Maison indépendante

ARGENTINA – BESOS ROBADOS. [5]

 

 

| Claire Allouche |

 

 

Depuis la tragédie en bleu et blanc du treize juillet deux mille quatorze, d’aucuns, mesquins, diront que certains terrains ne siéent pas aux Argentins. Pour contrer le mauvais sort, et le ballon de tous les torts, faisons table rase de la chose en quittant le gazon menu et en nous égarant dans les herbes hautes.

Ce cinquième épisode de déroute cinéphile argentine sonne comme l’heure de la pause. Fantaisie pour entracte, je me suis demandé ce que pourrait donner le fait de catapulter une indéboulonnable figure de la Nouvelle Vague dans un terrain argentin aride, résolument « loin de Buenos Aires », pour perpétuer la cartographie de mes lubies. « Ici souffrit injustement Antoine Doinel », me rappelai-je. Propulsé « là-bas », peut-être n’aura-t-il pas d’autre choix que celui de vivre bien… enfin, ce n’est pas encore certain.

Alors, c’en est décidé. Pastichons. Que donnerait la fameuse scène de repas (dont on peut voir la seconde partie ici) dans Baisers Volés (1968) si elle avait été écrite dans la Pampa argentine ? Le Festival Cinélatino donnait carte blanche aux « femmes » ; Fabienne Tabard gaucho(a ?), serait-elle une exacerbation contemporaine de l’abolition des genres ? Et si le lapsus fatal, qui vaudra à notre anti-héros quelques frais de pneumatiques, avait été prononcé dans un castillan désuet ?

Une « leçon de tact et de politesse », prononcée par la voix suave de Fabienne Tabard, bouclait les enjeux de cette séquence dans le film de François Truffaut. Mais ici, au sommet de l’Olympe denisien, c’est-à-dire ballon bas (et bas ballon), je me contenterai de faire valoir le soutien du C.D.C.N.V. (Comité de Défense des Clichés Nationaux Veules).

 

 

BESOS ROBADOS

Les aventures d’Antonio Doñel dans la Pampa.

Tous les dialogues ont été traduits du castillan par la grâce de Blady-trad.

L’action se passe dans la Pampa argentine des années 50.

JORGE TABAJ parle avec une pointe d’accent germanique qui peut nous faire douter que son nom et son identité sont réellement synchrones (les mauvaises langues diront donc qu’il faisait partie de l’équipe gagnante de ce funeste 13/07/2014 – mais il s’agirait d’un flash-forward imposé sans grâce).

 

 

1. TERRAIN DE TABAJ /EXT.JOUR

JORGE TABAJ et ANTONIO DONEL, deux apiculteurs en habit de travail, finissent de réparer la « boîte » centrale d’une ruche. Antonio tient la planche avec fébrilité tandis que Jorge enfonce le dernier clou avec vigueur.

Sans un mot, en croisant un troupeau de moutons, ils s’en vont rejoindre le jardin de Tabaj. De loin, on ne voit qu’une caravane et un vaste terrain sans clôtures. FABIENNA TABAJ, la femme de Jorge, assise sur un tas de caissons, fait griller un morceau de viande au feu de bois. Androgyne, elle porte les vêtements traditionnels du gaucho, chapeau compris.

En s’approchant du feu, Jorge enlève son chapeau d’apiculteur ; Antonio garde le sien. Fabienna s’adresse à Jorge d’une voix grave et autoritaire.

FABIENNA TABAJ : Enfin Jorge, où étais-tu ? C’est tout froid, je fais chauffer !

JORGE TABAJ : Non non, c’est pas la peine, je monte en marche. Y a du fromage ? J’ai été retenu, les petites s’embrouillent avec les boîtes.

Comme Jorge sort un caisson de fromages, Fabienna se lève et se tourne vers Antonio.

FABIENNA TABAJ : Hola Antonio !

Toujours avec son chapeau, Antonio hoche timidement la tête.

ANTONIO DONEL : Hola, señora.


JORGE TABAJ : Faut que je donne le tamis à Antonio.

Jorge commence à s’agiter et à chercher dans les caissons, ce qui oblige Fabienna à se rapprocher un peu plus d’Antonio. Elle lui donne sa fourche et le laisse parfaire la cuisson de la viande pendant qu’elle coupe du pain avec un gros couteau. Antonio ose à peine toucher la viande avec la fourche ; son bras est tendu à l’extrême.

FABIENNA TABAJ : Vous avez déjeuné ?

ANTONIO DONEL : Ah oui déjà …

FABIENNA TABAJ, en imitant une abeille : Ah oui, avec les petites ?

ANTONIO DONEL, le bras toujours tendu et inerte au-dessus du morceau de viande : Oui c’est ça.

JORGE TABAJ, assis par terre, devant une pile de tamis : Oh il m’en manque un, je vous le donnerai plus tard. Asseyez-vous.

Avant de s’exécuter, Antonio cherche à rendre la fourche à Fabienna, laquelle n’a d’yeux que pour le pain qu’elle finit de couper. Il s’assoit finalement fourche en main.

JORGE TABAJ : Vous aimez le fromage ? Oh celui-là est parfait, il empeste merveilleusement.

Jorge lui tend un très gros bout de fromage posé sur une tranche de pain. Antonio tente de lui donner la fourche mais Jorge ne la voit pas.

ANTONIO DONEL : C’est-à-dire, je préférerais du miel, quand même.

Jorge ajoute du miel sur la tartine et la lui donne. Antonio, gêné du malentendu, la pose sur son genou et n’y touche pas. Fabienna lui reprend la fourche des mains et transfère la viande sur une planche en bois. Antonio peine à enlever son chapeau ; un fil est visiblement bloqué dans sa combinaison.

FABIENNA TABAJ : Helmut et Sigrid ont téléphoné pour toi, je leur ai dit de rappeler à Santa Rosa.

Elle tend la planche à Jorge.

JORGE TABAJ : La dernière fois, j’ai rappelé trop tard, ils étaient déjà chez Berlitz pour leur première leçon d’espagnol. Antonio, vous parlez l’allemand ?

Antonio ne sait pas quoi faire de ses mains pour enlever son chapeau. Fabienna arrache les clous d’un caisson à l’aide du revers d’un marteau.

ANTONIO DONEL : C’est-à-dire, j’apprends avec des disques, mais c’est pas très facile.

JORGE TABAJ, entre deux coups de fourchette saignante : Les disques, c’est de la blague. Y a pas trente-six façons. Faut apprendre au lit avec une petite amie allemande. Il serait temps de vous y mettre ! Moi j’ai appris l’espagnol avec une catalane, pendant que son mari était au travail. Il était peintre en bâtiment.

FABIENNA TABAJ, en continuant à arracher les clous : Comme Hitler.


Antonio peine toujours à enlever son chapeau ; il en fait tomber sa tartine parterre.

JORGE TABAJ : Faut jamais dire qu’Hitler était un peintre en bâtiment, voyons. C’est de la calomnie. Hitler était un petit peintre paysagiste.

Antonio réussit enfin à enlever son chapeau. Il s’empresse de le poser au- dessus de la tartine souillée. Jorge se lève brusquement.

JORGE TABAJ : Mais qu’est-ce que je trimballe ! Le tamis que je cherche est à côté des ruches… Attendez-moi Antonio, je reviens.

Jorge quitte le jardin d’un pas pressé en laissant son chapeau d’apiculteur. Il fait face à celui d’Antonio. D’un geste indolent, Fabienna laisse tomber son marteau. Elle se dirige vers la caravane.

FABIENNA TABAJ à Antonio : Vous venez ?

Antonio la suit magnétiquement. Fabienna lui fait signe de fermer la porte. Il y a peu de lumière dans la caravane. Elle s’empare d’une calebasse à maté. Elle le sirote en fixant Antonio. Antonio, raide comme un piquet, passe la main dans ses cheveux. Elle lui tend la calebasse. Antonio sirote brièvement. Fabienna lui reprend la calebasse, la pose sur la table, et initie un mouvement de tango. Fabienna commence à chanter Volver de Carlos Gardel, en continuant le tango avec Antonio. L’espace de la caravane étant restreint, ils sont de plus en près l’un de l’autre. Antonio se laisse complètement guider ; il chantonne timidement le refrain. Une abeille rentre par la fenêtre. Au fil des pas, Antonio gagne en assurance ; le niveau de sa voix se rapproche de celui de Fabienna. Ils achèventle tango dans une certaine harmonie. Tandis qu’Antonio récupère sa respiration, Fabienna s’empare de la calebasse de maté. Elle aspire d’une traite tout ce qu’il y reste en lançant à Antonio un regard mutin. Antonio ne sait où regarder, d’autant plus que l’abeille vient de se poser sur sa main. Fabienna repose le maté et reprend le bras d’Antonio pour amorcer une nouvelle danse. Dans le silence, elle fait un premier pas. Il ne réagit pas.

FABIENNA TABAJ : Vous aimez la musique, Antonio ?

ANTONIO DONEL, du tac au tac : Si señor. .

Antonio, toujours dans les bras de Fabienna, fait un pas en arrière. Puis, il quitte la caravane en courant. Il prend un chapeau en plein vol. Puis revient en arrière et s’empare de l’autre chapeau. La tartine déchue retrouve alors le grand air. Antonio s’enfuit au loin, chapeau sur la tête, suivi par un inquiétant bourdonnement. Un essaim, sans doute…