Maison indépendante

« MOSCOW » D’EDYR AUGUSTO : ORANGE DÉTRAQUÉE.

« Moscow » d’Edyr Augusto. Editions Asphalte. 107 pages, 12€

 

 

 

Tara Lennart |

 

 

 

C’était une première : je n’avais jamais lu de littérature sud-américaine avant ce livre. OK, c’est bon, on range les pierres, merci. Est-ce que je jette des pierres à ceux qui me disent ne pas aimer Ken Kesey ? Oui, c’est pas faux. Bon, en tout cas, on peut aimer la littérature américaine et perdre son espagnol devant la complexité de la littérature sud-américaine. On a entre les mains une littérature politique, urgente, à fleur de peau. Et terriblement forte, sans pitié ni états d’âme.

Moscow, qu’on ne se méprenne pas, ne nous embarque pas chez Vladimir Poutine mais sur l’île de Mosqueiro, dont c’est le petit nom. Ça se passe au Brésil, à Belém, exactement d’où vient Edyr Augusto. Et dans ce Brésil là, il n’y a pas de confettis, pas de carnaval ni d’exotiques travestis. Il n’y a pas la misère des rues, non plus, cette extrême pauvreté qui nous amène à préférer avoir la décence de partir en vacances dans des pays où notre maillot de bain ne représenterait pas le salaire trimestriel des gens que l’on croise. Non, ici, on plonge dans une vie de quartier, chaleureuse et chaude. Il y a des familles, des bandes de jeunes qui friment en 4×4, et Tinho, ce grand ado qui passe son temps à draguer, baiser beaucoup, se droguer un peu, boire, beaucoup, aussi.

Et puis il y a des choses bizarres, chez Tinho, narrateur brutal, obsédé par le cul. Il est violent, impulsif… sans limites… En dire plus reviendrait à spoiler ce court roman ciselé et aussi fort qu’un bon crochet dans la mâchoire. Il y a de l’Orange Mécanique dans ce roman, oui. Et du The Great Ecstasy of Robert Carmichael , un film anglais glaçant qui donne tout bonnement envie de vomir d’horreur. Il n’y a rien de pire qu’une violence inscrite dans le paysage quotidien. Orange Mécanique bénéficiait quand même d’un côté science-fictionnesque qui permettait de nous détacher. Alors bien sûr, il y en avait sans doute, des bandes comme ça, il y en a et on ne remet pas ça en question. Ce que je souligne, c’est le contexte. Orange Mécanique était une critique sociale collée à une certaine époque… Aujourd’hui, ce film qualifié d’insoutenable à sa sortie ne nous émeut qu’à peine. Comment trouver ça horrible quand on peut trouver des images ignobles en trois clics, ou qu’on se les prend en pleine face au JT ? Franchement, après avoir vu la photo d’un homme brûlée vif en Ouganda, qui peut encore éprouver autre chose qu’un léger malaise devant Orange Mécanique ?

Bref revenons à notre Brésil. Edyr Augusto déploie une violence sourde, gratuite et soudaine au fil des pages. On se sent lentement pris au piège, pas tout à fait sûr de ce qu’on va découvrir à la page d’après. La critique sociale sourde, mais ne prend jamais le pas sur le propos, délivré avec une précision d’orfèvre. Rien n’est laissé au hasard, à la moindre faille, on pourrait s’échapper. Lentement, sous nos yeux de lecteur sonné, une tragédie se joue, sans tenants psychologiques ni aboutissements à l’américaine. Les pulsions se heurtent, la chaleur nous étouffe et nous assistons à l’explosion d’une folie pure.

Encore une fois, expliquer ces belles phrases serait un crime. On ne gâche pas un plaisir de lecture par des explications alambiquées. Le meilleur moyen de vous rendre compte à quel point ce livre est bon et va vous laisser KO, c’est de le lire d’une traite, sans respirer ni regarder autour de vous. De toute façon, vous ne pourrez pas faire autrement !