Maison indépendante

CÉRÉMONIE.

Béraud, Après la faute, (vers 1885-1890).

 

 

 

  | Nancy Maurer |

 

 

 

 

Tu vois la statue là-bas, à côté de l’homme qui parle ? Il paraît que c’est un ange, mais moi j’y crois pas trop, il a une drôle de tête pour un ange et fait plutôt peur. Tu ne trouves pas ? Tu sais, quand il nous dit qu’on le verra plus, qu’il est au ciel, c’est pas vrai, on le sait bien nous qu’il est pas là-haut. On l’a vu l’autre type, il l’a mis dans la boîte juste devant nous. Il est juste là, près de l’estrade. Et la dame sur le banc, au deuxième rang, tu la vois ? Là, à côté, avec le drôle de chapeau, tu la vois ? Elle pleure, je suis sure qu’elle le connaissait même pas, c’est n’importe quoi. En même temps, tu sais, toi tu as le droit de pleurer, ce n’est pas grave. Moi je suis à côté, je te tiens la main, tu vois, tu peux pleurer. Moi je pleure pas mais c’est pas pareil, je parle. Mais toi tu peux pleurer, tu as le droit. Attends, faut se lever. Je suis sure qu’il n’aurait jamais aimé cette chanson, c’est d’une connerie… Le ciel. Nous on sait qu’il n’est pas là-haut. Il est à côté de nous, il me tient l’autre main, il écoute avec nous. Il n’aurait jamais aimé cette chanson, c’est vraiment n’importe quoi. Faut se rasseoir. C’est d’un ennui… En fait, là, quand il dit qu’il est parti, c’est pas vrai, c’est juste qu’il est dans la boite et qu’en même temps il est avec nous. C’est un peu bizarre j’avoue. Tu ne pourras plus jouer avec lui vu qu’il est enfermé là-dedans mais tu pourras toujours lui parler. C’est comme si son corps était là dans la boite et que ses oreilles elles étaient avec nous. Tu vois ? C’est un peu bizarre, mais c’est comme ça. Faut se relever, heureusement parce que le siège il est un peu dur, tu ne trouves pas ? La bonne femme là-bas, toujours la même, elle en est à son troisième paquet de mouchoirs ; c’est fou ce qu’elle peut pleurer pour rien. Mais tu sais, toi, tu peux pleurer. Elle, elle le connaissait pas, mais toi c’était ton petit frère, toi tu as le droit. Moi ce n’est pas pareil, je ne pleure pas mais c’est parce que je parle. On se rassoit. Ah, c’est ton voisin qui doit lire un texte, tu savais qu’il devait lire quelque chose ? Oh, c’est chiant, ton frère n’aurait jamais supporté. Et l’autre là avec son sale chapeau en plumes d’autruche, elle pleure encore, je suis qu’elle entend rien en plus, elle m’agace, pas toi ? Tout à l’heure on va devoir aller mouiller la boite avec une espèce de bâton. Au moins on va 2 pouvoir bouger un peu, mais faudra pas que tu m’arroses hein ? Je te connais. Ah, ton voisin a déjà fini. Ce n’était pas bien long son truc, pas terrible en plus. Il a dû tirer ça d’un bouquin. On doit se relever, mamie va encore avoir mal aux jambes avec ça, on va en entendre parler toute la soirée. C’est d’un ennui… Et puis l’autre qui raconte toujours ses conneries sur le ciel, et l’autre qui chiale toujours. Ca ne lui aurait vraiment pas plu. Heureusement qu’il n’est pas là en fait. C’est con ce que je te dis, il ne pouvait pas être là. Tu me dis si je t’énerve hein ? Je me tais si tu veux. Ah, c’est à sa maîtresse de lire un truc, on doit se rasseoir. Je crois qu’il était un peu amoureux d’elle, non ? Ou c’était celle de l’année dernière qu’il aimait bien, je me souviens plus. Ah, c’est un poème qu’elle lit. Je le connais. Je l’avais appris à l’école. Tu l’apprendras sûrement plus tard toi aussi. Tu verras il est facile, si tu veux, je t’aiderai.