Maison indépendante

ELLES.

 

 

| Nancy Maurer |

 

 

Les paysages défilent derrière la vitre, et ses pensées. Tout fuit. Le souvenir aussi de ces derniers mois… Sur sa pochette de cours, une tache sombre ; elle a pâli.

C’est la rentrée, le premier cours. Elle fait une halte à la machine à café. Une longue file d’attente, elle regarde ailleurs. Une personne se retourne et la bouscule. Du café se renverse sur sa pochette. Elle ne remarquera rien et elle ne dira rien. Son visage lui a rappelé quelqu’un. Qui ? Elle ne sait plus. Elle n’a pas la mémoire des visages. Elle rejoint ses amies. Il est l’heure, elles entrent dans l’amphi. Elle s’installera toujours côté gauche, proche de la fenêtre, pour pouvoir s’évader dans les dernières minutes de cours, quand elle n’accroche plus, ou alors maintenant, tandis qu’elle attend. Chuchotements dans l’amphi, coups de coude dans les côtes. Elle sort de ses pensées et tourne la tête vers le fond de la salle. Le prof vient de monter sur l’estrade. Premiers mots, voix féminine. Elle se retourne étonnée vers ses amies qui regardent vers l’estrade en souriant. Elle a en effet oublié le prénom féminin de la prof et son apparence peut prêter à confusion au premier abord : boots noires, jeans noirs, chemise noire veste de cuir noir et lunettes noires. Elle n’a pas vraiment le goût de la mode féminine et entretient sa mixité des genres en coiffant ses cheveux blonds très courts. Elle regarde alors son emploi du temps et en voyant son nom noir sur blanc sur la feuille, le déclic se fait. Elle comprend enfin qui elle est. Elle est la personne qui a signé à l’instant sa pochette de café, celle qui va signer ses copies d’un stylo rouge et enfin celle qui a signé il y a quelque temps maintenant ces livres qui l’ont tant troublée. Si elle ne l’a pas reconnue tout de suite et si pourtant son visage lui rappelait quelque chose, c’est qu’elle n’a pour image d’elle qu’une simple photo ancienne d’un format standard de quatrième de couverture. Elle est aux anges, elle sait dès cet instant que ce semestre ne se passera pas comme les précédents. Elle sait que ce cours qui aura lieu deux fois par semaine aura la même saveur qu’un rendez-vous galant, qu’elle devra s’y préparer aussi activement qu’à l’un de ses tournois sportifs. Elle se concentre, ce n’est pas le tout, il faut quand même écouter ce qu’elle a à raconter : 18ème siècle, révolution française, pensée des lumières,… Voilà en quoi se résumera le semestre. Le sujet importe peu en fait, le principal sera la façon dont elle va le dire, l’ambiance qu’elle va créer autour. Le principal sera l’ornement dont elle fera usage car c’est ce qui la renseignera le plus sur elle. Ces petits bouts de phrase plus intimes, plus personnels qu’elle disséminera dans son discours de prof. C’est tout cela en effet qui l’aidera à mieux comprendre ses romans qui lui parlent tant. Dès la première lecture, ces histoires l’avaient transportée, dérangée et elle espérait enfin durant les prochains mois pouvoir découvrir la source de ces troubles. Elle a hâte de tout cela, elle a soif de ces connaissances, bien plus encore que de celles qu’elle lui enseignera sur la littérature de ce siècle dépassé. La Fac lui offrait sans le savoir la chance pendant six mois de suivre deux cours en un. Un cours officiel « Littérature française du 18ème siècle » et un cours plus ambigu qu’elle intitulerait « Quotidien d’un auteur».

Le souvenir se suspend à l’arrêt du train. Cette tache est la dernière trace qu’elle possède d’elle, hors ses livres. Ces quelques romans bien écrits, bien lisses, comprenant ce qu’il faut de belles phrases pour la faire aimer du grand public et ce qu’il faut de mots compliqués pour la rendre lauréate à divers prix littéraires. Cette marque la trouble. Impossible de dire pourquoi. La fixer, lui trouver un sens. Les contours de la tache semblent former un dessin. Le premier jour, une silhouette était apparue en relief, un peu comme un stéréogramme. Mais maintenant il faut trancher, corps masculin ou féminin ? Tout semble dépendre de la résolution de cette énigme et pourtant, rien ne parait plus obscur que la réponse. Décrypter cette tache pourrait certainement être la garantie d’une délivrance immédiate, mais sa signification s’échappe, s’enlise au fond d’elle-même. Coup de sifflet. Le train redémarre et reprend sa vitesse de croisière.

Deux mois qu’elle assiste à ses cours. Elle n’a rien vu de l’engouement qu’elle lui porte. Elle donne ses cours sans trop d’enthousiasme. D’ailleurs souvent des évènements extérieurs plus importants la retiennent. Un congrès, une conférence, un colloque sont souvent à l’origine de ces empêchements. Ces jours-là, sa déception est grande, mais elle fait comme si de rien n’était. Comme ses amies, elle loue ces absences et en profite pour aller boire un sempiternel café, faire les magasins, ou tout simplement pour sortir. Des fois, quand elle est présente, une amie lui propose l’école buissonnière, ce qu’elle refuse systématiquement prétextant chaque fois un mobile différent. Manquer un de ses cours équivaut à louper nombre de ses révélations qu’elle affectionne. Elle s’installe toujours près de la fenêtre, pas au cas où elle s’ennuierait, non ce cours-là lui donne largement de quoi s’évader. La fenêtre sert juste de protection au cas où elle la fixerait trop longtemps de ses verres fumés, comme  pour lui poser une question. Dans ce cas, ses yeux tourneront naturellement vers l’extérieur, s’absorberont à la contemplation du paysage que lui offre la vue du campus. Elle attend, elle n’arrivera comme toujours que dix minutes après le début du cours. C’est son habitude, une sorte de marque de fabrique. Enfin, elle entre, et c’est parti pour une heure trente. Elle n’en perd pas une miette, prend peu de note gravant chaque mot, chaque intonation dans sa mémoire. Elle la regarde alors parler, causer, monologuer, discuter, palabrer, polémiquer sur les différents sujets qu’offrent les philosophes du siècle des lumières. Jusqu’à ce que midi trente sonne. Là, elle ramasse livres, pochettes, stylos et sort comme elle est venue, mais sans attendre. Alors, elle se lève à son tour avec l’impression de ne pas avoir reçu ce qu’elle attendait, avec une sorte de frustration.

Mais qu’attendait-elle au juste ? Si elle le lui avait demandé, elle n’aurait su comment l’expliquer. La vitesse du train fait de nouveau s’échapper la possibilité d’une réponse, elle s’évade derrière la vitre suivant la course des paysages. Une seule intuition, celle qu’elle détient un secret. Un secret qui pourrait la libérer. Sentiment déjà ressenti en lisant ses livres et qui s’était confirmé par la suite en assistant à ses cours. Oui, chacune de ses lectures avait été pour elle une troublante expérience et l’avait plongée dans un état singulier. Ce n’était pas seulement le fond qui l’avait déconcertée, la forme même de ces romans avait aussi su introduire en elle ce curieux sentiment qui depuis ne la quittait plus. Il en avait été ensuite de même durant ces heures de cours. Bien sûr que durant ces cours elle n’avait pas appris plus de choses que ce qui était déjà inscrits dans certains livres sur le 18ème siècle ; des notions philosophiques qu’elle aurait très bien pu apprendre en faisant ses propres recherches. Mais les mots qu’elle avait employés, les gestes dont elle avait usés pour accentuer certaines idées, son timbre de voix, sa personnalité. Tout en elle lui avait ouvert de nouveaux horizons.

C’est le dernier cours, midi trente. Elle sait qu’elle ne la reverra plus. Elle doit dispenser ses cours les six prochains mois de l’autre côté de l’Atlantique. Elle n’en éprouve étonnement aucune tristesse, et elle ignore pourquoi. Il y a un mois encore, elle appréhendait ce jour, redoutait la séparation. Et pourtant, arrivée à cette date fatidique elle est comme inconsciente de la clôture de ce cours… Mais que clôturait-il au juste ? La fin d’une histoire à sens unique ? Elle n’emploierait pas ces mots. Non… Ce n’était pas cela qu’elle avait vécu durant ces quelques mois. Elle avait assisté à ces cours dans l’espérance de découvrir quelque chose sur une autre, comme si cette autre avait été le mystère et pourtant, au fil des semaines, c’était sur elle-même qu’elle avait découvert le plus de choses, sur ses aspirations, ses intérêts. Des inclinations nouvelles dont elle ne se serait jamais doutée si elle n’avait pas suivi ces cours sur le 18ème siècle, si le hasard avait voulu que son nom commence par une lettre située plus haut dans l’alphabet. Là, un cours sur le moyen âge l’aurait attendue. Là, faisant partie d’un autre groupe ce n’aurait plus été elle. Ainsi, toutes les données auraient été faussées. Les découvertes auraient été différentes. Le hasard avait-il bien fait les choses ? Lui avait-elle donné les bonnes clés ? Lui avait-elle enseigné la bonne discipline ? Sans le savoir, elle lui avait appris bien plus que les grandes lignes du siècle de Voltaire et de Diderot. Elle lui avait apporté d’autres lumières. Pour une fois, elle est sortie de la salle avant elle, sans même lui adresser un regard. Ce n’est pas une marque d’ingratitude, simplement les mots n’auraient pas été nécessaires. Un merci, un sourire n’auraient pu être compris. Pour elle, ces derniers mois n’avaient sans doute pas différé des autres semestres de cours. Alors à quoi bon un simple regard ?

La nuit tombe, l’obscurité envahit le train. Elle n’arrive toujours pas à trancher sur ce que figure cette tache de café. Un peu comme un test de Rorschach inachevé. Une phrase lue peu de temps auparavant dans une nouvelle de Virginia WOOLF lui revient alors en mémoire : « Depuis que mon regard s’y est rivé, j’ai l’impression d’avoir saisi une planche dans la mer ; j’éprouve un agréable sens de la réalité. » Son regard a saisi la tache ; elle dérive. Elle était venue à ces cours pour de la littérature et elle revenait avec une étude d’elle plus précise encore que le questionnaire de Proust. Evidemment que sans ces évènements elle n’aurait peut-être jamais su ce qui sommeillait en elle. Et sans doute cela aurait-il été plus simple. Mais qu’y pouvait-elle ? Elle avait saisi cette planche et elle allait devoir voguer avec. Elle sourit. C’est ça, c’est tout à fait ça. Rien ne dit qu’elle devra passer à l’acte, cela veut simplement dire que s’ouvre devant elle une multitude de possibilités, une diversité de plaisirs. Après… Après ? Elle verrait bien. Si la dérive de son désir venait à se confirmer, elle aviserait en fonction. Mais pour l’instant, rien ne prouve l’actualité de ces révélations. Sur la vitre, l’obscurité lui renvoie son reflet. Son visage est flou, à peine identifiable. En elle, elle s’était reconnue, comme un miroir. Elle avait trouvé en elle une sorte de modèle, elle aspirait à son mode de vie. C’est tout ce qu’elle représente qui la fascine. Cependant, rien ne la force à désirer ce qu’elle aime. Il n’en revient qu’à elle de faire ses choix. A quoi cela sert-il de précipiter les choses ? Il fallait se laisser du temps et espérer qu’il lui permette enfin d’avoir la certitude de ces révélations. Le train va entrer en gare. Les lumières de la ville font s’évanouir son image sur la vitre. Un paysage familier la remplace. Son regard se détourne. Elle se lève. Elle est arrivée à un agréable sens de la réalité.