Maison indépendante

LA PHOTOGRAPHIE EST UNE ÉTÉRNITE DE PEUT-ÊTRE…

©Kit Brown

 

 

 

| Dejan Gacond |

 

 

 

 

Des photos d’Arbus jaillissent ci et là dans le dédale de ce qui n’est plus, se superposant avec un livre psychotique où les narrateurs se modifient. Des monstres morts photographiant les monstres vivants ; une photographe célèbre, un suicide tragique, un train qui s’arrête, un livre mutant ; un écrivain argentin… Les yeux hagards des fous, des nains, des géants, des siamois… trop vides ou trop pleins, tantôt globuleux, tantôt renfoncés… d’abord portraitiste de mode, puis portraitiste des marginaux et des laissés pour compte, des aliénés et malades mentaux. Ceux que l’on enferme, que l’on parque, ceux que la société oublie, ceux qu’elle laisse crever.

On pourra toujours se demander si c’est du voyeurisme ou une attirance particulière de la photographe pour la monstruosité du corps. Car depuis Barthes, l’on sait que ce qui est photographié a indéniablement été devant l’objectif, devant l’œil du photographe. La tête que Witkin a posé sur cette coupelle de fruit appartenait à un corps, comme cet homme-tronc ; il a eu des bras un jour, ce gamin de la rue Mouffetard a fini par grandir, les jeunes toxicos saisis par Larry Clark ont dû – pour la plupart- mourir, le clochard de Doisneau a finit son verre. Il s’agirait d’écrire une histoire de la photographie selon le point de vue des gens et des choses saisies par les photographes. Une histoire monstrueuse de la photo ! Commencer par Joel-Peter Witkin et son exploration de la transsexualité, des mutations maladives, de l’ablation, de la décollation, de la dislocation… comme une histoire de l’art passée à travers les horreurs du siècle… Les champs de l’inconscient laissé en jachère depuis Lautréamont mais dans une autre forme d’onirisme mortuaire. L’Ombilic des limbes photographiques. Ce quelque chose de mexicain…rire de la mort qui nous guette. Commencer par faire parler les morts. Witkin arpente les tréfonds de notre instable condition d’humains. Une cartographie du corps sombre devenu beau… Cette difficile altérité posant des problèmes à l’ordre du monde que nous croyions avoir décidé. Mais d’où jaillit un paradoxe ; la beauté. Susan Sontag en parle d’une façon très pertinente tout au long de ses essais : comment le côté sombre, caché ou non avouable de l’être peut-il être sublimé ? En voyant les photos d’Arbus ou de Witkin, la folie ou la précarité du corps devient poétique.

 

L’être est déjà cette courbure…

peut-être, n’est-il

que cette courbure.

 

Tout n’est que déchirure et béance, interstice… il n’y a que le vide et notre acharnement à en faire quelque chose… la photographie est un entre-instant, une parcelle de temps si infinitésimale… puis il y une déchirure entre ce moment impalpable où les stimulis nerveux du photographe et l’intuition qu’il avait de la prise de vue à venir se conjoignent mécaniquement ou numériquement. Déchirure entre la saisie et la restitution, que le développement se fasse dans l’obscurité chimique d’un laboratoire ou derrière un ordinateur. La photographie est une courbure pense-t-il, comme le corps ; comme la vie…

 

 

D’où peut bien venir ce rapport à l’image et particulièrement à sa forme fixe, argentique et distante ? Fasciné qu’il était, déjà petit, par cette fixation du réel. Prendre quelque chose et quelqu’un en photo… pourtant il n’a jamais voulu devenir photographe, ni musicien d’ailleurs ! Deux formes de magie transcendantale… deux formes d’envoûtement. Mais la photo s’avérait différente, car elle était multiple bordels. Faire des photos d’oiseaux était par exemple un truc de fou. C’était comme les spolier de la liberté dont ils jouissent… Après il y a eu les photos de vacances, les photos de paysages, les photos sous l’eau, putain ça le fascinait… les photos de cuites à l’adolescence, comme si il fallait prouver que l’on avait bu comme des malades, comme si il fallait pouvoir dire : « t’as vu ta gueule ? »…

La photo est vraiment un truc d’occidentaux, une invention que seul le dix-neuvième siècle devait inventer. Pour se construire une mythologie, les hommes avaient besoin d’images, pour satisfaire la masse grandissante d’humains, il fallait que ces images soient reproductibles mécaniquement et diffusables. Il fallait que ça aille de plus en plus vite. Avec les chemins de fer, la photographie est ce qui définit le mieux ce siècle de révolution industrielle… et la maladie floue qui va l’accompagner. Son ambivalence entre une croyance assassinée et son remplacement par une autre. La vitesse qui s’enclenche et que l’on ne maîtrise plus. Les révoltes broyées par les armées, les nations qui tentent d’affirmer leur identité dans des bains de sang et de domination. L’importance de l’image si ancrée en l’homme depuis son origine, de ce reflet qui hante et de ces icônes figées. Si la photographie est directement tombée dans le domaine public, à cause de flou décisionnel autour des brevets. Si Niepce et Daguerre se sont vite fait copié leur invention révolutionnaire, c’est que les gouvernements avaient compris l’importance à venir de ces images, et mieux encore de cette réalité enfin reproduite à l’identique. Reproduite mieux que par la vision normale et fuyante de l’écoulement. Cette image figée, plus pure reproduction d’une réalité qui l’englobe, est celle qui continue de nous questionner le plus profondément. Les plus grands penseurs s’y sont intéressés, les plus grand peintres aussi, les réalisateurs les plus réputés lui ont rendu hommage, dans une autre mesure, les flics et la justice les collectionnent comme preuve et contrôle, les familles les rassemblent en album… à l’adolescence les photos des amis dans tous les porte-monnaie… les photographies partout depuis l’invasion du paysage urbain par la publicité. À combien d’images notre œil est-il soumis chaque jour ? Et combien en retient-il ? Combien d’entre elles cheminent-elles vers l’inconscience du corps les ayant regardés ? Que laisse une photographie dans la conscience ? Comment prendre en considération cette bribe figée d’une autre temporalité ?

 

Dans une perspective purement individuelle, elle donne à l’individu une forme de chronologie potentielle de son existence dans ce monde si rapide et cellulaire. Quel rôle joue dans la conscience la possibilité de se voir à tous les stades de son existence ? Depuis l’indubitable sortie jusqu’à hier, jusqu’à maintenant, il y a une minute avec le téléphone multi agencé dont nous disposons. Des bouts de vie, des fragments d’identités ou alors simplement des images fragmentant l’identité en bouts de vie… Encore Roland Barthes et La chambre claire. La photo de sa mère, qui lorsqu’il la revoit, déclenche en lui une tempête de souvenirs, de sensations et même de goûts enfouis dans un passé qu’il ne soupçonnait presque plus. Une modification des fonctions mnésiques, de la perceptibilité du souvenir que la photographie a fait naître. Si l’accès à la réalité diffère en temps et en représentation, les fonctions de l’imaginaire et de la mémoire sont également modifiées. On parle de mémoire photographique justement, d’une faculté de saisie du réel précisément détaillée mais fragmentée.

La certification d’un réel dont la photographie serait dépositaire peut-être cependant mise en doute. Les trucages photographiques ou les superpositions de négatifs par exemple, mais simplement l’accès au réel. On peut en revenir à Berkeley d’un côté et se poser la question de notre connaissance de la réalité. Dans un ouvrage intitulé Fantasmagories, Clément Rosset met en question cet être-là  de la photographie dont parle Roland Barthes, ainsi la photographie reproduirait peut-être uniquement l’illusion que nous nous faisons au sujet de la réalité. Quant à son pouvoir de faire apparaître des choses non visibles dans le flux du réel, Rosset parle par exemple de ces occultistes qui voyaient dans certaines photographies la preuve existentielle des éléments surnaturels du monde.

 

Il se souvient d’un fragment supplémentaire écrit dans ses cahiers où il essayait comme souvent de se la jouer intello, moralisateur, professoral. Il venait d’achever la lecture de L’image fantôme d’Hervé Guibert. Il pensait avoir enfin compris quelque chose à la photographie, après les lectures de Susan Sontag et Roland Barthes, de tous ces autres textes, essais, articles, documents, récits, biographies de photographes etc… Du coup ; ce sentiment de saisie, il fallait l’écrire, le restituer, le partager… Mais c’était un truc nul, comme si cela n’a pas déjà été dit un million de fois au moins. Ce qui est rigolo avec nous, c’est que l’on croit toujours posséder un truc unique, un ton propre, une juxtaposition de mots, d’idées ou de pensées dont nous serions dépositaires. Mais au fait, c’est que dalle ! Pourtant des sensations et des rêves se répètent d’un endroit à l’autre, d’un corps à l’autre… ici ; là-bas… partout ailleurs !

Du coup, la photographie, comme média, comme façon d’appréhender le réel possède un truc universel. D’une part on peut tous plus ou moins photographier quelque chose, quelqu’un… surtout de nos jours… mais elles sont partout aussi les photos, comme des balises directionnelles. Sans elles pas de mémoire, pas de conception identitaire de l’individu… mais globalement il y a cette nécessité humaine, basique et primordiale des images, de cette fixation plane, de cette projection du réel, de cette matérialisation de l’inconscient, peu importe ! C’est l’anti-mouvement par excellence, l’opposé évident du flux. Mais l’un ne vit pas sans l’autre et dès lors les liaisons multiples entre le son, les mots et les images se ressentent… il y a la magie commune qui entoure les images et la musique, il y a ce qui les rassemble et ce qui les sépare, mais le chemin qui l’a mené à l’un a été possible grâce à l’autre, et inversement. D’ailleurs aurait-il aimé les Doors de la même façon sans les photos de Jim ? Aurait-il compris le désespoir de Kurt Cobain ou le génie d’Hendrix sans leur saisies imagées ? Horses de Patti Smith aurait-il eu le même impact sans les photos de Mapplethorpe ? L’histoire photographique du rock n roll devrait être un autre chapitre de ce bordel. Une analyse de l’impact réel des photos dans la carrière d’une rock star… David Bowie par exemple, les concepts de ses albums n’auraient pas été aussi intelligibles sans l’imagerie les entourant… le Berlin de Lou Reed non plus…

 

 

 

(crédit photos : Kit Brown)