même si les Pilagás et les Shipibos sont très différents. En tout cas, dans la démarche, nous avons vraiment vécu avec eux. Nous dormions dans des tentes au sein de leurs maisons, pour ne pas être attaqués par les moustiques la nuit. Il n’y avait aucun magasin, aucune lumière, on construisait tout ensemble, c’était un véritable échange.

C.A. : Matias, qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans l’aventure de Icaros ?

Matias Roth (M.R.) : Avant toute chose, il y avait l’envie de soutenir un beau projet. Et puis, j’ai été présent lors du premier voyage et j’ai été conquis par le monde spirituel dans lequel je pénétrais. Cette immersion m’a permis de vraiment soutenir le point de vue de Georgina et celui qui émanait déjà de la communauté, notamment à travers la tradition des plantes. L’idée principale était de pouvoir s’adapter sans perdre de vue l’essentiel. À partir de là, j’étais très motivée pour raconter ce que j’avais vu, pour que les histoires circulent, qu’un film se matérialise, donc. J’ai d’abord fait beaucoup de photographies. Et c’est une matière qui a accompagné le film. Il a fallu trouver des fonds avant qu’un deuxième voyage ne se concrétise avec une équipe. Tout cela ne s’est pas fait sans difficultés parce que le Pérou est un pays compliqué. La question des transports n’a pas été anecdotique, tu peux facilement mettre deux jours pour arriver quelque part ! Le temps, les concours de circonstances, les difficultés économiques, sont autant de paramètres qu’il nous a fallu affronter. Tout était incertitude. La question de l’électricité n’a pas été une mince affaire, par exemple. On emmenait trois générateurs avec nous, tout en sachant que ça ne suffirait sans doute pas… Sans compter le fait qu’il y a deux saisons là-bas, le printemps et l’hiver. Et quand les températures sont douces, c’est la saison des moustiques… Le film s’est tout de même fait, c’est ce qui compte ! Ce tournage a été une leçon d’espace et de patience.

C.A. : Comment avez-vous préparé le tournage avant de vous rendre définitivement sur les lieux ?

G.B. : Nous avions établi un plan de tournage, surtout dans l’idée de filmer les artistes qui peignent les visions, et d’éventuellement inclure une partie sur les chamanes en parallèle. Mais quand nous nous sommes rendus là-bas, les artistes en question n’y étaient plus. Et, en fréquentant la communauté qui était toujours présente, et en découvrant notamment l’anecdote du vieil homme qui vit près de la cascade, nous avons pensé suivre cette nouvelle piste. Il me semble que le résultat est plus authentique, parce que les artistes eux, sont déjà connus, et reconnus. Le fait de montrer un univers spirituel se jouait donc sur un autre plan, et impliquait que l’on improvise. Matias et moi nous sommes rendus sur les lieux une semaine avant le début du tournage, pour glaner à nouveau des histoires qui nous guideraient pour la suite.

C.A. : Comment avez-vous travaillé au montage pour retrouver l’univers de cette communauté ? Pourquoi avez-vous travaillé seule au montage ?

G.B. : J’ai commencé à monter le film dans la continuité du tournage, ce qui était une manière de poursuivre l’expérience immersive, c’est pour cela que je l’ai monté seule… Même s’il s’agit aussi d’une question de budget ! Monter seule, c’était donc s’assurer que j’aurais du temps. Et aussi se mettre à la place du spectateur qui n’a pas encore vécu tout ça, oublier les idées préconçues que l’on peut avoir sur la matière du film quand on a été sur le tournage.

M.R. : Mon rôle a aussi été de suivre le montage de près, comment les histoires prennent forme, ce qui m’a aussi obligé à oublier le tournage, puisque je devais anticiper l’opinion des spectateurs.

C.A. : Georgina, lors de la présentation du film, tu as dit que tu ne parlais pas la langue des Shipibos. Quelle est cette langue ? Quelles sont ses particularités ?

G.B. : Oui, en effet, je ne comprends de cette langue ni sa structure, ni… Bon, d’accord, je comprends quelques mots, mais rien de plus. Néanmoins, je sens que cette langue possède un ton enjoué, notamment en comparaison de celle des pilagás. La seule personne de cette communauté qui parlait espagnol est le protagoniste le plus jeune, et c’est lui qui fut notre interprète.

C.A. : Et quand vous avez découvert le sens de tous les dialogues lors du montage, cela vous a-t-il aussi influencé rythmiquement, au-delà de la pure question du sens ?

G.B. : Oui, oui ! Le garçon nous traduisait des situations pendant le tournage, mais c’est lors de nos derniers jours au Pérou, passés avec une professeur de Shipibo qui nous a tout traduit, que nous avons découvert toute une histoire dans les rushes, que nous ne soupçonnions pas…

C.A. : De manière générale, croyez-vous à un pouvoir cinématographiquement structurant de la langue parlée ?

G.B. : Oui, d’une certaine manière, les mots ont leur propre temps et sont une influence rythmique. Mais là, c’est surtout le rapport originel à la nature qui m’a aidée à construire une forme, la grande proximité des hommes avec elle. D’où le fait qu’il y ait beaucoup de paroles en off, sur des images de nature, parce que c’est l’un des points du film, comment la culture fait corps avec l’environnement. Nous avons travaillé les voix comme des sons provenant eux-mêmes de la nature.

M.R. : Il y a aussi cette idée, véhiculée à travers les mythes, que les êtres et le monde ne faisaient qu’un à l’origine, et qu’ils se sont ensuite distingués. Pour eux, le chamane peut toujours se transformer en beaucoup d’éléments et animaux, en arbre, en puma… On retrouve cet enjeu quand l’un d’eux se demande comment il vivrait en tant que pierre. Le monde est pensé comme magique.

C.A. : À un moment, l’une des voix nous parle d’ « observer les formes de la nature pour entrer dans un nouveau monde ». Je trouve que cette phrase résume bien la démarche de Icaros, parce que je ne l’ai pas seulement vécu comme une expérience « ethnographique » mais aussi sensorielle, expérimentale dans le sens noble du terme. Accepteriez-vous le mot-valise « exthnographique » pour caractériser la forme que vous avez construite ?

G.B. : Oui, effectivement, le fait qu’on lie une dimension ethnographique et sensorielle a en fait à voir avec la thématique de la forme, qui est au cœur de la communauté Shipibo, à travers les contes Icaros, que toutes les générations peuvent chanter et qui placent la force de la nature partout autour de vous. Ce qui compte aussi, ce sont les vibrations, pas seulement le sens du récit, comment les éléments s’entremêlent.

C.A. : Le travail du son participe vraiment de la sensation d’immersion. Pourriez-vous nous parler du travail pendant le tournage et la postproduction ?

G.B. : La plupart des idées viennent de l’ingénieur du son, qui était complètement obsessionnel dès qu’il est arrivé sur le tournage en pleine forêt ! Il a donné à la nature un véritable statut de personnage dans sa quête de sonorités toujours vivantes. C’est lui aussi qui nous a proposé d’intégrer les chants Icaros de cette manière et de jouer sur des plans sonores en contre-point des échelles de plan choisies au découpage lors de la postproduction. Par ailleurs, ce qui nous a frappé pendant le tournage est l’absence de silence, les sons de la nature sont ininterrompus et denses, ce n’était pas toujours facile de s’endormir !

C.A. : Dans l’Histoire du cinéma, quels réalisateurs vous inspirent pour continuer à tourner et découvrir de nouveaux mondes ?

G.B. : Je dirais, davantage des fictions… Ou disons, un régime d’observation qui se passe d’entretiens… Comme il en est de Werner Herzog. J’aime aussi beaucoup Aki Kaurismaki.

M.R. : Cela dit, le dernier film qui nous ait vraiment plu, c’est Nostalgie de la Lumière  de Patricio Guzman.

C.A. : Dernière question. Si vous tourniez un film ‘extnographique’ à Toulouse, que choisiriez-vous de montrer ?

G.B. : Il faut dire que le festival nous fait vivre en immersion entre les différents cinémas… J’irais sans doute investiguer dans le domaine du théâtre ou du cirque. J’aimerais filmer des nomades. Cela dit… Pourquoi pas filmer les bénévoles qui font la cuisine pour les festivaliers !

M.R. : Oui, on les enregistrerait en train de chanter ! La cuisine, la chose la plus ethnographique qui soit…

 

 

[1] Merci de ne pas consulter un plan de la ville pour réduire officiellement à néant mes tentatives d’exploration citadine.