Maison indépendante

L’ALPINE.

 

 

| Fran Martinez |

 

 

« Pourquoi le pouvoir créateur consent-il à recommencer une oeuvre qui s’est avérée défectueuse et monstrueuse ? pourquoi consent-il à prolonger d’un jour présent la série des jours passés qui d’eux-mêmes, tombaient dans la nuit profonde ? »

– Georges Poulet, Etudes sur le temps humain –

 

 

I

 

 

People are boring in Paris, qu’elle a lancé avec son accent plouc du Nebraska. je vois, poupée, saute dans le cabriolet, on file. tu ne veux pas finish ton partie de pinball before de partir ? t’as raison, Sweatshirt : demande un verre de Chartreuse au patron et attends-moi dans la bagnole.

je tire et la bille fuse, tape les deux bumpers, passe un spinner à tête de mort et finit entre les deux flippers… bingo! je m’envoie la Chartreuse, grimpe dans l’Alpine garée métro Alésia et commence à tripoter l’Américaine. tu as fini ton partie ? le partie ne fait que commencer, poupée. on a filé.

 

la campagne française défile sous les yeux mi-clos de l’Américaine. réveille-toi, Peanut ! j’ai besoin d’un clope et j’ai besoin que tu me l’allumes right now. elle fouille dans son sac à main en croco, en sort une gauloise et me la colle au coin du bec. je t’allume baby, qu’elle me dit – je tire, j’expire et c’est un bout de France qui part en fumée. l’Amerloque est fascinée : tu es très français, toi. ça ouais, poupée ! je vais te confier quelque chose : cette route aussi est française et puis ce paysage et la bagnole dans laquelle tu as posé tes petites fesses… regarde : c’est beau. une vache sortie de son enclos attire l’oeil de l’Américaine, quand soudain une bourrasque de vent emporte son chapeau Belle Epoque. pas le temps de m’arrêter, poupée, je file à 170, on verra au retour. ooooohh, no!! I’m such an idiot! no worries, baby, you don’t have to be smart ; tiens, prends cette bouteille de vin et bois un coup : c’est bon, c’est français. elle l’attrape au col et s’envoie une gorgée, puis deux, puis trois, puis se retourne furtivement interloquée par une famille française pique-niquant sur le bord de la route des vacances. c’est la classe moyenne, poupée, c’est ni beau ni moche, c’est moyen. maintenant, donne-moi cette bouteille que je me rince le gosier. l’Amerloque, pompette, me jette un regard amoureux. I’ll turn eighteen tomorrow, qu’elle dit… for God sake! je crache mon pinard et manque de me manger une Ford Sedan, façon James Dean. me lance un regard encore plus profond en mordillant sa lèvre inférieure, pulpeuse et violacée, tachée de vinasse bien française. je pile et perds le contrôle de l’Alpine qui, dans un crissement de pneus strident, fait un tête-à-queue avant de s’arrêter net à deux centimètres d’un Platane centenaire. Jesus fucking Christ, poupée ! où sont tes parents ? tu imagines les titres de la presse ? « l’écrivain raté atteint du complexe de Nabokov ! la NAMBLA infiltre les milieux littéraires français ! le Flore et son réseau pédophile : enquête exclusive ! » me regarde et sourit, la poulette, les yeux pleins de gingembre et de littérature indienne – keep on driving, Daddy, you’ll fuck me at 0:00. moment de grâce. que vive Allen Ginsberg et crève la bien-pensance, je m’enverrai la gamine à minuit ! – tu es remarquable, baby. je démarre en trombe. la poulette attrape son mange-disque et balance le Sugar Babe  des Youngbloods, ses jambes nues de Lolita jetées par-dessus la portière.

 

Le vent chaud dans ses cheveux, la poulette a le regard tourné vers le soleil couchant. Le fin duvet de ses bras virevolte, elle n’a pas froid, elle ne cherche rien. Elle ne pense pas au futur et oubliera sûrement Fran Martinez, mais se rappellera toujours du vent français.

 

22h30. l’Alpine roule dans la France. la tête planquée sous le tableau de bord, la poulette s’allume une gauloise ; me souffle la fumée en plein visage. tu fais un job ? me demande l’Amerloque. lui chourave son clope et me marre. pas vraiment, baby, Fran Martinez n’a ni job ni cravate : il tape cinq mille mots par jour sur sa Royal Safari blanche, comme Henry Miller avant lui. cinq mille mots ?  oui, parfaitement, poupée, cinq mille mots par jour, sans quoi t’es pas un homme dans le milieu des lettres – un tocard roulant pleins phares m’éblouit et manque de foutre l’Alpine dans le fossé. j’avale mon mégot. as-tu écrit cinq mille mots aujourd’hui ? non, baby, pas aujourd’hui : je me suis occupé de mettre ton petit cul dans l’Alpine pour te conduire à Biarritz, t’es pas heureuse ? oui, je suis très heureuse. et hier, as-tu écrit cinq mille mots ? non, poupée, hier non plus : il a fallu emmener l’Alpine en révision complète chez le mécano, pour ne pas avoir d’ennui avec la maréchaussée. n’a pas l’air de comprendre l’enjeu, retourne sous le tableau de bord, se rallume une sans filtre et relève la tête. I wanna see Saint-Jean-de-Luz. on ira où tu veux, Sweatshirt, fais-moi confiance. l’Alpine c’est du solide, elle nousemmènera au bout du monde.

 

Egaré dans la France au volant de son Alpine Renault et perdu dans le monde, Fran Martinez est gagné par la mélancolie. son enfance de Fran Martinez lui revient alors que la jeune femme s’est assoupie. Il entend au loin la mélodie de Belle Montagne de François de Roubaix, son coeur est dévasté, il laisse échapper une larme et dira plus tard que le vent français dans ses yeux le fait pleurer.

 

23h50. le mange-disque déconne à plein tube, à moins que cela ne soit le riff des Shadows qui s’éternise. l’Amerloque qui émerge ne s’embarrasse pas de ce genre de questionnement et balance le tout par-dessus bord ! pas l’air commode, la poulette. elle me lance un regard noir pendant que je m’envoie une petite gorgée de cet excellent vin français des pentes vertigineuses de Bourgogne. je ne bronche pas et regarde l’autoradio avec envie… puis ma K7 des plus grands hits de Shawn Lee’s Ping Pong Orchestra. l’Amerloque, elle, ne dit rien. l’Alpine continue de filer à plus de 170 et la crinière de la pépette vole au vent, son parfum enivrant la France entière. son mutisme me ramène à mon sentiment de culpabilité chronique, première escale avant les sommets du sentiment d’imposture. nom de Dieu ! mais quand va-t-elle enfin l’ouvrir ?! m’envoie une nouvelle gorgée, jette le cadavre par-dessus la portière, rate mon coup, me prends la bouteille en pleine figure. la gamine reste stoïque. me sens de plus en plus coupable et de plus en plus imposteur. il est 23h51. me rappelle alors qu’à 0:00, l’Amerloque aura dix-huit ans et que l’on pourra enfin baiser comme des chimpanzés… commence à bander ! nom de Dieu ! mon sentiment de culpabilité grandit et mon pénis aussi ! je pense à une vieille radasse ridée pour faire retomber la pression et prie tous les saints pour que la petite ne voie pas mon jean se plisser et la fermeture Eclair faire des vagues. Fran Martinez panique : nouveau coup d’oeil nerveux à la petite horloge incrustée dans le tableau de bord de l’Alpine, aux courbes sublimes : 23h52. le silence de la Peanut est interminable. je bande comme un singe et jette un regard lubrique en direction des cuisses nues de l’Américaine… mais bon sang, voilà qu’elle tourne la tête ! la poulette voit mon regard posé sur ses cuisses, ô merveilleuses cuisses et plonge ses yeux pleins de reproches dans les miens avant de s’attarder sur la bosse énorme formée par ma turgescente érection ! j’avale un glaviot et me tiens droit comme un i derrière le volant de l’Alpine… … … … tu as le droit de boire du vin sur la route de France ? … grand Dieu ! elle vient enfin d’ouvrir la bouche ! je pousse un soupir de soulagement et tente de faire bonne figure : bien-sûr, poupée, c’est la France et sur les routes de France, tu peux t’envoyer tout le vin que tu veux, tant qu’il s’agit de vin français. fier Fran Martinez, dédaigneux et suffisant, juste comme il faut, la môme n’y a vu que du feu. elle esquisse un sourire : nouveau soupir de soulagement. j’en profite pour me gratter les valseuses.

 

Fran Martinez ne saura jamais que la poulette souffrait d’entendre les Shadows. Son enfance de poulette en Californie, son départ forcé pour le Nebraska. Elle était parfaitement ignorante de tout, sauf de la peine et du temps qui passe. Poulette en mouvement, elle vogue, si jeune, la poulette.

 

l’Américaine est crevée – me regarde, les yeux cernés. nous pouvons dormir maintenant ? je suis très fatiguée. merde ! elle est vraiment touchante la poulette quand elle est H.S – of course, Peanut, on va dormir dans l’Alpine, sous une myriade d’étoiles étincelantes comme ton regard de Peanut. elle ne comprend pas un traître mot et se contente de sourire. JE PILE ; fais crisser les pneus ; donne un coup de volant ; engage la bagnole sur un petit chemin de terre ; arrête mon engin dans un vacarme de tous les diables. la poulette soupire, baisse le siège passager et s’endort. il est 0:00. happy birthday, Peanut.

 

II

 

 

02:05. l’horloge incrustée dans le tableau de bord de l’Alpine indique bien 02:05. l’Amerloque roupille du sommeil du juste, les poings serrés et la minijupe tellement remontée, qu’on l’y voit les honteuses – me colle une nouvelle érection. je sors mon bazar et envisage deux minutes de m’astiquer, puis me ravise, touché par la délicatesse des traits de la poulette endormie. remballe mon braquemard… me tourne les pouces deux minutes en contemplant le ciel français. c’est beau. je décide de m’ouvrir un bon blanc et d’attraper la Royal Safari blanche posée sur la plage arrière de l’Alpine. m’allume une bonne vieille Goldo sans filtre. le temps est venu pour Fran Martinez de taper ses cinq mille mots quotidiens et d’impressionner la poulette à son réveil. mais de quoi ça parle, nom de Dieu! disait Denise – ça parle de rien, nom de Dieu ! c’est de l’art, un geste de plus, des mots : c’est juste fait pour impressionner les poulettes. Banco! qu’elle avait répondu, la vieille éditrice. je commence à taper sur la Royal Safari. Waaahou, et si je me roulais un joint plutôt, ça aidera mes neurones à interagir pour produire une prose divine. damn’! la weed planquée dans ma Royal Safari a disparu ! pas grave, ce voyage improvisé m’a inspiré, je vais devenir poète pour une nuit et déverser sur le monde ma haine des villes nouvelles.

 

dans les banlieues pavillonnaires, les Français exagèrent,

dit Depardon ;

ferment leurs volets à dix-neuf heures, quand sortent les branleurs,

comme des moutons.

 

voilà qui est fait ; les poètes sont des escrocs. je jette un œil au tableau de bord de l’Alpine : 6:05 AM ! ¡Dios! le temps passe vite dans les baskets de Baudelaire. me reste à peine que quelques heures pour taper 4977 mots, avant que l’Amerloque ne se réveille.

 

10:13. la bouche pâteuse. je relève ma tête du volant de l’Alpine, le losange de la firme française marqué sur le front. j’ai envie de pisser. le cadavre de la bouteille de Vouvray entre les pattes, je sors de la bagnole et manque de me casser la gueule. alors que je me vide la vessie en direction de la cime des arbres à cause d’un morning glory que les Orques du Mordor n’arriveraient pas à calmer avec un maillet, je remarque l’Américaine, assise dans la campagne française, la tête tournée vers le soleil comme un tournesol. elle lit ma prose. remballe mon bordel et me dirige vers elle : alors, Sugar, tu aimes ? tu as écrit cinq mille fois le mot « érection » répond-elle, visiblement désappointée. c’est de l’art, poupée : on écrit, on accumule, on compile et on passe à autre chose – c’est peut-être 4977 fois le même mot, mais il résonne déjà comme un écho mystique dans le gouffre infini de mon oeuvre : je suis le premier homme libre de l’histoire.

 

10:17. nous voilà repartis dans la France à bord de l’intrépide Alpine Renault héritée de mon grand-père Martinez. l’Amerloque, distraite par un cheval sauvage galopant dans un prés, ne semble toujours pas convaincue par cette histoire d’homme libre. lui demande si ça roule. son regard est noir comme l’âme d’un officier nazi. je me lance alors dans la déclamation solennelle et romantique des plus beaux vers jamais déclamés de mémoire d’homme, si beaux qu’ils ne sauraient être retranscrits ici. merde ! ça marche : l’Américaine me saute dessus, fout le verre de pinard que je tenais tant bien que mal dans ma main gauche par-dessus bord et me fait perdre le contrôle de l’Alpine, si bien que le véhicule sort de la route pour aller défoncer une barrière en bois, avant de finir sa course dans un champ de marguerites. I wanna have sex right now, dit-elle en glissant sensuellement une main dans sa petite culotte mouillée de teenager. ok, poupée, mais je ne peux pas te mentir plus longtemps : j’ai une fille dans la peau. elle a filé en Galice pour ne jamais en revenir, je l’ai toujours dans la peau et ni toi ni personne d’autre ne pourra changer ça. Why are you telling me stuff about your skin? qu’elle me dit. la gamine ne comprend décidément pas un seul mot qui sort de ma bouche.

je l’ai baisée, sa tête de Peanut délicatement encastrée dans le tableau de bord, comme pour mieux lui rappeler l’heure qu’il est.

 

et la poulette de s’endormir après cette folle étreinte.

 

éreinté par tant de fougue, je sors la Royal Safari de son étui improvisé en cuir marron et m’allume une goldo. je me rappelle alors au souvenir de la Galicienne. je vois le ciel de la France s’obscurcir. le vent se lève. emmitouflé dans mon gilet en lambeaux comme un vieux cap-hornier, je tape sur la Royal Safari au rythme d’un dément :

 

ô Lucia, te rappelles-tu des nuits chaudes de Donostia…

 

j’avais une fille dans la peau,

son vagin rougeoyant était chaud comme un brasier.

elle était 

le début et la fin de chaque chose,

une alternative au silence déraisonnable des astres ;

une planète,

un monde entier,

un système solaire ;

elle était 

un western !

un massacre d’Indiens au crépuscule,

une danse macabre sur les cendres fumantes de la Conjuration de Goya ;

elle était

le début et la fin de ma vie,

une réponse au silence irraisonné de mon âme ;

elle disait

que l’amour rendait libre, qu’il ne rendait pas heureux,

j’avais une fille dans ma peau.

 

ÉPILOGUE

 

 

19:03. l’Amerloque se réveille ; me regarde taper sur la Royal Safari – tu es occupé à écrire 5000 fois le même mot ? lui balance la fumée de ma Goldo en plein visage pour lui apprendre à mieux causer. allez vous faire foutre, poulette. on y va. je lui colle la Royal Safari sur les genoux, enclenche la première et file tambour battant regagner la route, dans un nuage de poussière, le Mother Sky de Can à fond dans les esgourdes. du coin de l’œil, je vois l’Amerloque plonger une énième fois sa tête sous le tableau de bord pour fouiller dans son sac à main en peau de croco. elle en ressort un énorme sachet rempli de weed bien grasse ! nom de Dieu, poupée ! d’où sors-tu ce matos ? I stole it from you, stupido. goddamn’it! ok, roule-moi un joint, Peanut.

 

douces volutes, muses éphémères ;

la poupée inspire et s’évapore,

et son âme de quitter son corps.

 

l’Alpine roule encore et toujours dans la France. C’est le crépuscule. Les petits bras de la poulette dansent avec le vent français. Ils s’enlacent, se rejettent, se répondent. Elle est une flamme dans le soir. Biarritz est encore loin, nous ne la verrons peut-être pas. Fran Martinez a le regard fixé sur l’horizon. Son enfance de Fran Martinez lui revient, il se remémore, il est imperturbable : hermétique à la pantomime de la gracieuse poulette. Il pense au temps racinien et se demande si cette fois encore la nuit laissera place au jour. Après la poulette, le déluge ? C’est la nuit dans la France. Biarritz est encore loin, nous ne la verrons peut-être pas.