Maison indépendante

ON A VINGT ANS.


 

 

 

Philippe Vourch |

 

 

 

On a vingt ans et j’ai tout mon temps
Un jour je te volerai un baiser rouge et chaud
Un de ceux que tu dissimules sur tes lèvres closes
Un de ceux qui me font si timide, si vivant

Tu montes à l’arrière de mon solex verni de noir
Et dans mon dos je sens s’écraser tes seins
Tes mains se croisent sur ma poitrine
Je souris, tu me rends heureux

Le vent relève ta jupe et je vois tes genoux blancs
Je sais que tu fermes les yeux et que tu écoutes mon cœur
On a longé le port sous un ciel qui ne pleure pas encore
Sur l’autre rive un vieux ciné, le « Mac Orlan », projette un Carné

Mon siège grince et râle lorsque je me presse contre toi
Tu me prends la main et me dis « chut » d’un souffle au parfum caramel
Dans ce film c’est toi et moi, ils sont amoureux et forcément ne se quittent pas
Alors j’arrête le temps et te regarde discrètement sous les ronrons de la bobine

Dehors le ciel pleure maintenant, l’orage a crevé sur nos têtes et répand son désespoir dans les
caniveaux
Mais toi tu ris et m’entraines dans ce café en évitant un chat détrempé
Je suis là, assis en face de toi, libre de plonger dans tes yeux de bonheur maquillés
Tu me dis que mes cheveux sont défaits et me recoiffes d’un geste qui me fait frissonner

On a vingt ans et tout notre temps
Aujourd’hui je t’ai volé un baiser rouge et chaud
Un de ceux que tu promets sur tes lèvres closes
C’est celui que tu as laissé sur cette tasse à café