Maison indépendante

ARGENTINA – POURRAI-JE ENCORE REVOIR MA PINCÉE DE TOILES ? [1]

 

 

| Claire Allouche |

 

 

C’est le printemps ! C’est l’automne ! Una semana sola con peliculas argentinas contemporaneas.

 

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D’une saison à l’autre, décalage horaire…

Quelques mots à propos de la 26ème Édition du Festival Cinélatino

-Rencontres de Toulouse (20-30 mars 2014)-

et de l’écume du cinéma argentin indépendant contemporain.

 

Notes cinéphiles en guise de guide de voyage à venir…

 

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Toulouse, le 30/03/2014.

 

Querida Denise,

Je t’écris dans ma tête, en marchant vers la gare. Je pressens déjà que les écrans transparents de l’Intercités –bienvenue à bord, sept heures de trajet– corrompront mon élan scriptural.

De toutes ces villes dont j’étais nostalgique avant même d’en avoir foulé les pavés: Toulouse. Ô, Toulouse. L’espace d’une semaine, je n’aurais pas eu le temps de connaître la castagne, l’eau verte du canal du Midi, les buildings qui grimpent haut ; n’empêche que je repars le sac bourré de coups de poings : de films qui frappent juste, qui laissent des bleus à l’âme.

Toulouse au petit matin. Un dimanche de changement d’heure après avoir vécu en décalage horaire sept jours durant, entre le Choco colombien et la Terre de Feu argentine. Et voilà que Toulouse au petit matin continue à faire tinter les images de la semaine : Gare Matabiau, les haut-parleurs diffusent un air de tango. Persiste dans l’air l’écho de Cinélatino.

Hier soir, lors du Palmarès, les Cheminots remettaient leur Prix, le Rail d’Oc, à un film chilien, Las niñas quispe de Sebastian Sepulveda. Et moi, je commence par monter dans le mauvais train. Je serais bien restée sur les rails du Festival…

Ligne de mire, ligne de conduite, ligne de chance, auréolée par le Tropique du Capricorne : Argentina. Quitte à arpenter un continent sur la toile, autant jouer l’arbitraire d’un cinéma national, duquel on peut ici palper, cette année, pas moins de trente films, courts et longs, documentaires et fictions. La programmation, exceptionnellement dense, encourage à se réserver un lopin d’écran, à réaliser sa propre cartographie des images, tout en invitant à franchir les frontières. J’ai de la chance, Brésil, Chili et Uruguay sont à deux pas, un clignement d’œil.

 

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Ce que l’on dit d’un festival ne vaut que si l’on dit ce que l’on y a vu – et dans un second temps, ce que l’on aurait aimé y voir – raison pour laquelle je m’adonne à l’exercice honnête, mais un brin fastidieux, de l’énumération exhaustive. Films vus avec pupilles grandes ouvertes, d’un œil (mauvais ou bon, là n’est pas la question) ou paupières closes : pour compenser mon honnêteté première, je laisserai planer le doute sur les conditions de visionnage des vingt-deux titres suivants…

 

 

Compétition long-métrage de fiction

 

–       Historia del miedo (2014) de Benjamin Naishtat (Argentine) [l’épisode 5 sera l’occasion de revisiter le film à travers la parole de son réalisateur]

–       Atlantida (2014) de Inès Barrionuevo (Argentine)

–       O homem das multidoes (2013) de Marcelo Gomes et Carlos Guimaraes (Brésil)

–       El Cerrajero (2014) de Natalia Smirnoff (Argentine)

–       El lugar del hijo (2014)de Manuel Nieto Zas (Uruguay)

 

 

Acte manqué, à en croire le cumul des Prix FIPRESCI, du Public et de la Découverte de la Critique Française, c’est bien le film brésilien Casa Grande de Fellipe Barbosa qu’il fallait voir absolument… En espérant qu’un distributeur aura la bonne idée d’assurer une séance de rattrapage. Par ailleurs, je pense me mettre au portugais incessamment sous peu, puisque le film de Marcelo Gomes et Carlos Guimares a reçu le Grand Prix. Film au demeurant décevant, lumière anesthésiante, lissage général un brin complaisant – élégie urbaine qui ne prend pas, car il manque des corps, il manque de la vie, il manque un « manque » consenti – la forme carrée de l’écran ne fait qu’appuyer cette quête vaine. Et il manque l’humour qui faisait de Je pars parce qu’il le faut, je reviens parce que je t’aime undélice de perdition. 

Une mention spéciale a été attribuée à Atlantida, dont le premier raccord éminemment sensoriel, demeure pour moi la meilleure idée de mise en scène du film, lequel s’enlise ensuite dans des méandres psychologiques pesants et convenus. Deux sœurs qui ne s’entendent pas attendent le retour de leurs parents dans la chaleur de l’été, situation d’entre deux propice à l’expression du désir et à sa mise en œuvre. Implosion des personnages de jeunes filles, caractère dramatique des aléas météorologiques, suspensions dans le jeu, j’ai souvent eu l’impression d’assister à un mauvais pastiche d’un film de Lucrecia Martel. Demeure l’envie communicative de manger une glace pendant et après la séance.

À quelques jours des élections municipales, un jeune homme à l’accent québécois très prononcé ne manque pas de réactiver notre citoyenneté à chaque fin de séance : « Messieurs dames, n’oubliez pas de voter pour le film, n’oubliez pas ! ». Je me demande non seulement pourquoi le public n’est pas aussi décisionnaire pour la sélection de documentaires, mais aussi pourquoi j’ai la sensation d’avoir voté blanc… Dommage que Historia del miedo reparte bredouille : il s’agissait pour moi du seul des cinq films vus dans la compétition à s’imposer comme une proposition formelle passionnante tout en mettant en lumière un enjeu de société fort, la circulation de la peur et la dichotomie des espaces sociaux dans une grande métropole, en l’occurrence, Buenos Aires. Consolation toutefois : Historia del miedo sortira en France le 15 octobre 2014 (merci Shellac !), et bientôt en ligne, ici même, des fragments d’une discussion avec son réalisateur, Benjamin Naishtat.

 

Compétition documentaire

 

–       Icaros (2013) de Georgina Barreiro (Argentine) [l’épisode 4 sera l’occasion de revisiter le film à travers la parole de sa réalisatrice et son producteur]

–       El Grill de César (2013) de Dario Aguirre (Équateur)

–       Al fin del mundo (2014) de Franca Gonzalez (Argentine)

–       La Paz en Buenos Aires (2013) de Marcelo Charras (Argentine)

–       Durazno (2012) de Yashira Jordan (Bolivie)

 

El Grill de César et La Muerte de Jaime Roldos de Lisandra I. Rivera et Manolo Sarmiento repartent victorieux de leur passage à Toulouse, je regrette d’avoir manqué le deuxième, et me réjouis d’avoir découvert le film de Dario Aguirre. « Reminiscences of a Journey to Ecuador »… Journal filmé plaçant la contrainte économique, celle de son sujet et du tournage lui-même, au cœur de son dispositif, El Grill de César force d’emblée l’empathie. Dario, fils prodigue menant des études en Allemagne, met en scène son retour en Équateur, autant pour se forcer à agir et aider sa famille dont le restaurant, seule source de revenus, fait faillite, que pour construire un objet au pouvoir maïeutique. Aucun élément ne relève du pathos, mais tout est affaire d’immédiateté, de franchissement des étapes dans le vif, où les angoisses matérielles finissent par s’effacer au profit d’une consolidation des relations humaines. Le « fils prodigue » fini par être pris à cette construction de l’émotion et à surprendre la caméra enregistrer un moment qu’il vit de l’autre côté, sans l’avoir mis en scène, cette fois-ci.

Mais des cinq « documentaires » en compétition, c’est Icaros qui m’a le plus emportée. Immersion sensorielle dans la communauté des Shipibos au moment crucial de l’initiation d’un jeune homme, le film de Georgina Bareiros a le pouvoir de nous faire adhérer à un monde mental par la seule exploitation de matières visuelles et sonores. Quelques plans de coupe convenus n’enlèvent rien à la teneur d’Icaros et à sa juste distance avec les personnages filmés, à l’univers auquel il nous ouvre, et à ceux qu’il nous fait oublier. Difficile de retrouver le trop plein d’urbanité en sortant de la salle…

 

 

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[Entracte] Une brochette de critiques grisonnant, en proie à un vertige existentiel, saupoudré d’un accent étranger snobinard à souhait : « On se met au bout du rang ? Je ne sais pas si je resterai pendant tout le film, j’en ai déjà vu un ce matin… » Problème : si l’on arrive dans une salle avec la perspective d’en partir, y a-t-il assez de bouts de rang ? Résolution : Ne devrait-il y avoir que des fins de rangée ? Appel à projet… Moi, je reste au centre. Je fais confiance à mes paupières qui oseront tomber si la situation l’impose.

 

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Panorama Fiction

 

–       La Paz (2013) de Santiago Loza (Argentine)

–       Barroco (2013) de Estanislao Buisel (Argentine)

–       Hawaii (2013) de Marco Berger (Argentine)

 

Depuis le temps que je suis familière du nom de Santiago Loza, je me réjouis de l’avoir vu sur grand écran. La Paz, variation sur les oscillations de son personnage principal, Liso. Pas de champ contre-champ, chaque plan est habité par le grand regard vert de Liso où l’on se perd, à la frontière du désir de le saisir et d’une immuable incommunicabilité. Le film de Santiago Loza nous plonge dans une attitude rare et précieuse, une écoute pure, une attention sans contemplation, active immersion dans le sentiment déchirant d’une survivance malgré soi. Après la tentation de disparaître, que reste-t-il de la possibilité de vivre ? La Paz, titre à point nommé, et ce, « à double titre » : disparaître en Bolivie pour finir en paix. Travail sonore ouaté, présence absente du protagoniste, on se demande volontiers ce qui traverse la tête de chacun à nos côtés pendant la séance.

Barroco, film résolument détonnant, et je n’en attendais pas tant, de ce long-métrage portègne qui avait a priori tout pour être agaçant. Divagation allègrement impure sur l’inaccessibilité au sublime, Barroco suit quelques moments de la vie de Julio qui, à défaut d’être un musicien baroque virtuose, décide de réaliser un roman-photo à partir de livres qu’il dérobe dans la librairie où il travaille. Humour à contre-temps, art de mélange des genres et des tons, distanciation quant au récit en cours, comédiens tous accordés dans la démesure de la cacophonie : heureusement que tout commence par une coupure de gaz, car il suffirait d’une allumette pour que le feu prenne et dévaste le celluloïd. Entre le film de complot et le post-teen movie, Barroco rappelle les extravagances du Pont des Arts (2004) d’Eugène Green, auréolé de la dimension ludique de Historias Extraordinarias (2008) de Mariano Llinas, dont l’on retrouve d’ailleurs l’un des acteurs, le génial Walter Jakob.

 

 

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[Entracte]

Il pleut, et pourtant, ce n’est pas Nantes. Conservons la valeur topographique des chansons qui font chavirer l’âme… N’empêche qu’au Festival des Trois Continents, passer d’un film japonais à un film argentin donne la sensation d’être entre deux avions. Ici, à Toulouse, la transition est plus douce pour l’oreille et les connexions neuronales. La faute à l’idée préconçue, diablement « occidentale », d’un cinéma potentiellement continental, puis, national… « On se trompe toujours en traitant les langues comme le font certains idéologues nationalistes : en « emblèmes » de la nation, au même titre que les drapeaux, les costumes ou les danses populaires, etc. Le facteur de loin le plus important, en matière de langues, c’est leur capacité à engendrer des communautés imaginées, construire effectivement des « solidarités particulières ». Benedict ANDERSON, L’Imaginaire national.

 

 

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Panorama (re)voir

 

–       L’Homme aux serpents (2014) d’Éric Flandin (France-Colombie)

 

« Du Serpent à l’Homme » pourrait être le sous-titre du prodigieux documentaire d’Éric Flandin, qui nous fait traverser les espaces vierges de Colombie aux côtés de Frantz Fanon, serpentologue délirant qui ne perd ni son humour ravageur (et souvent involontaire) ni son sang froid tout au long du film. La virtuosité du montage réside en le passage subtil du vivarium à l’immensité paysagère du Chaco, d’une échelle animalière à des enjeux politiques, où l’on découvre que les Farc protègeraient peut-être malgré eux les forêts colombiennes… Film puissant dans son propos et vivifiant dans son traitement, L’Homme aux serpents prend l’allure d’une injection de serum vital qui nous fait gagner quelques écailles de lucidité. Le film est sorti en salles et gagnerait à être plus largement distribué.

 

 

Panorama Documentaire

 

–       Calles de la memoria (2012) de Carmen Guarini (Argentine)

–       Alejandra (2013) de E. Ardito, V. Molina (Argentine)

 

 

Mémoire, notre beau miroir. Alejandra ou le « documentaire » le plus embarrassant vu depuis longtemps. Clip interminable mobilisant des images dont la symbolique demeure pour le moins nébuleuse (tout un bestiaire pour des idées suicidaires, c’est pour le moins innovant). La seule fois où la voix de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik s’invite, il faut évidemment qu’elle soit accompagnée d’une bonne couche de violons. Au sortir de la salle, une envie, et une seule : replonger dans la sombre clarté des vers d’Alejandra Pizarnik. Et cela peut commencer dès maintenant

 

 

« Exercice pour la main gauche »

 

En passant dans l’obscurité

vers un nuage de silence

vers un nouveau silence compact

qui brûlera lorsque je ferai silence
différemment
ce sera comme un tatouage

comme ses yeux bleus

soudain enchâssés dans les paumes

de mes mains

indiquant l’heure du silence

le plus beau

auquel nul n’a jamais imposé silence

alors

je n’aurai plus peur

d’être moi et de parler de moi

car je serai diluée dans le silence

ce que je dis est promesse.

 

(Extrait du Journal 1964 traduction Anne Picard)

 

 

Panorama Tango

 

–       Tango Bar (1935) de John Reinhardt (Argentine)

 

Ce n’est pas l’heure de chanter Volver car il faut bien partir pour revenir… Dernier film avec Carlos Gardel, contrepoint anticipé de Gilda (où le protagoniste principal fuyait le passé dans un casino en Argentine), c’est l’occasion de se prendre d’affection pour de petites frappes glamour et de chanter jusqu’à en perdre la tête.

 

 

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[Entracte]

De l’espagnol plein les oreilles. Sui Generis, encore et encore, en pédalant de tous mes mollets pour rejoindre la première salle. Rue du Thor, « Caminaba por la calle mayor », troisième jour, « Lunes otra vez, sobre la ciudad ». JJJe perfectionne mon accent arGGGentin, mains sur le guidon, espérant que les feux de signalisation oscilleront entre le jaune et le bleu. À vrai dire, si dès le premier jour, on ne m’avait pas désignée comme Claire Allou-Che, je ne me serais peut-être pas si facilement enorgueillie du CheCheChe argentino (si si muy bien), et encore, mon interlocuteur a eu la décence de m’épargner les « ll » version portègne. Signé Claire « Che » A(ll)ou.

 

 

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Muestra Femmes de Cinéma

En dépits des belles découvertes que j’ai pu faire dans cette sélection, l’idée de constituer une Muestra dès qu’un film dégage un semblant de féminité, parce qu’il s’agit du film d’UNE réalisatrice, ou d’UNE personnage principale, apparaît bien restrictif, et heureusement que l’intelligence des invitÉEs a permis de dépasser ce cadre pour le moins nébuleux lors des deux rencontres « Productrices en Amérique Latine » et « Réalisatrices en Argentine ». Il ne manquait que Judith Butler pour qu’on rigole un peu.

 

–       Yo, la peor de todas (1990) de Maria Luisa Bemberg / Produit par Lita Stantic (Argentine)

–       Un muro de silencio (1993) de Lita Stantic (Argentine)

–       Gémeaux (2005) de Albertina Carri (Argentine)

–       Ana et les autres (2003) de Celina Murga (Argentine)

–       Una semana solos (2009)de Celina Murga (Argentine)

 

Les deux prochains épisodes seront l’occasion de partager les entretiens menés avec Lita Stantic autour de La Ciénaga (2001) de Lucrecia Martel, film d’exception qu’elle a produit, ainsi qu’avec Celina Murga autour de Ana y los otros, premier long-métrage sensible et solaire, où le retour en terre de jeunesse se mue en investigation d’un amour perdu.

 

 

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Paris, 15/06/2014.

 

Et puis le printemps toulousain a pris fin sous une pluie tenace. À la lisière de l’été, un autre train, direction le Grand Sud, a pris le relai. Certes, ce n’est pas encore le Capricorne, mais c’est tout comme. Le Festival de Cannes a marqué l’heure du dévoilement d’un film-somme : Jauja, le dernier long-métrage de Lisandro Alonso. L’Esprit déjà ailleurs, je ne change pas d’hémisphère, et profite d’un odieux décalage horaire –que vous pourrez nommer retard non consenti, pour continuer à être polis- afin de continuer à établir des correspondances entre images cinéphiles venues tout droit d’Argentine.

Un jour prochain, l’écran tombera, je serai assaillie par une pléthore de « CheCheChe ». Plan en mains, je chercherai la caCHCHCHe maCHCHCHor où je caminaré, les mollets lourds de me perdre trop. Pour seul bagage, je prendrai un sac à dos rempli de coup de poings –en suspends- ; pour ma mémoire et mes épaules, le retour sera plus lourd…

 

Querida Denise, quand l’avion décollera pour B.A., j’espère que tu m’accompagneras.

Un abrazo,

C.A.

 

 

Remerciements : Isabelle Buron, Lorraine Gaulier, Lita Stantic,Georgina Barreiro, Matias Roth, Benjamin Naishtat, Celina Murga.

 

Une pensée pour les camarades de rangée, Laetitia Pelé et Arnaud Hallet, et pour les camarades de cité, Jean Massé, Clément Veyssière et Lucie Charles.