Maison indépendante

REDÉFINITION DE LA PHOTO. [5]

 

 

| Elodie Lefebvre |

 

 

Petit objet de papier glacé, coloré ou noir et blanc, émouvant ou stupide, la photo nous sert de mémoire. Elle fixe les moments et les gens. Elle immortalise les sourires forcés, les poses travaillées, l’ambiance « presque » spontanée. Accrochée ou au fond d’un tiroir, au cœur d’un album ou dans un grenier, la photo, symbole de la nostalgie à l’état pur, renvoie l’image d’une époque révolue, d’un moment dépassé, d’un bonheur oublié dont l’observation froide et rituelle permet l’exacerbation d’un sentiment factice. Autrefois je regardais en famille des photos d’une époque à laquelle j’appartenais mais qui ne me laissait aucun souvenir, j’appréciais le partage d’un moment privilégié, la découverte de ma mère que je n’avais jamais vue si jeûne, la prise de conscience de ce qui existait et qui n’existe plus. Le choix des quelques photos qui avait été fait sur deux ou trois années clef m’en apprenait davantage sur ma famille, ses habitudes, et les événements marquants. Il y avait une raison d’ouvrir un album photo, un plaisir sincère à contempler ce musée intime ; et qu’on prenne garde à ne pas montrer ce morceau de vie à un étranger sous peine de déclencher la foudre maternelle. Aujourd’hui je prie pour qu’on m’épargne la séance collective de visionnage des photos de mariage. Vingt années ont passé, les réseaux sociaux et le numérique ont rendu les photos ennuyantes à mourir. Efface et recommence. Vingt années ont passé, les réseaux sociaux et le numérique ont rendu les photos chiantes à mourir. C’est mieux ? Par milliers, en stock sur un ordinateur qu’on ne consulte jamais, sauf peut-être pour empoisonner ses amis avec des photos de vacances pas vraiment passionnantes, ou des photos de bébé – tu avais mis le mode rafale là ? – pas tellement esthétiques, ou encore des photos prises avec le tout dernier appareil canon, 15 milles millions de pixels et stabilisateur intégré testé douze heures d’affilée et dont on cherche à montrer les résultats pseudo-artistiques, les photos ne représentent plus la vie, notre vie, nos souvenirs, mais ce qu’on attend de la vie, ce qu’il faut montrer de la vie, et les souvenirs qu’on souhaite partager en ligne. Ah la question… tu veux voir les photos ? petit spasme nerveux, et plissement des lèvres. Oui pourquoi pas. T’as un album ? Non. Tant pis.