Maison indépendante

INTÉRIEUR / EXTÉRIEUR. [2]

 

 

| Arthur Scott |

 

 

Ton téléphone posé sur le coin du bureau vibre. Il est presque midi. Ca fait trois ans que tu es assis là, dans ce semblant de call-center. Trois ans que tu te demandes exactement ce que tu y fais. À alimenter la même page web que le mec assis en face de toi. A boire du café à intervalles réguliers. Du café de distributeur. Il est presque midi, tu en es à ton sixième ou septième gobelet, tu ne sais plus. Tes yeux sont grands ouverts. Tes doigts trépignent d’impatience. Mais rien ne se passe. Comme Néo, tu espères que Morpheus arrive pour te sortir de la merde. Ton téléphone vibre à nouveau. Ce n’est que Léa (qui travaille deux étages plus haut) qui te demande si t’es tenté d’aller manger une salade avec elle…

Une putain de salade.

Tu te connectes sur Facebook. Hubert est en ligne. Tu écris «T’as vu l’heure ? J’ai la dalle. » Il répond « Arthur, il est 11h30 ! ». Tu lèves un sourcil. Tu te demandes quoi inventer. Léa t’informe qu’elle est déjà en bas. Tu tapotes tes doigts sur ton bureau. Tu fais toujours ça quand tu manques de ressources. Hubert dit «Ramène moi un sandwich, bâtard ! ». Tu enfiles ta veste en envoyant le plus beau des smileys. Il lève la tête faisant mine que t’es dingue. Hubert, c’est le mec qui bosse en face de toi. Malgré sa fascination maladive pour les mangas, tu l’adores.

L’ascenseur descend. Tu n’arrives pas à y croire. Le summum de ta journée sera une salade. Clairement, ta vie part en couilles. Tu ronges l’ongle de ton index. Soudainement, tu manques d’air. La porte s’ouvre, tu traverses le hall comme si ta vie en dépendait. Olympe, celle qui bosse à l’accueil te regarde d’un mauvais œil. Tu souris. Tu respires. Tu repères Léa. Tu adresses un clin d’œil à cette pauvre Olympe. Elle se gratte le cou. Tu la trouves adorable. Tu vois flou. Léa demande si tu l’écoutes. Tu te demandes depuis combien de temps elle te parle. Tu la regardes, prêt à tomber. Tu te rattrapes en complimentant son denim Balenciaga. Elle sourit.

Après cette salade à dix euros, t’as envie de hurler. Vous marchez dans la rue. Léa est accroché à ton bras. T’as envie qu’elle cesse de te parler de cette campagne American Apparel sur laquelle elle est en train de bosser. T’as envie qu’elle te parle d’elle. De son chat. De sa grand-mère, à la limite. Tu as envie de lui parler de Hubert. Celui qui te couvre en permanence. Celui que tu emmerdes constamment en lui envoyant des liens Soundcloud. Qui te fait éclater de rire en te demandant c’est quoi la deep house. Le même Hubert qui laisse des Smarties en douce à Olympe pendant sa pause déjeuner. Il a vu sur Facebook qu’elle adorait les Smarties. 

Les nuages se dissipent. Le bleu du ciel se reflète sur les grandes vitres des immeubles. Tu proposes à Léa d’aller voir la mer ce weekend. Elle te répond que non. Qu’il fera dégeulasse. C’est pas grave, tu lui dis. Tu aimes la mer peu importe la saison. «Décidément, tu n’apprendras jamais à apprécier l’instant présent ». Bien que tu saches qu’elle a raison, tu la regardes. Confus. Elle te lâche que tu n’es jamais satisfait. Que ta quête de beauté absolue n’a aucun sens. Que tu fais la gueule en permanence, qu’il faut soulever des montagnes pour t’arracher un sourire. La dame qui arrivait dans votre direction change de trottoir. Léa poursuit. Elle t’accuse de n’avoir rien écouté de ce qu’elle avait à raconter depuis le début. Tu avales ta salive. Tu regardes ailleurs. Elle te demande d’arrêter de faire « le vieux » parce que t’as même pas trente ans. Que tu t’éclipses toujours avant la fin des soirées. Qu’elle trouve ça insupportable.

Le soleil surgit de nulle part. L’entrée de vos bureaux est au bout de la rue. Léa te tend une invitation. Un vernissage. Elle insiste sur ta présence. Le soleil disparaît derrière un nuage. Tu prends la chose. Tu l’examines. Tu dis que c’est démodé d’imprimer des invitations pour si peu de chose. Elle lève les yeux au ciel. Tu te tais. Bien que tu méprises l’idée qu’on fasse tout un foin pour des dessins au Bic, tu dis que tu viendras.

Une feuille blanche s’envole. Une fenêtre laissée ouverte. Et puis une deuxième. Tu les regardes disparaître au dessus des immeubles. Léa reprend. Elle s’excuse de te prendre la tête à ce point. Tu dis que c’est pas grave, qu’elle a sans doute raison. Tu sens qu’elle est sur le point de se justifier. Le vent soulève ses cheveux. Elle s’indigne. Le soleil reperce. « Arthur, je… ». Tu mets ta main sur sa bouche. Des étages plus haut, quelqu’un tente de fermer cette fenêtre. Le courant d’air est trop fort. Léa s’offusque pendant que des centaines de feuilles s’échappent et s’envolent. Elles se répandent dans la rue. Des centaines, des milliers de feuilles blanches. Les voitures s’arrêtent. Les passants scrutent le ciel. Tu attrapes la main de Léa. Tu la traines là où il en tombe le plus. Elle te regarde attendrie. Tu ressembles à un gosse dans ces moments. Ces moments inutiles et inattendus. Un gosse à qui il arrive un truc magique.

Tu oublieras le sandwich de Hubert en remontant au bureau. Evidemment. Tu dévaleras à pieds les quatre étages qui te séparent du rez-de-chaussée pour retourner le chercher. Tu reviendras en moins de quinze minutes en sueur, essoufflé. Léa aura pris le temps de poster une photo sur Instagram. #HAPPINESS… Toi dans la rue, dans un ballet de feuilles blanches. Tu souris.