Maison indépendante

INTÉRIEUR / EXTÉRIEUR. [1]

 

 

| Arthur Scott |

 

 

27 ans. Ca y est. Tu te dis que dans trois ans, même les dimanches auront un goût de trop peu. La fête est terminée. L’urgence d’en finir avec les conneries frappe à la porte. 27 ans. Hormis une myopie qui sévit et un début de calvitie qui remet en question ta santé mentale, ça roule. La liste s’allonge. Celle des copains qui t’envoient des faire-part prétextant mariages et baptêmes. Au milieu d’une église, sapé comme un prince, tu ronges tes ongles à sang. Comment faire le bilan de ta vie autrement ?

Les gens ont envie que toi aussi, tu passes par là, le mariage, les mômes. Au fond de toi même, tu en rêves. Tu sais juste que tu n’es pas fait pour ça. Toi, ce que tu veux, c’est rester fidèle à tes rêves d’enfant. Tu veux raconter des histoires. Mais tu es fainéant. Très fainéant. Combien d’heures tu as perdues devant des séries américaines ? Tu vis à une époque où tout est facile et accessible, et pourtant… C’est la flemme qui te dirige. Cette flemme qui prime sur tout le reste.

Ce soir, depuis un bon moment, tu te dis qu’il faut grandir : arrêter de rentrer à 6 heures du matin, arrêter d’être l’égérie pas sexy de Jack Daniels. Grandir, écrire ton putain de livre, que tu sois fier et que ta vie prenne son sens. Tu te dis que c’est pour ca que les gens passent à l’étape supérieure. C’est pour échapper à cette vie dénuée de sens qu’est le samedi soir. Après tout, qui délaisserait l’être aimé pour aller vomir ses tripes dans les caniveaux du centre ville ? Ca te semble aller de soi. Pourtant tu t’interroges : qu’est ce qu’on fait quand la fête est terminée ? Par où on commence, exactement ? par quoi ?

Sacrifier la fête n’est pas chose aisée. C’est ce que tu te dis en serrant ta porte pour t’echapper de l’ennui. Nous sommes samedi, 21 heures. Tu venais de passer le début de ta soirée à regarder le plafond en écoutant « Careless Whisper ». Ce n’est pas exactement ta vision de la soirée démentielle. Tu trouves du réconfort dans ce morceau sirupeux, c’est tout. Rien ne peut t’arriver en écoutant « Careless Whisper ». Tu te retrouves dans un monde parallèle : un soap-opera psyché nappé de soie rose pastel. Tu es le plus beau, des femmes botoxées t’arrosent de Martini et te lèchent partout. En toute impunité.

Il a suffi d’un message et te voilà dehors. Prêt à remettre ca. L’air est froid, tes lèvres sont gercées, les night-shop clignotent. Dans le métro le morceau de George Michael est loin. Mon téléphone s’impatiente. Léa d’un côté qui t’attend (« dépêche-toi ») et Byron de l’autre, qui se dirige dans la même direction (« t’en es où ? »). Les deux approchent la trentaine. Ils s’en foutent de tout ca. Jamais ils ne se sont dits que la fête était finie. Jamais ils ne s’alarment sur leur âge. Leur désordre semble organisé. C’est ce que tu aimes chez eux, c’est pourquoi tu n’as pas hésité une seconde.

Ce sont eux tes bien-aimés. Dans peu temps, vous serez au milieu des verres qui volent, des gens en sueur, de la musique qui tape, des toilettes à 50 cents la pisse et des gamins allumés. Des Charlotte, surnommées Cha t’aborderont pour te gratter des clopes. Elles te raconteront qu’elles sont actrices ou mannequins et demain, tu ne t’en souviendras pas. Probablement parce que tu n’as rien écouté de leurs histoires. Tu repenseras au refrain de « Careless Whisper ». Quand il dit qu’il ne dansera plus jamais car ceux qui se sentent coupables n’ont pas le rythme. Tu te diras que c’est sans doute vrai sans te sentir concerné.

Il est vrai que tu te sentiras coupable le jour où tu auras laissé tomber ceux pour qui tu es sorti ce soir. Que sans eux, les fêtes n’auront sans doute pas la même saveur. Tu les perdras de vue à un moment donné. Tu sortiras les chercher dehors dans le froid. Lassé d’attendre et voyant le soleil se lever, tu grimperas à l’arrière d’un taxi. Le chauffeur sera silencieux. Tu verras défiler la ville qui se réveille et tu fouilleras ta poche pour ton téléphone. Des messages de Léa et Byron te parviendront avec une heure de décalage. Tu les ignoreras. Tu rouvriras celui avec lequel tout a commencé. Le premier message de Léa qui t’a fait bondir d’excitation. Celui qui disait : « tu me manques terriblement ».